ÉTAT DES MOEURS
pour les replacer sous le joug honteux dont nous les avons affranchis au prix de tant de périls et de sacrifices.
C’est à nous qu’il appartient de le dire, la société reposait alors, non sur la pratique des vertus, mais sur le respect des convenances ; non sur l’amour des lois, mais sur la superstition des préjugés ; non sur la connaissance des droits du citoyen, mais sur la soumission aveugle aux devoirs du sujet.
Là n’était point honorée comme une bonne mère de famille, dans le grand monde, celle qui nourrissait ses enfants, qui les élevait sous ses yeux; mais celle qui payait généreusement le lait d’une femme étrangère, qui confiait à des femmes vouées à la retraite et au célibat le soin d’élever ses filles destinées à devenir épouses et mères, et qui les retirait du couvent pour leur faire épouser un homme riche ou titré, qu’elles voyaient pour la première fois le jour où se passait le contrat de mariage.
«Les pères de nos jours , écrivait en 1780 un vertueux ministre ( M. Turgot ) , mériteraient un châtiment public quand on les voit , par indifférence ou par mépris des mœurs , confier leurs fils à des gouverneurs aussi dépravés qu’ignorants. Pour mieux me faire entendre, ajoute-t-il, je monterais volontiers à l’endroit le plus élevé de la ville , et là je crierais à pleine tête : O Parisiens , êtes-vous assez insensés , vous qui prenez tant de peine pour
AU MOMENT DE LA RÉVOLUTION. 46 1 amasser des biens, et prenez si peu de soins de vos enfants , à qui vous devez les laisser ! »
A cetteépoque, il était difficile de réunir cinquante personnes du grand monde sans trouver dans le nombre un excellent père qui avait fait enfermer son fils, une tendre épouse qui avait obtenu une lettre de cachet contre son mari, un grand homme d etat qui s’était vengé des plaisanteries d’un homme de lettres en l’envoyant à la Bastille.
Il était du bon ton alors de ne jamais paraître en public avec sa femme, d’habiter dans le même hôtel un corps de logis séparé , d’appeler son père monsieur, et de faire porter sa livrée aux gens de sa maîtresse.
Des apôtres religieux et politiques s’élèvent contre les moeurs nouvelles, où le respect de la foi conjugale et les doux liens de famille ont été remis en honneur ; mais enfin les mœurs des temps où ces liens étaient brisés , où cette foi était un objet continuel de raillerie et de ridicule, ne sont encore que regrettées , et leur retour n’est peut-être pas aussi certain qu’on l’espère.
Le grand principe de la liberté des hommes, même de ceux dont l’épiderme est d’une autre couleur que la nôtre, est solennellement reconnu; celui de l’indépendance des nations ne tardera pas à l’être. Des soldats étrangers ont, il est vrai, trempé leurs armes homicides dans les eaux du Vultume et de
46a MOEURS AU MOMENT DE I.â RÉVOLUTION. iTridan ; mais on se contente de menacer l’Èbre et le Tagc. Les espérances des peuples européens ont été trompées : les promesses d’une liberté constitutionnelle qui leur ont été faites uont pas été religieusement tenues ; mais les traités garants de l’autorité des princes , des droits du sceptre et de l’encensoir, ne sont-ils pas maintenus avec une scrupuleuse fidélité? Ces droits font partie de ceux des peuples, et tout nous permet d’espérer que ceux-ci finiront par obtenir à leur tour un triomphe légitime.