‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 La morale appliquée à la politiqueChapitre 61 sur 318 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Suite du même sujet. — Existence et fin des tvrans.

Des auteurs profanes et des écrivains sacrés ont soutenu, même en chaire, qu’il était permis de tuer un tyran. Moi, qui ne reconnais pas à la société le droit d’ôter la vie au plus criminel de ses membres , je ne puis adopter cette doctrine du tyrannicide ; mais je soutiens que tout Romain avait le droit de recourir à la force pour renverser de leur trône sanglant les Tibère, les Caïus, les Néron, ou pour les contraindre à régner selon la justice et les lois.

La vie des tyrans n’est qu’un long supplice. Tibère commence ainsi la lettre qu’il adressa auséuat romain en faveur de Cotta : « Que vous écrirai-je, “ pères conscrits , et comment vous écrire? si je le

EXISTENCE ET FIN DES TYRANS. 8l

« sais, que les dieux me fassent mourir dans des « tourments plus cruels que ceux auxquels je suis « en proie chaque jour ! « Tant, dit Tacite, la conscience des tyrans est livrée aux déchirements, aux supplices du remords.

Les nations asservies changent souvent de maîtres. Le poignard menace sans cesse la poitrine des tyrans ; le glaive suspendu sur leur tête n’est soutenu que par un fil toujours près de se rompre. Des douze premiers Césars, un seul mourut de mort naturelle, trois périrent par le poison, cinq par le fer, un fut étouffé, et deux autres se virent réduits à se donner la mort.

Nerva, Trajan, Adrien, Antonin, Marc-Auréle, régnèrent par la justice et les lois; ils rendirent doucement aux dieux, au milieu des larmes et des bénédictions de la terre, une vie consacrée au bonheur des hommes. Commode rentra dans les voies de l’iniquité; il y trouva la mort. Ainsi la transgression des lois de la morale n’est pas moins funeste aux princes qu’à leurs sujets. Sans doute il ne me serait pas permis d’en conclure que, dans le petit nombre d’hommes vertueux qui ont honoré la couronne, aucun n’est tombé victime d’une rage insensée , de l’impatience homicide d’un successeur , des fureurs du fanatisme religieux ou politique; plus d’un exemple malheureusement célèbre s’offrirait à la pensée pour démentir une vainc théorie; mais

I,A MOnALE APPLIQUER A LA POLITIQUE. 6

EXISTENCE

Sa

l'iiistoirc du moins présente à la morale et à l'humanité cette consolation, que l’existence des mauvais rois est ordinairement moins longue que celle des princes gardés par la reconnoissance et l’amour des peuples; mais sur-tout que la mort des uns et des autres est toujours la récompense ou le châtiment de leur vie.

Dévoré par le poison que la main d’un frère a versé dans son sein, Titus soulève le voile qui lui cacheta lumière, et, tournant les yeux vers le ciel, il se plaint sans amertume que le jour lui soit sitôt ravi ; il interroge son coeur, et dans le cours de quarante-deux années il ne se rappelle qu’une action dont il doive s’accuser et se repentir.

A la première nouvelle que ses jours sont en péril, les citoyens, les femmes, les enfants, courent en foule assiéger les autels des dieux ; chacun offre sa vie en sacrifice pour conserver celle du père de la patrie, de l’ennemi des délateurs, du prince qui aima mieux mourir que de causer la perle d'un seul homme ; qui prétendait que son pouvoir ne restreignait que sa propre liberté. A sa mort, les larmes coulèrent de tous les yeux; les cris de douleur, les sanglots, retentirent dans les rues, dans les places publiques, et les funérailles du fils de Vespasien furent une véritable apothéose.

Le fils de Domitius, l’infanie Néron, souillait depuis quatorze ans le trône des Césars : les descen-

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