‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 La morale appliquée à la politiqueChapitre 89 sur 318 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Du droit public.

Les états, par rapport au monde politique, ue sont que des individus; et, par cela même qu’il est nécessaire que chacun de ces individus-peuples ait la liberté de faire ce qui ne nuit pas aux autres, il est indispensable que la rigueur des lois morales s'applique à ceux qui porteraient atteinte au bienêtre et à la liberté d’un ou de plusieurs autres états.

Le droit public n'a été jusqu’ici que l’art de donner des prétextes à la violence, et, selon l’énergique expression de Montesquieu, de réduire l’iniquité en système.

Des publicistes fameux ont donné l’intérêt pour limite au bien et au mal que les nations doivent se faire dans la guerre et dans la paix. C’est l'égoïsme national qui pose cette limite. Les Romains ne la plaçaient qu’où finissent les continents; les Anglais ne l’aperçoivent que sur le rivage des mers;

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les seuls Athéniens ont reconnu quelle doit être là où finit la justice.

Devant la loi civile, le vol et l’homicide sont des crimes: elle les punit. Devant la loi politique ce sont des vertus : elle les récompense.

On a beaucoup écrit sur un prétendu droit de la guerre, sur un prétendu droit de conquête ; comme si le meurtre et le vol pouvaient fonder aucun droit et devenir jamais un titre légitime. On a examiné sérieusement quels étaient les droits des conquérants sur la liberté et la vie des habitants des pays conquis; c’est examiner si le chef d’une troupe de bandits, qui vient d’enfoncer les portes d’une maison, n’a pas acquis, en dépouillant ceux qui y sont logés, le droit de les lier et même de les tuer. Il y a dans le vieux code des nations un mélange de cruauté et d’extravagance, qui inspire un sentiment semblable à celui qu'on éprouve en écoutant les paroles d’un assassin en démence. Cependant ce droit est rigoureusement observé par les Tartares ; aussi ontils dépeuplé l’Asie depuis la Méditerranée jusqu’aux Indes, et fait des pays situés entre la Chine, le Tilibèt, et la Perse, de silencieux déserts. Nos rois de l’Europe ne font pas un si terrible usage de ce droit , mais ils le réclament comme un des attributs de la couronne; et M. Gould Leckie, ainsi que les publicistes de son école, sont tout prêts à le leur accorder.

Qu’est-ce donc que le droit public, sinon le droit

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civil étendu aux nations pour régler les intérêts des familles politiques comme il régie les intérêts des citoyens entre eux? N’est-il pas temps enfin de le reconnoître et de le proclamer : « Tout droit est « fondé sur la raison ; il n'y a pas plus de droit sans «justice, que de vertu sans équité. »

Dans tout état régulièrement constitué, ce qui est permis à un citoyen est permis à tous; ce qui est défendu aux uns est également interdit aux autres. La même régie doit exister entre les diverses associations politiques : ce qui est permis aux Espagnols ne peut être défendu aux Portugais, aux Napolitains. Ce principe de morale doit être respecté envers toute nation qui renonce volontairement à des institutions entachées des vices et des erreurs des temps où elle les a reçues. Le droit de se perfectionner naît pour les nations de l’obligation imposée à chaque individu. Il serait absurde de se réunir en société et de ne point travailler à la fin pour laquelle la société est instituée, le bonheur de ses membres. Un publiciste a dit: «Toute nation est en plein droit de former elle-même sa constitution, de la maintenir, de la perfectionner, et de régler à sa volonté ce qui concerne le gouvernement, sans que personne puisse, avec justice, l’en empêcher.

« Ces changements n’intéressent que la nation ; aucune puissance étrangère n’est en droit de s’en mêler. «

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Par qui, à quelle époque, dans quelle république , ces vérités hardies ont-elles été proclamées? par Watcl, il y a plus d'un demi-siècle, dans les états et sous la protection de Marie-Thérèse.

L’exemple avait devancé le précepte. Depuis plusieurs siècles, les Anglais avaient fondé la monarchie constitutionnelle, et ce bienfait seul compense tous les maux que le gouvernement de cette nation iusulairc a versés sur l’Europe. Les Français l’ont reçue sans la perfectionner, et l’ont transmise plus informe à la Bavière, à Bade, au Wurtemberg ; l’Espagne et le Portugal ont voulu en étendre les limites; mais, quelques modifications que les nations y apportent, elles ne font eu cela qu’user du droit de se perfectionner, droit fondé sur la nature des choses, droit immuable, qui ne peut être méconnu sans violer les principes de la morale universelle dont il émane.

C’est l'orgueil, l’envie, le sentiment jaloux d’une honteuse incapacité, qui a fait dire qu’une ou plusieurs nations avaient le droit d’arrêter les progrès de la fortune ou de la puissance d’une nation rivale, lors même que cette fortune était le fruit du travail, des talents, des vertus de cette même nation ou de ses chefs : tout homme de bien sent au fond de son cœur que ces violences, exercées par la force physique sur la force morale, sont des actes d’une révoltante iniquité. On ne saurait trop le dire : il n’est

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de lutte légitime contre les succès de l'industrie, du travail, et des vertus d'un peuple, que celle d’une émulation fondée sur une industrie, sur un travail, sur des vertus rivales. Rois de la terre, au lieu de refouler vers la barbarie les hommes qui vous ont choisis pour chefs, faites-les avancer vers le but moral de toute association politique, le perfectionnement de la civilisation.

La vertu des états en fait aussi la force. Tant que la sincérité dans les paroles , tant que la foi des serments fureut respectées à Sparte, à Rome, les Lacédémoniens régnèrent sur la Grèce, les Romains devinrent les arbitres du inonde par la seule autorité de la sagesse et de la probité. Quand ils abandonnèrent la vertu pour les richesses, pour les conquêtes, ils régnèrent un moment parles armes, et tombèrent, sans honneur, sous les coups des barbares. *

11 est en Europe deux gouvernements qui se jouent de la foi des serments; qui, pendant la paix, se livrent aux violences de la guerre ; qu’un égoïsme impie tient en quelque sorte isolés de la grande association européenne : encore quelques lustres, et ces deux états auront peut-être satisfait, en tombant, aux lois de la morale qu'ils ont si souvent outragées.

Un homme apprend que son ennemi, affaibli par nue longue et douloureuse infirmité, est hors

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d’état de se défendre; il accourt, il le frappe dans son lit, il met le feu à sa maison. De quelle malédiction une action si lâche et si noire ne sera-t-elle pas flétrie? Une ville d’F.urope est en proie aux horreurs de la peste ; le reste de sa population se débat dans les angoisses de la mort ; à peine reste-t-il assez d’hommes debout pour ensevelir ceux qui succombent: une flotte parait et se fait l’auxiliaire de la peste et de la famiue; elle couvre de bombes, elle embrase de fusées incendiaires la cité malheureuse où gémissent encore quelques rares habitants : le moribond est écrasé sous le toit qu’il n’a pas la force de quitter; le ministre des autels, le médecin charitable, sont atteints d’un plomb sacrilège sur la porte de l’infortuné qu’ils venaient consoler ou secourir; l’enfant, échappé à la contagion par les soins de sa mère, meurt avec elle dévoré par les flammes ; et pareeque cette action abominable aura été commise par un amiral, d’après les ordres d’un gouvernement, au nom d’une nation puissante, on forcera ma bouche à choisir ses épithètes pour la qualifier ; on voudra que je nomme politique ce que la voix du ciel et de la terre, ce que ma conscience appelle cruauté, infamie...? non, je ne contraindrai point mon indignation; je dénoncerai de pareilles horreurs dans les termes qui leur conviennent; ma voix trouvera de généreux échos dans les écrivains à venir, pour redire jusqu'aux derniers

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âges que les crimes des nations et des gouvernements sont mille fois plus détestables que les crimes des particuliers , parcequ’ils enveloppent un plus grand nombre de victimes, et sur-tout parccqu’ils offrent trop souvent l’exemple d'une révoltante impunité.

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