‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 La morale appliquée à la politiqueChapitre 90 sur 318 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Des haines nationales.

Jusqu’ici le but des efforts et des ruses de la politique semble avoir été de dégrader les hommes, de les réduire aux appétits, aux passions, et à l’aveugle obéissance des brutes. Ceux qui se sont faits les chefs des nations les ont dressées en même temps au servage et aux combats. Donner et recevoir la mort leur a été imposé comme uu devoir; demander pourquoi elles frappent, pourquoi clics sont frappées, leur a été interdit comme un acte de révolte. C’était peu d’étouffer le jugement, il fallait alimenter la colère : pour rendre les taureaux furieux, on les frappe de l’aiguillon, ou leur montre du sang. Pour empêcher les peuples de s’entendre et de se réunir, la politique s’est emparée des préjugés, et a fait naître les haines nationales. L’habitant des bords de la Seine, de la Tamise, du Tage,

de 1 Tibre, du Pô, de la Meuse, du Danube, de la Sprée, de la Vistule, et de la Neva, n'est point un honnne, u est point un chrétien; c'est un Russe, un Polonais, un Prussien, un Autrichien, un Hollandais, un Italien, un Portugais, un Espagnol, un Anglais, un Français; c’est votre ennemi, dit chaque prince à ses sujets.

La diversité des habitudes, la différence des langues, ne peuvent être considérées parles véritables philosophes que comme des obstacles aux libres communications des sentiments et des idées entre les grandes fractions de la famille humaine. Malheureusement les gens du monde et les écrivains superficiels ont fait de ces différences des sujets de moquerie, et trouvé ridicule ce qui n était que dissemblable. Des auteurs plus graves, mais vaincus parles antiques préjugés delà politique, sont tombés dans la même erreur. Madame de Staël reproche aux Allemands de n’avoir pas assez de préjugés nationaux. >■ Ce n’est guère, dit-elle, que parmi les gens du peuple qu’on trouve cette sainte antipathie pour les mœurs, les coutumes et les langues étrangères, qui fortifie, dans tous les pays, le lieu national. » Ailleurs cependant elle convient que les douceurs de la vie privée, la diffusion des lumières, et les relations commerciales, en établissant plus de parité dans les jouissances, épuisent par degrés le ressentiment des injures récentes, effacent, les anti-

(|ues haines et les préjugés des nations. Déjà les commerçants et les financiers forment une grande famille européenne, dans laquelle iront insensiblement se fondre celles des artisans et des laboureurs, et dont les artistes, les savants, les écrivains et les orateurs, seront à-la-fois les ornements et les organes.

Deux classes semblent devoir rester encore longtemps séparées de cette famille, au miheu et aux dépens de laquelle elles vivent. L’une, dans chaque état , reconnaît pour chef un prince étranger ; l’autre a des prétentions, des préjugés et des intérêts opposés aux intérêts généraux. Elles se sont liguées pour usurper le droit de dispenser, au nom des rois et de Dieu même, les faveurs du ciel et de la terre. Elles disposent des revenus publics, elles commandent aux baïonnettes : tout ce qui a un ami à trahir, un secret à révéler ou à supposer, une conscience à vendre, elles l’achètent. Mais en vain : de toutes parts l’homme est ramené, par la philosophie, vers sa dignité, vers sa bonté native : l’amour de l’humanité triomphe des hames factices inspirées par le fanatisme et la politique. Un sentiment de bienveillance universelle commence à rapprocher les hommes de tous les pays ; les peuples sentent qu’ils sont nés pour se secourir mutuellement, et non pour s’opprimer tour-à-tour. Désormais les

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Italiens et les Allemands craindront moins l'approche des Français, car ils savent que ce n’est plus le criminel désir de la conquête qui peut les rappeler dans les plaines d’Austerlitz et de Marengo.

Au moment où j’écris ces lignes que la postérité connaîtra peut-être, mes compatriotes donnent au monde le plus sublime exemple de cette bienveillance qui ne connaît pas d’étrangers, et embrasse tous les hommes comme frères. Aux yeux des médecins français, les Catalans sont des hommes au secours desquels l’humanité les appelle: parents, amis, fortune, instinct de la vie, tout se tait, tout cède à ce sentiment vainqueur. Les voilà aux prises avec la mort; déjà commencent, peut-être sans succès, mais sans émotion, des combats d’autant plus redoutables, que les traits qu’il faut émousser ou détourner sont inconnus, invisibles. Cependant ces hommes intrépides s’y exposent froidement chaque jour, dans l’espoir incertain d’apprendre à les écarter du sein d’autrui ! Ce n’est point pour eux qu’ils combattent; ils étaient loin, bien loin du péril, et Us sont venus le chercher, non pour le braver par une vaine ostentation de gloire, mais par une abnégation entière, absolue d’eux-mêmes, par le saint amour des hommes. Puisse un acte de si haute vertu

1 II est nécessaire de se reporter à l’époque précise où je publiai cet ouvrage, pour ne pas voir dans ce passage une cruelle ironie.

marquer l’époque d’uu double triomphe pour l'humanité, la première victoire sur le terrible fléau de la fièvre jaune, le premier pas vers l'union fraternelle des peuples 1 !

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