SECONDE VISITE
Le meilleur tableau d'histoire est à mes yeux celui où l’actioD la plus intéressante par le choix du sujet et du moment est rendue de la manière la plus vraie et la plus convenable : à ce titre , la Didon de M. Guérin me parait mériter la palme que lui disputent, à d’autres égards, la Clylemneslre, et le Saint-Etienne de M. Abel.
C’est un grand avantage pour un artiste (quoi qu’en puissent dire des gens intéressés à soutenir le contraire), que d’avoir beaucoup d’esprit; cet avantage se fait sentir dans toutes les compositions de M. Guérin , et particulièrement dans celle que j’examine en ce moment. On a dit que le Poussin était le peintre des philosophes; on peut dire que M. Guérin est le peintre des poètes : sa peinture dramatique vous attache sans cesse par l’intérêt de la scène, par la force de la pensée, par le charme des souvenirs : personne ne compose avec plus d’inspiration; sa pantomime est toiijoui's noble, ses intentions toujours justes, et ses .sentiments toujours vrais; s’il en exagère quelquefois l’expression, c’est que la peinture n’a qu’un geste et qu’un moment pour accomplir un fait, pour compléter une idée. Ce
jeune artiste excelle dans l’art d'ajuster les draperies, de disposer les détails, et de parer la force elle-même de tous les charmes de la grâce. Ou dirait que llacine l’inspire, et queTalma dirige son ]>inceau.
M. Guérin n’est pas coloriste, du moins dans le sens qu’on est convenu d’attacher à ce mot; c’està-dire qu'il n’emploie jamais ces oppositions fortes, ces contrastes heurtés dont ’Véronése et Ilubens ont tiré de si grands effets. Convaincu, comme je le suis, que c’est presque toujours au.x dépens de la vérité que ces effcts-là se produisent, je me garderais bien de faire un reproche à l’auteur de Phèdre et à' Jndromaque de cette suavité de pinceau qui le distingue, si l'expérience n’avait déjà démontré que la couleur qu’il s’est faite est moins qu’une autre à l’abri des outrages du temps.
La fraîcheur d’une jolie femme ne passe pas moins vite sur la toile de M. Guérin que dans la nature ; mais si l’on doit quitter son adorable Didon avec autant d’inquiétude que l’on quitte une maîtresse qu’une absence de dix ans-peut rendre méconnaissable, c’est une raison de plus pour bien l'apprécier aujourd'hui.
Didon, à demi couchée sur un lit pompeux, écoute, pour la seconde fois probablemcut, le récit des malheurs de Troie, et regarde le héros qui les lui raconte avec des yeux où se peint déjà toute
HE.\L'X-AnTS.
l’ardeur de la passion fatale qu’elle est destinée à ressentir'. V,' Amour, sous la figure d’Ascagne (et que l’on reconnaît, comme dit Virgile, au feu qui Orille (iaiis scs ) eu.x , à la feinte douceur de son sourire), se joue auprès de la reine qui lui abandonne une de ses mains qu’il caresse. Elise (la tendre Élise, que Virgile a peut-être eu tort d’oublier dans ce tableau) est debout au chevet du lit, et partage son attention entre Ence qu’elle écoute, et YAinour qu’elle soupçonne.
La scène se passe sous le portique du palais ; dans le lointain on découvre le môle de Carthage.
Ceu.v à qui la lecture du quatrième livre de \'Enékle n’aura pas donné assez d'humeur contre Énéc , ceux qui auront pu lui pardonner d'avoir quitté si dévotement une reine charmante dont il avait été si généreusement accueilli, partageront sans doute ma colère contre ce Troyen, plus ingrat, plus insensible encore que dévot, en revoyant, dans le tableau de M. Guérin, la veuve de Sichéc, dont l’amour lui-méine semble avoir pris plaisir à tracer le portrait. Si le faux Ascagne n'était pas là, Uidon ne serait que belle; mais en agitant son cœur, il anime ses yeux, il embrase ses sens, et répand sur cette
Pesti devota futurœ
Expieri mentem nequit^ ardesritque tuendo ^ Phtruii^.
SALON 1817. MJ
fijjiirc céleste la {{race voluptueuse qui uiniique trop souvent à la beauté régulière.
Énée est trop jeune, U'op brillant: il ne me donne pas l’idée de ce patej- Æneas, si soigneux d’cnlcver scs pénates de Troie en flammes, où il n’oublie que sa femme: peut-être la tête du héros manquet-clle de caractère, par cela même qu’on y retrouve celui de plusieurs autres figures du même auteur: le casque dont elle est couverte, contre toute convenance, à ce qu’il me parait, lui fait perdre encore du mouvement et de l’expression que son aspect de profil a déjà beaucoup diminués.
.le connais beaucoup d’amateurs qui préfèrent la figure à' Elise à celle de Dicton: il est vrai qu’il est difficile d’imaginer rien de plus joli, de plus gracieux que ce personnage; et je conçois qu’à vingt ans, avec le pouvoir divin d’animer l’une ou l’autre, un nouveau Promélliée balançât quelque temps entre elles le flambeau de la vie : mais considéré comme acteur dans la scène que le peintre a pLicée sous nos yeux, le personnage de Didon me semble plus poétiquement dessiné : c’est bien là cette tendre Phénicienne ejui s'enirre à longs traits du poison de f amour'. J’ai plus de peine à reconnaitre sa sœur, .sa compagne, son amie, dans cette jolie fille, debout, dans une attitude un peu subalterne, et que rien
h'tngumqtte bibehat nmorem.
Il i; AUX-. MIT s.
n’empêcbc de prendre pour une jeune eschive admise dans la familiarité de la reine.
C’est le tiiompbe de l’art et du {rénie que d’avoir fait deviner W/inour sous la fi{jure (ÏJscwpie. Cet éloge, je l’ai entendu exprimer d’une façon bien naïve par une très jeune personne au|)rcs de (pii je me trouvais au salon : •< Le joli enfant! disait sa mère. C’est dommage, répondit la petite fille, qu’il ait l'air d’un bien mauvais sujet. » Ou a décidé qu’il y avait trop d'esprit dans l’action du malin enfant, qui, tout en jouant avec la main de üidon, en retire l’anneau conjugal; et moi je pense qu’il était impossible d’expliquer d’une manière plus ingénieuse et plus naturelle tout à-la-fois les progrès et les suites d’une passion qui doit rendre Didon infidèle à ses premiers serments.
Je ne sais (|uel marchand de laine a trouvé mauvais que la reine de Carthage fût veHiie d’une étoffe de coton : comme si les tissus de eotou n’étaient pas de la plus haute antiquité; comme s’il ii’était pas permis de supposer qu’une colonie de Phéniciens qui faisaient le commerce de l’Inde , pouvait en rapporter des mous.scliucs.
Si je voulais absolument trouver quelque critique de détail dans ce magnifique tableau , je demanderais au peintre pourquoi, dans le lointain où il nous montre la naissante Carthage, on ne voit que des