SALO
monuments adtevés; mais l'admiration n'est pas chicaneuse.
Le même peintre a fait preuve de force et d’adresse eu opposant deux tableaux de genres aussi opposés que sa Didon et sa Clytemnestre. Celui-ci pourrait fort bien être mis au-dessus de l’autre par les grands connaisseurs; mais le public préfère la Didon, et je suis de l’avis du public, tout en reconnaissant les beautés supérieures dont brille cette autre composition.
C’est une grande et belle idée d’avoir placé dans l’ombre le crime qui veille; mais il ne fallait pas tant éclairer la vertu qui dort : antithèse à part, après avoir admiré dans le tableau de Clytemnestre un prodigieux effet de lumière, quand on vient à se rendre compte du moyen qui le produit, la raison est loin d’être aussi satisfaite que les yeux. Cinq ou six lampes de Carcelles, allumées derrière le rideau rouge où repose Agamemnon , donneraient à peine une masse de lumière aussi vive que celle dont la tête et le buste du roi des rois sont éclairés. D’ordinaire on n'illumine pas l’alcove où l’on veut dormir. A cette invraisemblance près, tout est sublime dans cette composition : l’expression de la nature aux prises avec le crime n’a peut-être jamais été plus profondément saisie que dans les figures d’iiqislhe et de Clylemueilre : le premier, en poussant la
ItEAUX-AHTS.
reinn année d'un j)oi(jnar(l vers le lit nii|>lial, indique suiBsaninient l’Iiorrible action dont il est le provocateur, et le {jeste qu’il fait de la main [jauclie pour montrer ù sa complice l’endroit où elle doit frapper me paraît au moins inutile : Clytemncstre sait bien ce qu’elle va faire: regardcz-la, le crime est déjà consommé. .
.l’étais encore en extase devant ce tableau, lorsque je fus joint par mon ami Léonard, à qui j’avais donné rendez-vous au Salon. Ce M. Léonard, après avoir fait à Paris d’excellentes études préliminaires, après avoir voyagé en Italie, en Egypte, et dans la Grèce, est revenu en France avec l’intention d’être peintre : dès son début dans la carrière , où il eut quelque succès comme dessinateur, il s’aperçut, ou plutôt on lui fit apercevoir qu’il n’avait qu’une couleur sur sa palette, et qu’il était irrévocablement condamne au camaïeu; il .se le tint pour dit, et quittant le pinceau du peintre pour le conq>as de l’arcbitccte, il prit rang parmi les hommes les plus habiles de cette profession. M. Léonard, en abandonnant la peinture, a conservé parmi les arti.stes la réputation du plus habile conuai.ssciir; nous ne sommes pas toujours du même avis, mais je défère assez volontiers au sien dans tout ce qui tient aux principes d’un art dont il a fait une étude approfondie.
>■ Ce tableau, m’a-t-il dit, en me plaçant an point
SALON DK 1817. 33 •
de vue le plus favorable au Saint-Étienne deM. Abel Fujol, est (académiquement parlant) le plus beau de l’exposition, c’est-à-dire celui ou l’on remarque le plus de beautés classiques. De très habiles peintres savent imiter ou copier les belles formes grecques; ils font de magnifiques statues peintes auxquelles il ne manque rien que la vie; c’est dans la seule école de David qu’on apprend à réunir la beauté des formes 'idéales à la vérité du modèle: M. Abel est un des élèves de ce maître des maîtres qui a le mieux profilé de ses leçons.
■< A ne considérer que le dessin et la couleur, ce tableau remporte sur ceux auxquels vous avez donné la première place : il est vrai que la composition en est moins originale et l’expression plus froide : pour traiter un pareil sujet où l'idée de la multitude est la première qui se présente à l'esprit, une toile de trente pieds eût été nécessaire.
— Ne pensez-vous pas, dis-je à Léonard, que le personnage principal devrait être autrement conçu? Si je me représente un enthousiaste au milieu d'une foule de [)cuple à laquelle il débite des choses tellement étranges qu’il va ,se faire lapider, certes, son geste, son regard , son action , seront bien autrement animés; je ne songerai pas à draper son vêtement comme celui d’un pontife dans un jour de fête, et l'espèce de désordre que je croirai devoir y
.Mél.iKI'.F-lt. T. li. 3
BEAUX-ARTS
introduire, ne nuira pas .à la noblesse de mon liéros chrétien,
— Il y a quelque chose de vrai dans cette réflexion, reprit-il; ce qui n’empcche pas que cette gr.mdc composition, admirable sur-tout par la variété des figures, par la disposition des groupes et par l’énergie du pinceau, ne se soutienne à côté des plus beaux tableaux de l’école italienne. »
Je nie serais obstiné à troui’cr que le tableau du Départ du roi au 20 mars était fort au-dessous de la réputation de son auteur, si mon ami le connaisseur n’eùt redressé mes idées à certains égards, u L’expre.ssion, me dit-il, est la première partie de l’art; vous le croyez ainsi que moi: comment donc ne voyez- vous pas que, sous ce rapport du moins, ce tableau est irréprochable ? Dans cette scène de nuit , peinte avec des couleurs sombres, appliquez-vous à démêler les objets, et voyez de combien de détails cette composition s’enrichit. La figure de ce fidèle serviteur qui porte le flambeau n’est-elle pas un chef-d’œuvre? par quel art cette foule, sur l’escalier, SC détache-t-elle en groupes distincts, où l’expression de la doideur et du respect se varie sous mille formes différentes? Plus on examine ce tableau , plus on doit se convaincre qu’il ne pouvait sortir que du pinceau célèbre auquel nous sommes redevables de la lialailla d.dboiiUr, de la Peste de Jaffa, et de Cliarles-Quint à Saint-Denis. "