IDA
Avant tout, voudrais-tu me dire sans détour A quoi l'on reconnaît quand on a de l’ainour?
ASTÉRIE
Mais oui, certainement; tu sais que ma tendresse,
N’a jamais refusé d’éclairer ta jeunesse....
D’abord on dort très peu.... le cœur est agité....
On perd, sans le savoir, son repos, sa gaieté. ..
Le regard est distrait, on a lame oppressée.
Toujours un même objet assiège la pensée;
Ou le craint, on le cherche, on l’appelle, on le fuit,
On en parle le jour, on y songe la nuit ;
Enfin, de notre cœur l’amour est déjà maître,
Que nous cherchons encore à <^aoi le reconnaître.
( Dans une scène entre le comte d’Halcour, jeune ministre français, et une dame anglaise, celle-ci prétend quelle n’est point en France pour son plaisir.)
LE COMTE
Vous êtes cependant sur sa terre natale.
MILADY
Vraiment oui, j’en conviens: ici l’on se signale Par un profond mépris pour la triste raison.
ASTÉRIE
Pour l’ennui.
MILADY
La sagesse a chez vous même nom.
LE COMTE
Nous ne lui faisons pas, madame, un tel outrage, On peut être ennuyeux sans en être plus sage.
POÉSIES LÉGÈBES.
En ces lieux plus qu'ailleurs on aime la gaieté;
On y trouve pourtant quelque autre qualité.
Comme par tout pays, avec vous je confesse Que le bien et le mal s’y confondent sans cesse; Qu’on peut y rencontrer, sous vingt aspects divers, Des abus, des défauts, des erreurs, des travers; Mais cette France, enfin, il faut bien qu’on l’avoue, A plus d’un titre aussi mérite qu’on la lone : L’orgueil bien rarement y desséche le cœur ; L’argent n’y tient pas lieu de probité, d’honneur; On cherche le plaisir, mais on fuit la licence,
Et le désordre même y connaît la décence.
La politesse y régne avec la liberté;
On oblige par goût, jamais par vanité.
De l’amitié, du moins, les nœuds y sont durables ; Les vices moins grossitfrs, les vertus plus aimables; Et tout considéré, malgré les médisants,'
Les Français, inilady, sont d’assez bonnes gens.
MILADY
Des plus rares vertus votre France est remplie;
Si l’on n’en parle pas , c’est pure modestie.
LE COMTE
Le bien se fait ici sans beaucoup de fracas ;
Le vice y fait du bruit, la vertu n’en fait pas;
Je connais des pays où c’est tout le contraire.
MILADY
Et moi j'en connais un , monsieur, où l’on préfère Les travaux sérieux aux vains amusements,
Le bien faire au bien dire, à l’esprit le bon sens ;
Où de rire de tout on n’a pas la manie,
Où la frivolité, le bon ton, l’ironie
Ne peuvent remplacer le savoir, les talents ;
Où les hommes d'état ainsi que les savants, Constamment renfermés dans leurs doctes retraites,
Ne passent pas leur vie à courir les toilettes.
LE COMTE
Mais on s'en aperçoit, et d'un sage vanté,
Je puis armer contre eux l'antique autorité:
Il veut que la raison de fleurs orne ses traces.
Et leur dit avec nous : Sacrifiez aux grâces !....
D'un principe si doux je craindrais d'abuser;
Je me retire.
( Il sort. )
M 1 L A D Y, après la sortie du comte.
A parler sans détour,
Je n’aime point du tout votre monsieur d’Halcour. ASTÉRIE.
Ah ! la prévention dans cette haine éclate !
C'est un homme parfait.
MILADY
Je le crois, il vous flatte.
ASTÉRIE
Eh mais, la flatterie a bien son agrément!
MILADY
On pense, en Angleterre, un peu différemment.
Là, les femmes, par goût, chez elles retirées,
D’un essaim de flatteurs ne sont pas entourées;
Et, contentes de plaire aux yeux de leurs époux,
De vos succès brillants leur cœur n’est point jaloux:
Il leur suffit enfin, ma sœur, qu’on les révère.
ASTÉRIE
J'estime infiniment vos dames d'Angleterre,
i 7 o POÉSIES LÉGÈRES.
Et je ne cherche pas si leur austérité Se fait une vertu de la nécessité;
Si l'on doit, après tout, sc faire un grand mérite .De vivre loin du monde alors qu'il nous évite;
Si les hommes enfin, qui les recherchent peu,
A ce goût de retraite ont donné trop beau jeu ;
Mais je dois convenir que je suis plus traitable;
Je ne m’offense pas que l’on me trouve aimable;
Je veux même avec vous, en secret, l’avouer,
J’éprouve du plaisir à m’entendre louer.
Et ne crois pas du tout ce plaisir condamnable Quand on sait l’arrêter au terme convenable :
Pour tracer d’un seul mot nos devoirs et nos goûts,
On doit n'en aimer qu'un, mais on peut plaire à tous.
( Clénord , époux d,' Astérie, a découvert le motif honorable de la conduite de sa femme, qui lui avait donné quelques inquiétudes dans le cours de la pièce.)
J'ai reconnu ma femme;
Et, dussé-je encourir en ce moment le blâme D’un éloge à moi seul en France défendu,
Malgré l’ordre formel du bon ton prétendu,
Je dis qu’après douze ans d’un heureux mariage.
J’ai toujours des raisons pour l’aimer davantage;
Que....
ASTÉRIE
Prenez garde, au moins, le cœur est indiscret; Je pourrais, à mon tour, vous dire votre fait,
Et nous verrions beau jeu !
LE COMTE
Pour moi, du fond de l’aine
Je me demande enfin qui de nous à madame N'a pas, en ce moment, quelque obligation?
Ma part à ses bienfaits est dans l’occasion
( à Édouard. )
Qu’elle a voulu m’offrir de vous être agréable.
MI LADY
Et moi....
ASTÉRIE
Je suis vraiment une femme admirable !
J’ai servi par hasard à détromper ma sœur;
D'un vieil ami, j’ai fait un noble protecteur;
J'ai tâché d’assurer le bonheur de la vie De l'enfant de mon cœur, de ma plus tendre amie; Pour terminer enfin par un trait sans égal,
J'ai fait le sacrifice à mon mari.... d'un bal.
LA LIBERTÉ ET LES ARTS
SCÈNES LYRIQUES
REPRÉSENTÉES SUR UN THÉÂTRE DE SOCIÉTÉ, A l’occasion d’une fête donnée h M. David en 1802.
rofairs i.Kr.î.MS