THÉBAINS
{ Ils détachent les cuirasses des Amazones , qu’ils remplacent par des ceintures de fleurs.)
Pourquoi , dans les alarmes ,
Chercher de périlleux honneurs ;
Amazones, vos charmes,
Libres du poids des armes,
Seront plus sûrs d’être vainqueurs.
AMAZONES
Libres du poids des armes,
ES AMAZONES
Cherchons loin des alarmes Des succès plus flatteurs.
T H éb A ins, au. r genoux des Amazones.
A tant de grâces , tant de charmes ,
Qu’il est doux de rendre les armes !
'r il É B a i ss , remplaçant les casques des Amazones par des couronnes de myrte.
Partagez avec les héros La gloire qui vous est si chère ;
Réservez à nos fronts le laurier de Délos ,
Gardez le myrte de Cythère.
AMAZONES
Cédons le laurier de Délos ,
Gardons le myrte de Cythère.
CHOEUR FINAL
Au sein de la félicité ,
Amants heureux qu’hymen engage ,
Recevez le prix du courage Des mains de la beauté.
( Fête générale. )
FIN DU TROISIÈME ACTE
Cette pièce, contre laquelle se forma, pour ainsi dire, une conspiration des plus singulières circonstances, eut cependant quelque succès. Sa conception toute mythologique, le soin que demandait la mise en scène, la nouveauté d'une armée de femmes, l’apparition de toutes les divinités du ciel, des enfers, de la terre, et des eaux, les ressorts dramatiques empruntés à la fahle, la difficulté imposée au compositeur, qui devait réaliser les prestiges que l'imagination attribue à la lyre d'Ainphion, tout concourait à rendre cet ouvrage d’une extrême difficulté d’exécution.
Peut-être est-il plus sage de ne pas chercher à produire sur la scène des merveilles que l’esprit humain a depuis long-temps adoptées, et qu’il agrandit selon son caprice. La moindre circonstance, le plus léger événement désenchante le spectateur, et détruit l’illusion. (”cst ce qui arriva dans tes Amazones. Le célèbre compositeur Méhul qui mit en musique cet opéra, au milieu des richesses de ( harmonie la plus brillaute et £ la mélodie la plus suave, fit la même faute où tomba Grétry dans le Jugement de .Vidas. Si le grand air d’Apollon, dans ce dernier ouvrage, fut jugé peu digne du dieu de l'harmonie, l’air d’Ainphion, dans les Amazones , ne fut pas accueilli plus favorablement.
Tous ceux qui connaissent les ressources et les besoins de la scène lyrique, n’ignorent pas qu’il est, dans chaque ouvrage, une situation principale de laquelle dépend ordinairement le succès de la pièce entière. C’était précisément sur le chœur d’Ainphion enchaîné par les Amazones
a 3 o NOTES ANECDOTIQUES.
au sommet d’un rocher, qu’étaient fondés la péripétie et le dénouement surnaturel de mon drame. Le dauber imminent où sc trouvait Amphion cédait aux charmes et à la puissance de ses accents; pour l’entendre, l’Olympe s’abaissait vers la terre; les satyres, les faunes, leségipans, sortaient de leurs forêts; les nymphes «les bois, des eaux, «les rochers, abamlonnaienl leurs retraites, et venaient rendre hommage au demi-dieu «pii les enivrait d’une volupté inconnue.
La composition la plus brillante, la plus originale, la plus hardie, aurait à peine suffi pour motiver une pareille situation. Méliul en sentit la difficulté. 11 travailla beaucoup ce morceau capital : sa tête fatiguée lui refusa ses inspirations ofrlinaires : un nocturne peu remarquable, orné d’accompagnements sans effet, permit aux auditeurs de remarquer que l'émule d’Amphion était resté beaucoup au-«lcssous «le lui-même, dans cette scène dont le mouvement rapide et complùjué demandait tout l’emploi et toutes les ress«)urces de son admirable talent.
Jupiter dans cette soirée conspirait aussi contre moi. Un acteur, nommé Berlin, dont on n’a point encore oublié la figure tragùjue et la voix sonore, remplissait ce rôle, et «levait venir, dans sa gloire, terufller les peines de mon héros. Par un fâcheux contre-temps, le roi «les cieux s’oublia dans la coulisse. Le signal est donné, la gloire descend, mais le trône de Jupiter est vide : à cet aspect un rire inextinguible circule dans toute la salle, atteint l’auteur lui-même, et la pièce s’achève dans les transports «l’une gaieté tout- à-fait inconvenante.
Je me félicitais d’avoirle premier introduitsur la scène de l’Opéra cette armée de femmes, «pii depuis a été reproduite avec tant de succès. L’eflvt neuf et pi«|uant que j’en avais
NOTES ANECDOTIQUES. a3i
d'abord obtenu , sembla se détruire lorsque ces guerrières saisirent sérieusement l’épée et la lance pour aller combattre. On ne voulut pas s’accoutumer a regarder comme des héroïnes meurtrières les figurantes de l’Opéra. Le sort de mes deux héros thébains couverts de fer, et au moment d’être égorgés par des mains trop délicates, inspira beaucoup moins de crainte et d’intérêt que je ne l’avais espéré.
Malgré tant de contrariétés, cet opéra, dont la partition offrait des beautés de premier ordre, obtint un succès d’estime qui ne pouvait manquer de devenir un succès de vogue à la reprise, si Méhul, atteint de la maladie cruelle qui ne tarda pas à le conduire au tombeau, avait eu le temps d’achever les changements dont il avait senti la nécessité.
Madame Dranchu, s’était déjà montrée dans plusieurs rôles la rivale de madame Saint-lluberty ; elle se surpassa ellemême dans le rôle d’Antiopc; jamais peut-être, sur aucun théâtre, l'amour maternel ne fit entendre des accents plus tendres et plus passionnés.
LES ABENCERAGES
OPÉRA
EN TROIS ACTES
REPRÉSENTÉ POUR LA PREMIÈRE FOIS SUR LE THÉATnE DE L'ACADÉMIE DE MUSIQUE, LE 6 AVRIL l8l3.
Dans aucun ouvrage Florian n’a fait preuve d’autant de connaissances positives, d’un esprit plus juste et plus étendu, d’un style aussi ferme et aussi pur, d’une élégance aussi soutenue, que dans le Précis historique sur les Maures de Grenade ^ qui sert de préambule à son roman de Gonzalvc de Cordoue.
Il a su réunir en un petit volume, et présenter avec beaucoup de clarté, et sous des couleurs brillantes, tout ce que les Ajabes et les Espagnols, Mariana , Garibai , Ferreras , Zuritay Jfidjazi , Pérez de H if a, Itilnalrabie , Marmal , Novairi, Mofjrebi , Hoderic de Tolède , ont écrit de mémorable et «l’intéressant sur l«*s annales et les mœurs de l’un des peuples les plus étranges qui aient passé sur la terre. Plus heureux, en essayant de se conformer a la vérité historique, que lorsqu’il a voulu l’orner de fictions, Florian n’a trouvé dans aucune «le ses créations romanesques la source d’un intérêt aussi puissant cjuc celui qui anime son Précis historique sur tes Maures .
Rarement, il est vrai, un écrivain fut-il aussi bien servi par le sujet de sou choix. Ea magnificence orientale et la chevalerie chrétienne, mêlées et confondues dans les mœurs de ces Arabes d’Europe, offrent à chaque pas les tableaux les plus merveilleux et les plus intéressants. A ces nuances d’une sensibilité délicate «pii distinguaient les habitudes chrétiennes, se joignaient la férocité africaine, la splendeur asiatique, la volupté naturelle sous un soleil ardent, l’atnour des arts, au milieu du plus beau pays du monde, au sein de palais enchantés et de paysages enchanteurs.
i36 PRÉAMBULE HISTORIQUE.
L’alliance de la fureur, de la vengeance, des passions féroces, avec la galanterie, l'ainour, la mélancolie, la poésie et les arts ; cet assemblage, unique dans l’Iiistoire des peuples, formait le caractère principal des Maures. Ainsi, pour parler leur langage, « l'aigle-vautour de l’Aralne s’élance, i< sanglant encore, du sein des roses «le l'Yémen où il a placé u son aire. »
J’avais lu le Précis de Florian ; j'avais cherché d’autres vestiges des moeurs grenadines dans le roman de Ferez de llita, traduit par M. Sané, et dans un fort bon ouvrage dû au père de Chénier le tragique ( Iteclierches liistoriiiues suites Maures ). Frappé de l’éclat et de l’intérêt qui environnent cette nation, placée, pour ainsi dire, sur les confins des mœurs orientales et chevaleresques, et participant également aux beautés et aux défauts des héros asiatiques et des héros de l’Arioste et du Tasse, je cherchai dans les annales mauresques un événement notable qui pût fournir matière à un opéra, et mnspermettre de transporter sur la scène lyrique ces tableaux pleins de mouvement, de charme, et d’originalité, qui m’avaient séduit dans l’histoire.
Une loi du royaume de Grenade, à l’époque où les Maures en étaient encore les maîtres, condamnait à mort le général sous le commandement duquel l’étendard de l’empire tombait aux mains des ennemis. Cette perte devait être regardée comme le plus grand des malheurs chez un peuple qui attachait à la conservation de celte bannière sacrée l'idée de son salut et de sa gloire.
Tel est le fondement de mon drame. A cette circonstance historique, j’ai joint la haine héréditaire qui divisait les deux tribus des Zégris et des Abencerages. Ces deux moyens combinés m’ont fourni l’action d’une pièce, où je me suis attaché particulièrement à reproduire les mœurs brillantes
PRÉAMBULE HISTORIQUE. a3 7 d’une nation dont rétablissement en Espagne pendant plusieurs siècles parait avoir intlué beaucoup sur la civilisation de l’Europe.
Je suis loin d’avoir dépassé dans cette imitation dramatique les limites de la vérité. L’imagination la plus riche et la plus brillante chercherait en vain des combinaisons plus heureuses, des contrastes plus brillants, que ne le sont les souvenirs historiques de la monarchie mauresque. L’architecture, dont cette nation nous a laissé de si étonnants modèles ; sa poésie, ses tournois ; rien , dans scs traditions même, ne porte l’empreinte de cette barbarie gothique qui se mêle aux souvenirs de Roncevaux et de la Table-Ronde.
Ce n'était pas seulement une imagination extravagante et gigantesque qui dictait les vers de ses poètes et traçait le plan de ses fêtes ; on est surpris d’y trouver les ingénieuses inventions d’un Benscrade, au milieu de la pompe des sultans et de la magnificence guerrière de* soldats de François I er .
Ces Musulmans inventèrent les romances et les tensons, énigmes ingénieuses, qui ne peuvent naître que d’une civilisation et d’une littérature perfectionnées. Ils donnèrent aux couleurs des significations emblématiques: par-tout, chez eux, la grâce et l’élégance s'alliaient à la passion, à l’esprit, et à la valeur.
C’était pourtant les mêmes hommes qui se montraient féroces comme des tigres sur le champ de bataille, et prouvaient que le sang africain circulait dans leurs veines. C’était les mêmes hommes, qui, dans les combats, mettaient leur gloire à couper habilement des têtes qu’ils attachaient à l'arçon de la selle, et qu’ils exposaient ensuite, sanglantes, sur les créneaux de leurs villes; qui se délassaient des
travaux de la guerre eu déposant leurs rois; et qui se poursuivaient au milieu de leurs villes, avec une inimitié que les siècles n éteignaient pas. Cependant, amants soumis et tendres chevaliers, ardents pour la gloire et l’amour, seuls, dans l’histoire des hommes, ils présentent cet inexprimable mélange de fureur et de générosité.
Tout ce qui les entourait, tout ce qui servait aux usages île leur vie, portait ce double caractère. Leur vêtement était élégant et guerrier: il se composait d’un dnliman, d’une ceinture avec un poignard, léger albornos ou manteau d'Afrique; ils avaient pour coiffure un turban chargé d’or et de pierreries. Leurs femmes, « légères comme u des colombes, petites, mais sveltes, gracieuses, séduisan- « tes, » dit un auteur arabe, nomme Absancsi, voilaient moins qu’elles n'indiquaient leurs formes élégantes, et jetaient sur leurs membres délicats une tunique de lin, d’une extrême finesse, serrée par une ceinture brochée tl’or, et semée de pierreries. Leurs cheveux tressés flottaient sur leurs épaules. Quant à la magnificence de leurs édifices, il est plus aisé de l’imaginer que de la décrire. Des salions de marbre ipte parcouraient des eaux pures; par-tout des lits de repos couverts d’étoffes d’or et d’argent ; des jets d’une onde embaumée; des gerbes de vif argent, qui, du milieu d’un bassin d’albâtre, allaient toucher l’or cl l’acier des plafonds; des myrtes et des orangers enlaçant leurs branches odorantes, et couvrant à moitié des fenêtres où des ornements de stuc et de mosaïque, découpés avec une finesse étonnante, et que l'on pouvait comparer à des festons de marbre, laissaient pénétrer le jour: telles sont quelques unes des peintures que nous ont tracées les historiens de ces lieux magiques; peintures que les voyageurs les plus sévères (Swinburnc lui-même dont la véracité
PRÉAMBULE HISTORIQUE. ii g
n’a jamais etc mise en doute) appuient de leur témoigna{>e.
On a revu sur la scène l’un des monuments les plus célèbres de cette architecture brillante et singulière, la fameuse Cour des Lions, au milieu de laquelle se trouvait, en guise de bassin, cette coupe d'albâtre de six pieds de diamètre, et dont les formes heureuses ont été si souvent imitées. Douze lions de marbre blanc la supportaient : elle était surmontée d’une autre coupe plus petite, d’où s’élancait une grande gerbe, laquelle, retombant du premier des bassins dans le second, formait une cascade continuelle , grossie par les (lots limpides qui jaillissaient de la gueule des lions.
Par une alliance ingénieuse de la poésie et de la sculpture, ces Arabes avaient trouvé le secret d’augmenter encore le charme de ce lieu. On lisait au-dessous de la cascade : « Lions, auxquels il ne manque que le souffle, eau << bouillonnante à travers des routes inconnues â l’élément u liquide, prodiges créés par le puissant Mahomet, vous « êtes les emblèmes de celui qui vous forma. Le lion d’A- « frique a moins de courage que lui. Le flot éternel de sa u bienfaisance est plus généreux encore que cette onde « qui ne tarit jamais. »
Florian critique ces vers avec trop de sévérité; on est étonné qu’il ne cite pas la pièce suivante, composée au sujet de la prise de l’Alhama, et dont le pathétique simple et profond sera aisément senti de tous les lecteurs.