CHAPITRE VIL
De la multiplication des hommes dans un état , et de
ses effets» ^
JLf ANS rtle d'abord inculte où j'ai placé un* petit nombre de familles, que ces familles se multiplient; qu insensiblement l'île se trouve pourvue et du nombre de laboureurs nécessaires à sa culture, et du nombre d'artisans nécessaires aux. besoins d'un peuple agriculteur; la réunion de ces familles formera bientôt une nation nombreuse. Que cette nation continue à se multiplier; qu'il naisse dans l'île plus d'hommes que n'en peuvent occuper la culture des terres et les arts que suppose celte culture ; que faire de ce surplus d'haSitahs ? Plus îls^ croîtront en nombre, plus l'état croîtra en charge; et de là la nécessité , ou d'une guerre qui consomme ce surplus d'babiians, ou d'une loi qui tolère, comme à la Chine, l'exposition des enfans (i).
Tout homme sans propriété et sans emploi dans une société, n'a que trois partis à prendre : ou det s'expatrier , et d'aller chercher fortune ailleurs , ou de voler poun subvenir à sa subsistance , ou «d'inv enfer enfin quelque commodité ou parure nouvelle en échange de laquelle ses concitoyens fournissent à ses besoins. Je n'examinerai point ce que devient le voleur ou le
(i) La dépense et la cûnsomitiation d^hommes occasionnée par le commerce , la navigation et l'exercice de certains arts, sont , dit^on , très-considérables : cela est fôcheux,.mais nécessaire. Il faut, pour la tranquillité d^un pays très-peuplé , ou que la dépense en ce genre soit», si je l'ose dire , égale à la recette , ou que l'état prenne , comnve en Suisse , le parti de consommer , dans des guerres étrangères , le surplus de ses habitans.
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banni volontaire : ils sont hors de celte société. Mon unique.objet est de considérer ce qui doit arriver à Finventeur dune commodité ou d'un luxe nouveau. S'il découvre le secret de peindre la toile, et que cette invention soit. du goût de peu d'habitans, peu d'entre eux échangeront leurs denrées contre sa toile (i). Mais si le goût de ces toiles devient général , et qu'en ce genre on lui fasse beaucoup de demandes, que fera'-t-il pour y satisfaire? Il s'associera un plus ou moins grand nombre de ces hommes que j'appelle superflus ; il lèvera une manufacture, l'établira dans un lieu agréable, commode et communément sur les bords d*un fleuve dont les bras, s'étendant au loin dans le pays, y faci* literont le transport de ses marchandises. Je veux que la multiplication continuée des habitans donne encore lieu à l'invention de quelque autre commodité, de quelqiie autre objet de luxe, et qu'il s'élève encore une nouvelle manufacture : l'entrepreneur, pour l'avantage de son commerce , aura intérêt de la placer Sur les bords du même fleuve. Il la bâtira donc pcès de la première. Plusieurs de ces manufactures formeront un bourg, puis une viHe considérable. Cette ville renfermera bientôt les citoyens les plus opulens; parce que les profits du commerce sontHoujours immenses, lorsque les négocians peu nombreux* ont encore peu de concurrens.
Les richesses de cette ville y attireront les plaisirs. Pour en jouir et les partager, les riches propriétaires quitteront leur campagne , passeront quelques mois dans cette ville, y construiront des hôtels. La ville s'agrandira de jour en jour ; les hommes s'y rendront
(i) On a dit du \\ixe qu^îl augmentait Findustrie du laboureur : oti a dit vrai. Le laboureur veut-il faire beaucoup d'échanges ; îk est obligé , pour cet effet , d'améliorer soù champ et d'augmenter sa récoite.
SECTÎOW Vï, CHAPITRE VII. 36 f
de toutes parts, parce que la pauvreté y trouvera plus de secours, le vice plus d'impunité, et la volupté plus de moyens de se satisfaire. Cette ville portera enfin le nom de Capitale. Tels seront, dans cette île, les premiers effets de lextrême multiplication des citoyens.
Un autre effet de la même duuse sera l'indigence de la plupart des habitans. Leur nombre s'accroît -il , est-il plus d'ouvriers que d'ouvrages, la concurrence baisse le prix des journées; l'ouvrier préféré est celui qui vend le moins chèrement son travail , c'est-à-dire , qui retranche le plus de sa subsistance. Alors l'indi^ gence s'étend; le pauvre vend, le riche achète; le nombre des possesseurs tliminue , et les lois deviennent de jour en jour plus sévères.
Des lois douces peuvent régir un peuple de propriétaires. La confiscation partielle ou totale des biens y suffit pour réprimer les crimes. Chez les Germains , les Gaulois et les Scandinaves , des amendes plus ou moins fortes étaient les seules peines infligées aux différens délits.
Il n'en est pas de même lorsque les non-propriétaires composent la plus gra«de partie d'une nation. On ne les gouverne que par des lois dures. Un homme est-il'pauvre, ne peut-on le punir dans ses biens, i4 faut^ le punir dans sa personne ; et de là les peines afilictives. Ces peines , d'abord appliquées aux indigens, sont, par le laps du temps, étendues jusqu'aux propriétaires; et tous les citoyens sont alors régis par àes lois de sang : tout concourt à les établir.
Chaque citoyen possède-t-il quelque bien daas un état : le désir de la conservation est sans contredit le vcai général d'une nation : il s'y fait peu de vols. Le grand nombre au contraire y vit-il sans propriétés : le \fol </e- \dent le vœu général de cette même nation, et les brigands
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se multiplient. Or, cet esprit de vol généralement répandu nécessite souvent à des actes de violence.
Supposons que , par la lenteur des procédures criminelles et la facilité avec laquelle Tbomme sans propriété se transporte d'un lieu à l'autre , le coupable doive presque toujours échapper au châtiilnent, et que les crimes deviennent fréquens : il faudra pour les prévenir pouvoir arrête'r un citoyen sur le premier soupçon. Arrêter est déjà une punition arbitrairequi^ bientôt exercée sur lès propriétaires eux-mêmes , substitue l'esclavage à la liberté. Quel remède à cette maladie de rétat? Le seul que je sache, serait de multi^ plier le nombre des propriétaires , et de faire , en conséquence un nouveau partage des terres. Mais est-il possible dans Texécution ? Voilà comme l'inégale répartition des richesses nationales, et la trop grande multiplication des hommes sans propriété , introduisant à la fois dans un empire des vices et des lois cruelles, y développent enfin le germe d'an despotisme qu'on doit regarder comme un nouvel effet de la même cause (i).
Un peuple nombreuî^n'est-il point comme les Grecs
(i) Les malheurs occasionnés par une ezti^ême population ont été connus des anciens. £n conséquence, point de aïoyens qu'ils n'ayent employés pour la diminuer. L'amour socratique en Crète en fift un. Cet amour , dit M. Goguet , conseiller au parlement, y était autorisé par les lois de Minos.
Un jeune homme loué pour tant de temps s'échappait-il de la maison de son amant il était cité devant le magistrat , et ^ par Tauto* rite des lois, remis jusqu'au temps convenu entre les mains de ce méme^mant. Le motif de cette loi bizarre , disent Platon et Aristote , fut , en Crète , la crainte d'une trop grande population. Ce fut dans cette même vue que Pythagore commanda k ses disciples le jeûne et Fabstinence. Les jeûneurs font peu d'enfans. Il serait plaisiint que nos moines , asservis par la même raison k la loi de la continence , oe fussent que les représentaus des anciens pédérastes.
et les Suî$ses, divise en un certain nombre dt répu^ bliques fédérdtives; ne compose^t-il^ comme en Angle**' terre , qu'un seul et même peuple : alors les citoyens , <en trop grand nombre et trop ëloignéfr l0s uns des autres pour y délibérer sur les affaires générales y sont forcé» de nommer des représentanspour chaque bourg, ville, province, etc. Ces représentans s'assemblent dans la capitale , et c'est là qu'ils séparent leur ini«rét de l'intérêt de^^eprésentés.
CUAIPITRE VIIL
Division d^intérét des citoyens produite par leur niulti-^
plication.
Ou moment où les citoyens, trop multipliés danis un état pour se rassembler dans un même lieu , ont nNommé des rcprésentans , ces représentans, tirés du corps même de la nation, choisis par elle, honorés de ce choix, ne proposent d'abord que des lois conformes à l'intérêt public. Le droit de propriété est pour eux un droit sacré. Ils^e respectent d'autant plus, que, surveillés par la nation , s'ils en trahissaient la conBance ils en seraient punis par le déshonneur , et peut-être par un châtiment plus-sévère.
C'est donc au moment où, comme je l'ai déjà dit, lès peuples ont édifié une capitale immense, où les intérêts compliqués des différens ordres de l'état ont multiplié les lois; où, pour se soustraire à leur étude fatigante, les peuples se reposent de ce soin sur leurs représentans; où les habitans enfin, uniquement occupés de mettre leurs terres en valeur, cessent d'être citoyens et ne sont qu'agriculteurs, que le représentant sépare son intérêt de celui des représentés. C'est alors que la paresse de l'es^prit dans les commettans; le désir
actif dur pouvoir dans les commis, annoncent un grand changement dans l'état. Tout en ce moment favorise l'ambition de ces derniers.
Lorsqu'en conséquence de la multiplication de ses habitans , un peuple se subdivise en plusieurs classes , et que l'on compte dans la même nation celle des riches, des indigens, des propriétaires, des négocians, etc., il n,'est pas possible que les intérêts de ces * divers ordres de citoyens soient toujmirs les mêmes. Rien, à certains égards, de plus contraire à Fintérêt national qu'un trop grand nombre d'hommes sans propriétés : ce sont autant d'ennemis secrets que le tyran peut à son gré armer contre les propriétaires. Cependant rien de plus conforme à l'intérêt du négociant; plus il est d'indigens ^ moins il paie leur travail : l'intérêt du commerçant est donc quelquefois contraire à l'intérêt.public. Or, un corps de négocians est souvent le puissant dans un pays de commerce. Il a àous ses ordres un nombre infini de matelots, d'artisans, de porte-faix, d]ouvriers de toute espèce, qui, n'ayant d'autres richesses que leurs bras , sont toujours prêts à les employer au service 4e quiconque les paie.
Un peuple compose-t-il , sous un même nom ^ une infinité de peuples différens, et dont les intérêts sont plus ou moins contradictoires: il est'évident .que, faute d'unité dans l'intérêt naUonal et d'unanimité réelle dans les arrêtés des divers ordres des commettans , le représentant, favorisant tour à tour telle ou telle classe de citoyens , peut, en semant entre elles la division , se rendre d'autant plus redoutable à toutes, qu'en armant une partie de la nation contre l'autre, il se met par ce moyen à l'abri de toute recherche.
L'impunité lui a-t-elle donné plus de considération et de hardiesse , il sent enfin qu'au milieu de l'anarchie des intérêts nationaux , il peut de jour en jour
SECTION yî, CHAPITRE VIII. 365
devenir plus indépendant, s'approprier de jour en jour plus d'autorité et de richesses : qu'avec de grandes richesses il neut soudoyer ceux qui , sans propriétés , se vendent. a quiconque veut les acheter, et que l'acquisition de tout nouveau degré d'autorité doit lui fournir de nouveaux moyens d'en usurper une plus grande.
Lorsque, animés de cet espoir, les représentans'ont, par une conduite aussi malhonnéie qu'adroite , acquis un pouvoir égal à celui de la nation entière, de ce moment il se fait une division d'intérêts entre la partie gouvernante et la partie gouvernée. Tant que la der* niére est composée de propriétaires aisés , braves , éclairés , eij état d'ébranler et peut-être même de détruire l'autori^ des représentans , le corps de la nation est ménagé ; il est même florissant. Mais cet équilibre de puissance peut-il subsister long-temps entre Ces deux ordres de citoyens? N'est-il pas à craindre que, les richesses s'accumulant insensiblement dans un plus petit nombre de mains , le nombre des propriétaires , seuls soutiens de la liberté publique , ne diminue journellement (i) ? que l'esprit d'usurpation , toujours plus actif dans les représentans, que l'esprit de conservation et de défense dans les représeatés, ne mette à la longue la balance du pouvoir en faveur des premiers ? Q uelle autre
(i) Un homme s'enrichit-îl dans le commerce : il réunit lUMLÎnfînité de petites propriétés à la sienne. Alors le nombre des jîW^riétaires , et par conséquent de ceux dont l'intérêt est le plus étroitement lié h rintérét national , est diminué ; le nombre , au contraire , des hommes sans propriété et sans intérêt à la chose publique s'est accru. Si de tels hommes sont toujours aux gages de quiconque les paye , comment se persuader que le puissant ne s'en serve jamais pour se soumettre ses concitoyens ? Tel est l'efiet nécessaire de la trop grande multiplication des hommes dans un empire. C'est le cercle vicieux qu'ont Jusqu'à présent parcouru tous les divers gou- 'vernen^ens connus.
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cause du despotisme auquel ont jusqu'à présent abouti toutes les différentes espèces de gouyernement ?
Ne sent-on pas qu'en un pays vaste et ^uplé la division des intérêts des gouvernés doit toujours fournif aux gouvcrnans le moyen d'envahir une aatorité que l'amour naturel de l'homme pour le pouvoir lui fait toujours désirer? Tous les empires se sont détruits ; et c'est du moment où les nations^ devenues nooibrenàcs, ont été gouvernées par de» représentans, où Ces repré*sentans^ favorisés par la division des intérêts des com-^ mettans^ ont pu s'en rendre indépendans^ qu'on doit dater la décadence de ces empires.
En tous pays , la grande multiplication des hommes (ut la cause inconnue , nécessaire et éloignée , de la perte des mœurs (i). Si les nations de liÂsie, toujours citées comme les plus corrompues, reçurent les premières le joug du despotisme, c'est que, de toutes les parties du monde , l'Asie fut la première habitée et policée.
Son extrême population la soumit à des souverains. C^ souverains accumulèrent les richesses de l'état sur un petit nombre de grands, les revêtirent d'un pouvoir etcessif ; et ces grands alors se plongèrent dans le luxe f languirent dans cette corruptio.n , c'ést-à-dire dans cette indifférence pour le bien public , que l'histoire a toujours si justement reprochée aux Asiatiques.
(i) Mais nW-îl point de loi qui pût prévenir les funestes effets de la trop grande multiplication des hommes , et lier étroitement l'intérêt du représentant à l'intérêt du représenté? En Angleterre, ces deu¥ intérêts sans doute ne sont plus les mêmes qu'en Turquie, oii le sultan se déclare l'unique représentant de sa nation. Mais, s'il est des formes de gouvernement plus favorables les unes que les autres à l'union de l'intérêt public et particulier, il n^en est aucune ôii ce grand problème moral et politique ait été parfaitement résolu. Jusqu'à son'entière resolution, la seule niultiplication des homme» doit , en tout empire , engendrer la corruption des mœurs.
Âpres avoir rapidement considéré les grandes i:;auses dont le développement vivifie les sociétés depuis le nioment de leur formatipn jusqu'au moment de leur décadence ; après avoir indiqué les situations et les états diflv^rens par lesquels passent ces sociétés pour tomber enfin sous le pouvoir arbitraire; il faut maintenant examiner pourquoi, ce pouvoir une fois établi, il se fait dans les natiohs une répartition de richesses qui , plus inégale et plus prompte dans le gouverne*' ment despotique que dans tout autre , les précipite plus rapidement à leur ruine.