‹ Œuvres complètes d'Helvétius (volume 2)Chapitre 106 sur 203 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Du partage trop inégal des richesses nationales*

Point de forme de gouvernement où maintenant les richesses nationales soient et puissent être également reparties. Se flatter de cet égal partage chez un peuple soumis au pouvoir arbitraire, c'est folie.

Dans les g#uvernemens despotiques , si les richesses de tout un peuple s'absorbent dans un petit nombre de familles, la cause en est simple. Les peuples reconnaissent-ils un maître; peut-il arbitrairement leur imposer des taxes, transporter à son gré les biens d'une certaine classe de citoyens à une autre : il faut qu'en peu de temps les richesses de l'empire (i) se rassem-

(r) Plus le prince croît en pouvoir, moins il est accessible. Sous le vain prétexte de rendre la personne royale plus respectable, les favoris la voileiït à tous les yeux. L^approcbe en est interditOi aux sujets. Le monarque devient un dieu invisible. Quel est donc dans celte apothéose , Tobjet des favoris ? d'abrutir le prince pour le gouverner. Ils le relèguent donc à cet effet dans un sérail, ou le renferment dans leur petite société ^ et toutes les richesses nationales s'absorbent alors dans un très-petit nombre de familles.

36S BE l'homme.

Lient dans les mains des favoris. Mais quel bien ce mal de Fétat fait-il au pnnce? le Yoicî :

Un despote , en qualité dlionmoe , s*aime de préfé-rence anx antres. Il veut être henreux, et sent , comme le particulier y qu'il participe à la joie et k la tris^ tesse de tout ce qui Fenvironne. Son intërét c'est que ses gens , c'est-à-nlire ses courtisans, soient contens. Leur soif pour l'or est insatiable. S'ils sont , à cet égard, sans pudeur, comment leur refuser sans cesse ce qu'ils lui demandent toujours? Youdra-t-il constamment mécontenter ses familiers, et s'exposer au chagrin communicatif de tout ce qui l'entoure ? Peu d'bommes ont ce courage. II videra donc perpétuellement la boujse de ses peuples dans celle de ses courûsans; et c'est entre ses favoris qu'il partagera presque toutes les richesses de l'état. Ce part^ige fait, quelles bornes mettre à leur luxe? Plus il est grand, et plus, dans la situation où se trouve alors un empire , ce luxe est utile. Le mal n'est que dans sa cause produc-' trice, c'est-à-dire, dans le partage trop inégal des fichesses nationales et dans la puissance excessive du prince, qui, peu instruit de ses devoir^, et prodigue par faiblesse , se croit généreux , lorsqu'il est injuste (i).

(i) De la somme des impôts mis sur le peuple, une partie est destinée à Fentretien et à Paniusemeiit particulier du souverain ; mais Fautrc doit être en entier appliquée aux besoins de Fétat. Si le prince est propriétaire de la première partie , il n'est qu^administrateur de la seconde. Il peut être libéral de Fuue , il doit être économe de Faiitre. Le trésor public est un dépôt entre les mains du souverain. <i Je me croirais indigne du trône, disait un grand prince, 3> si , dépositaire de la recette des impôts , j'en distrayais une seule » pension pour enrichir un favori ou u^n délateur. » Tibère même répétait souvent à ses favoris : « Je me garderai bien de toucher au » trésor public. Si je Fépuîsais en folles dépenses, il faudrait le a> remplir j et pour cet elîet avoir recours à des moyens injustes. Le » trône en serait ébranlé. » *

SECTION Vt, CHAPITRE ÎX. 369

Mais le cri de la misère ne peul-il Faverlir de sa mé* prise ? Le trône où s'assied un sultan est inaccessible aiiï plaintes de ses sujets; elles ne parviennent point jusqu'à lui. D'ailleurs^ que lui importe leur félicité , si leur mécontentement n'a nulle influence immédiate sur son bonheur actuel !

Le luse, comme je le prouve , est, dans la plupart des pays, Teffet rapide et nécessaire du despotisme* C'est donc contré le despotisme que doivent s'élever les ennemis du luxe (i). Pour supprimer un effet, il

(i) A quel signe reGonnaît-on le luxe vraiment nuisible? à Vespèce de marchandise étalée sur les boutiques. Plus ces marchandises sont riches , moins il y a de proportion dans la fortune des citoyens. Or, cette grande disproportion , toujours un mal en elle-même , devient encore un plus grand mal par la multiplicité des goûts qu'elle engendre. Ces goûts contractés, on veut les satisfaire. Il faut à cet effet d'immenses trésors. Point de biA'nes alors au désir des richesses. .Vertu , honneur , patrie , tout est sacrifié à Tamour de l'argent.

Dans les pays , au contraire y oii Ton se contente du nécessaire , l'on est heureux et l'on peut être vertueux. Le luxe excessif, qui, presque partout , accompagne le despotisme , suppose une nation déjà partagée en oppresseurs et en opprimés , en voleurs et en volés. Mais si les voleurs forment le plus petit nombre, pourquoi ne succombent-ils pas sous les efforts du plus grand ? A quoi doivent-ils leur salut ? à l'impossibilité où se' trouvent les volés de se donner le mot et de se rassembler le même jour. D'ailleurs , l'oppresseur , avec l'argent déjà pillé , peut toujours soudoyer une armée pour combattre les opprimés , et les vaincre en détail. Aussi le pillage d'une nation soumise au despotisme côntinue-t-il jusqu'à ce qu'enfin le dépeuplement, la misère des peuples, aient également soumis et le voleur et le volé au joug d'un voisin puissant. Une nation n'est plus en cet état composée que d'indigens sans courage , et de brigands sans justice : elle est avilie et sans vertu

Il n'en est pas ainsi dans un pays où les richesses sont à peu près également réparties entre les citoyens , où tous sont aisés par rapport aux citoyens des autres nations. Dans ce pays, nul homme assez riche pour se soumettre ses compatriotes. Chacun , contenu par son^voisin , est plus occupé de conserver que d'envahir. Le désfr de la conservation y devient donc le vœu général et dominant de la plus grande et de la plus riche partie de la nation. Cest et ce désir, et l'état d'aisance des citoyens, et le respect de la propriété d'autrui,

' Tome IL ^4

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faut «en idétnûre la cause^ Le seul nfiojf en d'op^i^r , en •ee genre ^ quelque .ehan^meH^ beareux, c'e^t par ub cliaT^gement insensible dans les lois el Tadininîstfation (i).

iSfam^iraLtypourlebodbeurniiêmedluprîoce eide sa postérité , ûxer , en fait d'impôts , les limiiies UQQiaables <^ue le soHvérain ne idoit jamais reculer» D^ mooKent où la ioi^ comme nn obstacle insurmontable ^ s'^opposera à isL prodigalité dufiionarquey les.coHirûsws ixi^el^ ftront.des bornes à leurs désirs et à leurs idemandos ; ils n'exigeront point ce qu'ils ne pourront obtenir.

Le prince en sera-t-il moins heureux? }i aura sans doute près de lui moins de courtisans, et des courtisans moins bas; mais leur bassesse n'est pegit-ét^rje pas si -nécessaire qu'on le croit à sa félieilté. Le$ ja^orîs d'.UG roi sont-ils libres et vertueux : le souverain s'îtecoutiime insensiblement à leur vertu ; il ne s'eiji trouve p^s plu^ jual , et ses peuples>ea trouvent 'bea^col:^p xoieux.

qui , chez tous les peuples , fécondent les germes de la vertu , de lai justice et du bonheur. C'est donc à la cause productrice d'un certain luxe qu'il faut rapporter presque toutes les calamités qu'on lui impute.

(i) Les courtisans, dit-:on, se ipodèlent sur le prince. Mé.prise-t-il le luxe et la mollesse , l'un et l'autre disparaissent. Oui , pour le moment. Mais , pour opérer un changement durable dans le^ mœurs d'un peuple , ce n'est pas assez de l'exemple et de l'ordre du souverain. Cet ordre ne transforme point un peuple de sybarites en un peuple robuste, laborieux et vaillant : c'est l'ceuvre des lois. Qu'elles imposent tous les jours le citoyen à quelques hqures d'un travail pénible, qu'elles l'obligent de s'exposer tous les jours à quelque petit danger, elles le rendront à la longue robuste et brave ^ parceque la force et le courage , disent le roi de Prusse et ^Végèce , s'acquièrent par l'habitude du travail et du danger.

SËGTiolsr VI ^ e^tAp^TRt: X. 371

Cause de la trop grande inégalité des fortunes des

citoyens*

Dans les pays libres et gouvernés par des lois sages ^ nul homme sans doute n'a le pouvoir d'appauvrir sa nation pour enrichir quelques particuliers. Cependant tous les citoyens n'y jouissent pas delà même fortune. La réunion des richesses sy fait plus lentement; mais enfin elle s'y fait.

Il faut bien que lé plus industrieuic gagne plus, que le plus ménager épargne davantage /et qu'avec des richesses déjà acquises^ il en 'acquière de nouvelles. D'ailleurs, il est des héritiers qui recueillent de grandes successions : il est des négocians qui, mettant de gros fonds sur leurs vaisseaux, font de gros gains; parce qu'en toute espèce de commerce , c'est l'argent qui attire l'argent. Son inégale distribution est donc une suite nécessaire de son introduction dans un état (1).

(i) Dans un pays libre , la réunion de^ richesses nationales en un certain nombre de mains se fait lentement : c'est Toeuvre des siècles ; mais il mesure qu'elle se fait, le gouvernement tend au pouvoir arbitraire , par conséquent & sa dissolution.

L'état de république est l'âge viril d'un empire ; le despotisme «a est la vieillesse: Les riches ont-ils soudoyé une partie d^ la nation : avec cette partie ils soumettent Tautre au despotisme arij|tocratique ou monarchique. Propose-t-on quelques lois nouvelles dans cet eta* pire : toutes sont en faveur des riches et des grands , aucune en faveur du peuple. L'esprit de législation se coirompt, et sa «oirup* 4îon annonce la chut* de Pétat.'

37^ î>É l'homme.

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