‹ Œuvres complètes d'Helvétius (volume 2)Chapitre 11 sur 203 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Des hasards auxquels nous de%^ons souyent les 'hommes

illustres. .

X OUR premier exemple, je citerai Vaucanson. Sa dévote mère avait un directeur : il habitait une cellule h. laquelle la salle de l'horloge servait d'antichambre. La mère rendait de fréquentes visites à ce directeur. Son ijls raccompagnait jusque dans Fanticbambre. C'est là que, seul et désœuvré , il pleurait d'ennui , tandis que sa mère pleurait de repentir. Cependant, comme- on pleure et qu'on s'ennuie toujours le moins qu'on peut, comme dans l'état de désœuvrement il n'est point de sensations indifférentes, te jeune Vaucanson, bientôt frappé^ du mouvement toujours égal^ d'un balancier , veut en connattre la cai^è» Sa curiosité s'évelfle. P^our la satisfaire , il approche des planelies où Tborh^e est renfermée. Il voit , à travers les fentes , fengratriement des roues, découvre unf partie de ce mécanisme^ devine le reste, projette une pareille oiachine, l'exécute avec un couteau et du bois, et parvient enfin à

SECTTOir î, CHAPITRE VIIX. 27

iàffrë nue horloge plus ou moins parfiiite. Encouragé ^r oe premier succès , sou go4t ]M)ur les mécaniques se^detÂde t ses isilens se développent ^ et le même gënîe qui Im avsk ibit exécuter une horloge en bois, lui laisse entreiioir, dans la perspective^ la possibilité dti flà«0ur auionâas^.

- Un hasard de la même espèce alluma le génie de Milion. Crom^ell meurt : son fils lui succède ; il est t^assë4e l'Angleterre. Milton partage son infortune ; il |)erd la place de secrétaire du protecteur ,• il est emprisonné, puis relâché^ puis forcé de s'exiler. Il se retire exK&sk k la campagne : et là , dans le loisir de la retraite et de la disgrâce, il compose le poëme qui, projeté dans sa jeunesse , l'a placé au rang des plus grands hommes.

. ^Skiâbakespeare^t^ comme son père, toujours été marchand de laine , si sa mauvaise conduite ne l'eût ftrcé de quitter son oomttierce et sa province, s'il ne se fÀt point associé à d^ libertins , n'eût point volé de ^im.s dans le parc d'un lord , n'eût point été poursuivi pour ce vol, n'eût point été réduit à se sauver à Londres, à-s'engager dans une troupe de comédiens, et qu'enfin, ennuyé d'être un acteur médiocre (i), il ne se fût pas fait auteur ; rînsensé Shakespeare n'eût jamais été le oéIébreShake^>eare: et quelque habileté qu'il eût portée dans son commerce de laine, son nom n'eût point illustré TAnglefterre.

C'est jm hasard k peu près semblable qui décida le goût de Molière pour le théâtre. Son grand-père aimait la comédie; il l'y menait souvent : le jeune homme vivait dans la dissipation; le père s'en ^apercevant de<* mande , en colère , si l'on veut faire de son fils un comédien : PJût à Dieu î répond le grand^père , qu'il fût

(i) Shakespeare ne \ouait bien ^u'un seul rôle, c'était le spectre dans Hamiet.

aussi bon acieur que Montrose. Ce mot frappe le jeune Molière ; il prend en dégoût son métier : et la Franœ doit son plus grand comique au hasard de cette réponse. Molière , tapissier habile^ , n'eut jamais été cité parmi les grands, hommes de sa nation. .

Corneille aime , il fait des vers pour sa maitresse ^ devient poète ^ compose Mélite , puis Cinna , Eodogune, etc. (t); il est l'honneur de son pays, un objet d'émulation pour la postérité. Corneille , ^g^y £(it resté avocat; il eût composé des factums, oubliés comme. les causes qu'il eût défendues. Et c'est ainsi que la dévotion d'une mère, la mort de Cromvrell , un vol de daims, Texelamalion d'un vieillard , et la beauté d'une femme, ont , en des genres différens , donné cinq hommes illustres à l'Europe»

Je ne finirais pas , si je voulais donner la liste de tous les écrivains célèbres par leurs talens, et redevables de ces talcns à de semblables hasards. Plusieurs philosophes adoptent sur ce point vAm opinion. Bonnet (3) compare le génie au verre ardent , qui ne brûle communément que dans un point. Le génie , selon nous, ne peut être que le produit d'une attention forte et concentrée dans un art ou une science. Mais à quoi rapporter cette attention? au goût vif qu'on se sent pour cet art ou cette çclence. Or, ce goût n'est pas un pur don de la nature. Nait-on sans idées? on nait aussi sans goût. On peut donc les regarder comme des acquisitions (5) dues auY positions où l'on se trouve. Le génie

(i) Voyez rextrait du Dictionnaire de Morérî \ l'extrait de la République des lettres , janvier i685. Dans ce dernier ouvrage, on lit cette phrase : n Cest à une dame à laquelle on donnait b Rouen le nom ' » de Mélite , que la France doit le grand Corneille. 1 Cest pareille* ment à Tamour que T Angleterre doit son célèbre Uogarth. . (a) Voyez son Essai analytique des Facultés de Vdme, , (3) La seule disposition qu*en naissant Thommo apporte à la science est la faculté de comparer et de combiner. En effet , toutes les opéra-

SECTION! 9 CHAPITRE VIII. ag

est donc k produit éloigné d^évisnemens ou de hasards à pea prés pareils à ceux que j'ai cités (t). * Rousseau n'est pas de cet avis. Lui-même cependant est un exemple du pouvoir du hasard.

Eu entrant dans le monde y la fortune l'attache à la suite d'un ambassadeur : une tracasserie avec ce ministre lui fait ahaindonner la carrière politique (a) , et suivre celle des arts et dés sciences ; il a le choix entre r *ôquence e^ la musique. Également propre à réussir dans ces deux arts , son goût est quelque temps incertain : un enchaînement particulier de circonstances lui fiiit enfin préférer l'éloquence : un enchaînement d'une autre espèce eût pu en faire un musicien. Qui sait si les faveurs d'une belle cantatrice n'eussent pas produit

en lui cet effet (5) ? Nul ne peut du moins assurer que,

ttdiM de son esprit se .réduiseot nécessaînment à Tobservatioii des rapports <pie les objets ont entre eux et avec lui. J'examinerai , dans la Section suivante , ce qu'est en nous cette faculté.

(i) La plupart des hommes de géniP veulent, dès leur première îeYinesse j avoir annoncé ce qu'ils doivent être : c'est leur manie. Se prétendent-ib d'une race supérieure à celle des autres hommes : à la bonne heure : qu'on ne dispute pas sur ce point avec leur vanité , on les fSkcherait ; mais qu'on ne les en croie pas sur leur parole ,' on se Ut>mperBit. Rien de pli|9 illusoire et de plus incertain que ces premières annonces. Newton et Fontenelle n'étaient que des écoliers médiocres. Les classes sont peuplées de jolis enfans ^ le monde l'est de sots hommes.

(2) La vie ou la mort , la £ivear ou la disgrâce d'un patron décide souvent de notre état et de notre profession. Que d'hommes db génie, l'on doit à des*accideas de cette espèce ! Le mensonge , la bassesse et la frivolité cègnent-ils dans une cour j y vit-on sans respect pour la vérité , l'humanité et la postérité : qui doute qu'une disgrâce , une in)ustice ne soit quelquefois salutaire au courtisan \ qu'un exil , qui Idi rappelle ce que l'homme se doit à lui-même , qui l'enlève à la dissipation de la cour , au vide, de ses conversations , et le force enfin à l'étude et li la méditation , ne puisse quelquefois occasionner çn lui le développement des plus grands talens ?

(3) Rousseau n'est point insensible j et la preuve çn est dans. les

3o DE l'hOMU^.

da Platon delà FianoeV l'amour alors n'en eàt femhih l'Orphée. Mais quel aocideni particulier fit entret RooS'* seau dans la carri^e de l'éloquence? C'est son secret : je l'ignore. Tout ce que je puis dire, c'est qu'en ce genre son premier succès suffisait pour fixar son cboii.

L'Académie de Dijon avait proposé un pm d'élo-r quence. Le sufet était bizarre (i). Il s'agissait de savoir Si les sciences éiaient plus nuisibles qu'utiim àtasociétém La seule manière piquante de traiter celle question^ c'était de prendre parti contre les sciences. Rousseau le sentit. Il fit, sur ce plan, un discours éloquent , qninié-> ri tait de grands éioges, et qui les obtint. Ce succès fit époque dans sa vie. De là, sa gloire, ses infortunes et ses paradoxes.

Frappé des beautés de son propre discours, les maximes de l'orateur (i) deviennent bientôt celles du philosophe ; et, de ce moment , livre à l'amour du paradoxe , rien ne lui coule. Faut-il , pour défendre son opinion, soutenir que|i|'bomme , absolument brute,

injures même qu'il dit aux femmes. Chacune lui peut appliquer ce vers :

« Tout , jusqu'à tes mépris , m*a prouyë ton amour« »

(iXGehii qui proposa ce prîx crut apparemment que k seul moyen d'être aussi estimable que tout «utre , c'est que tout autre fàt aussi ignorant que lut.

(2) Rousseau , dans ses ouvrages , m'a toujours paru moins occupé dfinstrviîre que de séduire ses lecteurs. Toujours orateur et rarement raisonneur, il oublie que, dans les discussions philosophiques , s'il est quelquefois permis de faire usage de Féloquence , c'est uniquement lorsqu'il s'agît de faire vivement sentir toute Pimportanoe d'une opinion déjà reconnue pour vraîci' Faut-il , par exemple, retirer les Athéniens de leur assoupissement , et les armer contre Philippe? c'est alors que Démostbènes doit déployer toute la force de Péloquenc^ : mais , s'il s'agit dHine opinion nouvelle , l'examen en appartient à la discussion. Qui veut alors être éloquent s*égare. Qui sait si , dans la chambre des Communes d'Angleterre, l'on est toujours asse2 attentif k Fusage dtfi<^rent qu\m doit y hîre de l'éloquence et de fesprît de discussion ?

SECTION I, CHlPirRé VIII- 3l

rbomme sans art ^ «ans industrie et inférieur à tout sauvage connu y est cependant et pIusTertueux et plus heureux que le citoyen p<^cé de Londres et d'Amsterdam : il le soutient.

Dupe de sa propre éloquence , content du titre d'orateur 9 il renonce à celui de philosophe , et ses erreurs deviennent les conséquences . de son premier suoeés* De moindres causes ont souvent produit de plus grands effets. Aigri ensuite par la contradiction , ou peut^lre trop amoureux de la singularité, Rousseau quitte Paris et ses amis. U se retire à Montmorenci (i); il y compose , y publie son Emile > y est poursuivi par l'envie p l'ignorance et l'hypocrisie. Estimé de toute l'Europe pour son éloquence j il est persécuté en France. On lui' applique ce passage : Cruciahir ubi est , laudoÂur ubi non est (a)« Obligé enfin de se retirer en Suisse, de plus en plus irrité contre la persécution ^ il y écrit la fit** uïeoae lettre adressée à l'archevêque de Paris t et c'est ainsi que toutes les idées d'un homme, toute sa gloire et ses infortunes , se trouvent souvent enchaînées par le pouvoir invisible d'im premier événement* Rousseacr, ainsi qu'une infinité . d'hommes illustres, peut donc être regardé comme un des chefe-d'œuvre du hasard.

Qu'on ne me reproche point de m être arrêté a considérer les causes auxquelles les grands hommes ont été ai souvent redevables de leurs talens: mon sujet m'y forçait. Je. ne me suis point appesanti sur les dé-»

(i) Rousseau connut \ Montmorenci le maréchal de Luxembourg 4 ce seigneur Faîma, honora en lui les talens , le prot^*ea , et par cette protection , accpiît un droit sur la reconnaissance de tous les gens de lettres. Qn peut ajouter, à k louange de M« de Ltuemboorg, qu'il ne prodtguft jamais ses bicniWts li ces insectes de la tittératore, q« sont b lioifte de kiir prolecteur. Des récompenses mal placées décou«> ragent les vnis talenst .

(2) Cette sentence est applicable à presque tous 1^ phllosc^hes. dont les écrits ont obtenu l'estime publique.

Sa DE l'homsie.

tails : je savais qu'amoureux des grands talens^ peu importe au public les petites causes qui les produisent. Je vois avec plaisir un fleuve rouler majestueusement ses flots à travers la plaine : mais c'est avec efibrt que mon imaguiisition remonte jusqu'à ses sources , pour y rassembler le voluna»e des eaux nécessaires à son cours. C'est en masse que les objets se présentent à nous; c'est avec peine qu'on se prête à leur décomposition. Je me persuade difficilement que la coniète^ qui traverse impétueusement notre univers et le menace de ruine, ne soit qu'un composé plus ou moins grand d'atomes invisibles.

En morale comme en physique, le grand seul nous frappe. On suppose toujours de grandes causes à de grands effets. On veut que des signes dans le ciel annoncent la chuter ou les révolutions des empires. Cependant que dé croisades entreprises ou suspendues, de révolutions exécutées où prévenues, de guerres allumées ou éteintes, par les intrigues d'un prêtre, d'une femme ou d'un ministre ! C'est faute de mémoires ou d'anecdotes secrètes, qu'on ne retrouvé pas partout le gant de la duchesse de Marlboroiigh (i).

Qu'on applique aux simples citoyens ce quç je dis des empires. L'on voit pareillement que leur élévation ou leur abaissement^ leur bonheur ou leur malheur^ sont le produit d'un certain concours dé circonstances et d'une infinité de hasards imprévus et stériles en apparence. Je compare les petits accidens qui préparent les grands événemens de notre vie à la partie chevelue

(i)nne grande âcreté dans la matière séminale alluma, disent les médecins , la violente passion de Henri YIII pour les femmes* Cest donc k cette ftcreté que TAngleterre dut la destruction du papisme. L'histoire perdrait peut-être de sa noblesse et de sa dignité , si Ton était toujours attentif k remonter ainsi jusqu'aux causes secrètes des grands événemens : mais elle en serait bien plus instrucÛTe.

SECTION t, CHAPITRE VIII*

d'une racine y qui, s'insinuant insensiblement dans les fentes d'un rocher, y grossit pour le faire un jour éclater.

Le hasard (i) a et aura donc toujours part a notre éducation, et surtout à celle des hommes de génie. En veut-on augmenter le nombre dans .u^e natipn : qu'on observe les moyens dont se sert le hasard pour inspirer aux hommes le désir de s'illustrer. Cette observation faite, qu'on les place à dessein et fréqueipment dans les mêmes positions où le hasard les place rarement : c'est le seul moyen de les multiplier.

L'éducation morale de l'homme est maintenant prèsqu'en entier abandonnée au hasard. Pour la perfectionner, il faudrait en diriger le plan relativement à l'utilité publique, la fonder sur des principes simples et invariables. C'est l'unique manière de diminuer l'influence que le hasard a sur elle , et de lever les contradictions qui se trouvent et doivent nécessairement se trouver entre tous les divers préceptes de l'éducation actuelle.

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