CHAPITRE XIII
Des arts doffrémens, et de ce qu'en ce genre on tapette
le beau.
Li'oBJET des arts est de plaire^ et par conséquent d'ei-* citer en nous des sensations qui> ssns être doulooreuses , scHent vives et fortes. Un onvrage produit-^il sur nous cet effet, on j applaudit (i).
(i) DftDS le gtnre agréable, plm me sensâttan tst vive, ttplus Fo^et qui la furodoit an nous est réputé beau. Dans le genre désar gréable, au contraire, plus une sensation est forte, plus robjetqui la produit pareiUen^ent en nous est réputé laid ou affreux. Juge-t-on d'après ses sensations, c'est-ihdîre diaprés sdi : les fagemens sont t0n)«nrs iuates. Juget-oo d^iqprès aes prqugéa, eW 4 cUrt diaprés les autres : les jugemens sont iouiours fiiux , et ce sont les plus communs.
J'ouvre un fivre moderne. Son impression scir aïoi est plus agréa- Ue que celle d'un ouvrage aacicn : {e ne Ks néme le dernier qu'avec dégoût ; n'importe, c'est l'ancien que je louerai de préférence. Pourquoi ? c'est que les hommes et leurs générations sont les échos les uns des autres ; c'est qu'on estime sur parole jusqu'à Fouvrage qui
SECTION Yîll, GBAPITKE XIII. ^f
.. lie be;iu est et. qui dous frappe vivement. Et par le mot de connaissance du beau, on entend celle des moyens d'eteiter en non» des sensatiom d autant plus agre^bkft qu'elle^ sont neuves et plus distinctes* C'est aux moyens d'opérer cet effet que se réduisent toutes le^diverses règles de la poétiqtiè et de l'éloquence* . Si l'on Veut du neuf dans l'ouvrage d'un artiste^ o'est que le l>euf produit une seisatioo de surprise , une commotion vive* Si l'on veut qu'il pense d'après lui , si Von méprise l'auteur qui fait des livres d'après des livres^ c'est que de tels ouvrages ne rappellent à la mémoire que des idées trop connues pour faire sur nous des impressions fortes. Qui nous fait exiger du roman«* cier et du tragique des caractères singuliers et des situations neuves? le désir d'être émuv II faut de telles situations et de tels caractères pour exciter en nous des sensations vives.
L'habitude d'une impression en émousse la vivacité. Je vois froidemgnt ce que j'ai toujours vu , et le même beau' cesse à la longue de Tètre pour moi.
Jai tant considéré ce soleil , cette mer, ce paysage, cette belle femme, que, pour réveiller de nouveau mon attention et mon admiration pour ces objets, il faut que ce soleil peigne les cieux de couleurs plus vives qu'à l'ordinaire, que eeite mer soit bouleversée par tes ouragans , que ce paysage soit éclairé d^un coup de lumière singulier, et que la beauté elle-même se présente à m€À sous une forme nouvelle.
La durée de la même sensation notis y tend h la longue insensibles, et de là cette inconstance et cet amour de la, nouveauté communs à tous les hommes , parce que tous veulent être vivement et fortement
nous ennuie. Uenyie, d'ailleurs, défend d'admirer un contemporain, et Tenvie prononce presque toujours t(ftis nos jugemens. Pour humilier les vivans , que d'éloges prodigués aui: morts !
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émus (i). SI tous les objets affectent ibrtement la jeunesse , c'est que tous sont neufs pour elle. En fait d'ouvrages, si la jeunesse a le goût moins 5ur que l'âge mûr'i c'est que cet âge est moins sensible, et que la su* reté du goût suppose peut-être une certaine difficulté d'être ému. On veut l'être. Ce n'est pas assez quelle plan d'un ouvrage soit neuf : on désire , s'il est pos^ sible , que tous les détails le soient pareillement. Le. lecteur voudrait que chaque vers, chaque ligne, chaque mot excitât en lui une seiasation. Aussi Boileau dit à ce sujet f dans une de ses épltres : si mes vers plaisant, ce n'est pas que ^ous soient également corrects, élégans, harmonieux : ,
Mais mon vers bien ou mal dît toujours quelque cbose.
En effet, les vers de ce poète présentent presque toujours une idée ou une image, et par conséquent excitent presque toujours en nous une sensation. Plus elle est vive , plus le vers est beau (2). Il devient sublime lorsqu'il fait sur nous la plus ftrte impression possible. C'est donc à sa force plus ou moins grande , qu'on distingue le beau du sublime.
(i) L*ouvrage le plus méprisé n^est pas Pouyrage plein de défauts, mais Pouyrage vide de beautés ; il tombe des mains du lecteur , parce qu^il n^ezcite pas en lui de sensations vives.
(a) Plus on est fortement remué , plus on est beureux , lorsque Fémotion cependant n^est point douloureuse. Mais dans quel état éprouve-t-on le plus de ces espèces de sensations? peut-être dans Tétat d^bomme de lettres ou d^artiste. Peut«étre est-ct dans les ateliers des arts qu'il faut cbercber des beureux.