CHAPITRE XVIL
De la clarté du styUf*
A-T-ON des idées claires et vraies? ce n'e^t point as^ai. Il faut y pour les communiquer aux autres j» pouvpii; çtjtr core les exprimer nettement. Les mots sont les signes représentatifs de nos idées : elles sont obscures, lorsque les signes le sont^ c'est-à-dire^ lorsque la signiScation des mots n'a pas été très^es^actement déterminée.. En général^ tout ce qu'on appelle tours et eiipression^ heureuses y ne sont que les tours et les expression^ les . pli^s propres à rendre nettement nos pensées. C'est .donc à la clarté que se réduisent presque toutes les ^ règles du style. .
Pourqupi le louche de l'expression est-il, en tout écrit, répuié le premier d^s vices ? c'est que le louche
46o DE I'rOMME.
du mot s'étend sur Tidée , l'obscarcit, et s^oppose à rimpression vive qu'elle ferait.
Pourquoi veut-on qu'un auteur soit varié dans son style et le tour de ses phrases ? c'est que les tours monotones engourdissent l'attention; c'est que^ Kattention une fois engourdie, les idées et les images s'offrent moins nettement à notre esprit, et ne font plus sur nous qu'une impression faible.
Pourquoi exige-t-on précision dans le style ? c'est que l'expression la plus courte, lorsqu'elle est propre, est toujours la plus claire ; c'est qu'on peut toujours appliquer au style ces vers de Despréaux :
Tout ce qu'on dit de trop est fade et rebutant i L'esprit rassasié le rejette h Pinstant.
Pourquoi désire-t-on pureté et correction dans tout ouvrage? c'est que l'un et l'autre y portent la clarté.
Pourquoi lit-on, enfin, avec tant de plaisir les écrivains qui rendent leurs idées par des images brillantes? c'est que leurs idées eti deviennent plus frappantes, plus distinctes , plus claires , et plus propres enfin à •feire sur nous une impression vive. C'est donc à la seule clarté que se rapportent toutes les règles du style.
Mais les hommes attachent-ils la même idée au mot stjleP On peut prendre ce mot en deux sens diflFérens. Ou* l'on regarde uniquement le style comme une manière plus ou moins heureuse d'exprimer ses idées, et c'est sous ce point de vue que je le considère ; ou Ton donne à ce mot une signification plus étendue , et Ton confond ensemble et l'idée et l'expression de l'idée. C'est en ce dernier sens que Beccaria , dans une dissertation pleine d'esprit et de sagacité, dit que, pour bien écrire , il faut meubler sa mémoire d'une infinité d'idées accessoires au sujet qu'on traite. En ce sens^
SECTION VIÎT, CftAPITRE XVH. 461
l'tift d'écrire est Fart cFëveiller dans le lecteur un grand nombre de sensations , et Ton ne manque de style que parce qu'on manque d'idées.
PSr quelle raison, en. effet , le même homme écrit-il bien en un genre et mal dans un autre ? Cet homme n'ignore ni les tours heureux ^ ni la propriété des mots de sa langue. Â quoi donc attribuer la faiblesse de son style ? à la disette de ses idées.
Maïs qu'est-ce que le public entend communément par ouvrage bien écrit ? un ouvrage fortement pensé. Le public n'en juge que l'effet total ^ et ce jugement est juste f lorsqu'on ne se propose point y comme je le fais ici, de distinguer lés idées de la manière de les exprimer. Les vrais juges de cetto manière sont les écrivains nationaux ; et ce sont eux aussi qui font la réputation du poète ^ dont le principal mérite est l'élégance de la. diction.
La réputation du philosophe^ quelquefois plus étendue , est plus indépendante du jugement d'une seule nation. La vérité et la profondeur des idées est le premier mérite de l'ouvrage philosophique, et tous les peuples en sont juges. Que le philosophe,. en. consé-' quence , n'imagine cependant pas pouvoir impunément négliger le coloris du style. Point d'écrits que la beauté de l'expression n'embellisse.
Pour plaire au lecteur ,' il faut toujours exciter en lui des impressions vives. La nécessité de l'émouvoir, soit par la force de l'expression ou des idées , a toujours été recommandée par les rhéteurs et les écrivains de tous les siècles. Les différentes règles de la poétique , comme je lai déjà dit, ne sont que les divers moyens d'opérer cet effet.
Un auteur est*il faible de choses ? ne peut-il fixer mon attention par la grandeur de ses images ou de ses pensées ? que son style soit rapide , précis et châtié :
46a DE l'homme.
Téléffince continue est quelquefois on cacke-sottise (i). Il &ut qu un écmain pauvre d'idées soit ricfae en mots , et substitue le brillant de l'expression à Teicellence des pensées* C'est une recette dont les hommes de génie ont eni-mémes quelquefois fait usage. Je pourrais citer en exemple certains morceaux des ouvrages de Rousseau^ où l'on ne trouve qu'un amas de principe^ et d'idées contradictoires. Il instruit peu , mais son coloris toujours vif amuse et platt.
. L'art d'écrire consiste dans l'art d'exciter des sensations. Aussi le président de Montesquieu lui-même a-t'il quelquefois enlevé l'admiration , étonné les esprits^ par des idées encore plus brillantes que vraies. Si , leur fausseté reconnue , ses idées n'ont plus fait la même impression, c'est que, dans le genre d'instruction , le seul beau est, à la longue^ le vrai; le vrai seul obtient une estime durable.
Au défaut d'idées , un bizarre accouplement de mots peut encore faire illusion au lecteur, et produire en lui une sensation vive. Des expressions fortes ('i)^ obscures et singulières, suppléent, dans une première lecture , au vide des pensées. Un mot bizarre, une eiJpression surannée excite une surprise , et toute surprise une impression plus ou moins forte. Les éptlres dé J.-B. Rousseau en sont la preuve. '
En tout genre, et surtout dans le genre d'agsrément, la beauté d'un ouvrage a pour mesure la sensation qu'il
(i) U est p8m«étre aussi rare de trouver un bon écrivaîii dans un homme médiocre , qu^un mauvais dans un homme d^esprit.
(a) Uue idée fausse exige une expression obscure. L'erreur clairement exposée est bientôt reconnue pour erreur. Oser exprimer neUement ses idées , c'est être sûr de leur vérité. En aucun genre , les charlatans n'éorivant dairement. Point de scfaokstique qui paisse dire comme Boileau :
Ma pensëe an grand jour toujours s'offire et s'expose.
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&ît sur nous. Plus cette sensation est nette et dîsdncte, p]us eUe est vive : toute poétique n'est <{ue le commentaire de ce principe ample ttf le développement de cette règle primitif..
Si les rhéteurs répètent encore > les uns d'â^nrès les autres y que la perfection des ouvrages de Fart dépend de leur etacte ressemblance avec ceux de la nature y ils ae trompent. L'expérience prouve que la beauté de ces sortes d'ouvrages consiste moins dans une imitation exacte y que dans une imitation perfectionnée de cette même nature* t