‹ Œuvres complètes d'Helvétius (volume 2)Chapitre 141 sur 203 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Du pouvoir d'abstraire.

Il est peu de mots abstraits dans les langues sauvages^ et beaucoup datis celles des peuples policés. Ces derniers, intéhessés à Texamen d'une îtifinité d'obfets, sentent à chaque instant le besoin de se Communiquer nettement et rapidement leurs idées ; c'est à cet eflet qu'ils inventent tant de mots abstraits t l'ëtùde des sciences les y nécessite.

Deux hommes, par exemple, ont a considérer une qualité commune a deux corps; ces deux corps peuvent se comparer selon leur masse , leur grandèUt*, leut densité, leur forme, enfin leurs couleurs diverses. Que feront ces deux hommes ? ils voudront d'aberd détertïiiner l'objet de leur examen. Ces deux co^ps sont-ils blancs : siVest uniquement leur couleur qu'ils comparent, ils ihventeront le mot blancheur^ ils fixeront par ce mot toute leur attérltion sur cette qualité commune à ces deux corps , et en deviendront d'autant meilleurs juges de là diflérente jiUaUce de leur blancheur.

Si les arts et la philosophie ont, par ce tnotif, dû créer, en chaque langue , une infinité de mots abstraits > faut-il s'étonner qu'à leur exemple, la poésie ait fait aussi ses abstractions; qu'elle ait personnifié et déifié les êtres imaginaires de la force , de là justice, de la vertu, delà fièvre, de la victoire, qui ne sont réellement que l'homme considéré en tant que fort, juste , vertueux, malade, victorien*, etc.; et qu'elle ait enfiti, dans toutes les religions, peuplé l'Olympe d'abstractions?

SECTION vtît*, cftAî^rrRE XIX. 467

Uîipbète se'feîl-îl rarchitectedes dehieufeë^iéléstes; se «^harge^t-»"!! de coiiBtruire le palais de Plutu5 : il ap-^ plique là couleur et la dénote de l'ot attt hiôntagne^ au centre desquelles il place rédifiee> qui ie ifduTe àlôffe ^nvirbiidé de montagnes d'dr: Ce fpéme poète appliqué^ t-il à là gfo^eur de la pierre de taille la couleur du inabîs 0ù du diamatit : cette abstraction Itii fbittttii toti^ le» taltëriatii^ uéce«»saires à la com^tfuétioti du palaiâ^de Plut^ i)ix des mltrs cristallins des cietiXi Sabs le potivoii^ d'abAfaif*é> Mihon n'eût j^oihi rassenabld d»ns leâ jar^

dins d'Eden tant de points de vues pittoré^tièë , ikttt tïe grottes délicieuses > tant d'atbfes^ tant de éeurs, enfin tunt de beatités partagées par la natnfe en niiJl^ dlimats divers.

G'kt le pouvoir d'abstraire qùi;^ dan^ lésëbtites £% les ronians^ crée ées pygmées, ces génies, tes enchanteurs, ces princes lu tins, enfin c^ Fortnriafus dôntriti- -^slbilité n'est qne l'abst faction des qualités àppa reniés , des Corps- C'est, si j'ose le dire, an pôûvott d'élaguer d un objet idut ce qu'il à de déftctueux (1), et dé créer des fb^s èans épines, que l*hottîtne encore doit presque toutes ses peines et ses plaisirs factices.

Par quelle raison ^ en effet , attettd-^)n toujours de là posëe^sioU d'un objet pins de plaisir que cette posées'-* sîon n'en procure ? Pourquoi tant de détihèt entre fe plaisir espéré et le plaisir senti ? c'est que, dans lé falf,

on prend le temps et le plaisir comme ils viennent, et tjtié , dans l'espérantEie , ôfi jouit de ce ittéttie plaisir sans le naéhnge des peines qui presque toujours l'aeconà^ pagnent.

Le bonheur parfeît , et tel qu'on le déâîre, ûé se hen-

(i) Qui ][»féSé'ntëi*âît ^tir la Scène uàe action tragique, telle qu'elle ^est rêelléifient passée , Pourrait grand risque d'ennuyer les spectatetirâ. Que doit donc faite k poète ? abstraire de cette action tout ce qui ne peut faire une impression vive et forte.

468 DE l'homme.

contre que dans les palais de Tespérance et deFimagination. Cest là que la poésie nous peint comme éternels, ces rapides momens d'ivresse que Famour sème de loin en loin dans la carrière de nos jours. Cest là qu'on croit toujours jouir de celte force , de cette chaleur de sentimens éprouvée une fois ou deux dans la vie, et due sans doute k la nouveauté des sensations qu'excitent en nous les premiers objets de notre tendresse. C'est là qu'enfin , s'exagérant la vivacité d'un plaisir rarement goûté et souvent désiré , on se surfait le bonbeur de l'opulent.

Que le hasard ouvre à la pauvreté le salon de la richesse , lorsque éclairé de cent bougies ce salon retentit des sons d'une musique vive; alors , frappé de réclat des dorures et de l'harmonie des instrumens , que le riche est heureux I s'écrie l'indigent ; sa félicité l'emporte autant sur la mienne que la magnificence de ce salon l'emporte sur la pauvreté de ma chaumière. Cependant il se trompe, et, dupe de l'impression vive qu'il reçoit, il ne sait point qu'elle est en partie TefiFet de la nouveauté des sensations qu'il éprouve, que l'habitude de ces sensations, émoussant leur vivacité, Iw rendrait ce salon et ce concert insipides, et qu'enfin ces plaisirs des riches àont achetés par mille soucis et mille inquiétudes. L'indigent a, par des abstractions, écarté des richesses tous les soins et les ennuis qui les suivent (i).

Sans le pouvoir d'abstraire , nos conceptions n'atteindraient point au-delà des jouissances. Or, dans le

(i) Le pouvoir cTabstraire (Tune condition dîfifôrente de la sienne les maux qu'on n'y a point éprouvés rend toujours l'homme envieux de la condition d'autrui. Que faire pour étouffer en lui une envie si contraire à son honbeur? le désabuser, et lui apprendre que l'homme au-dessus du besoin est à peu près aussi heureux qu*il peut Tétrc,

sein même des dé]iees , si; l'on éprouve encore des dé« «irs et des regrets, c'est ^ comme je Fài déjà dit, un effet de la différence qui se trouve entre le plaisir ima-ginaire et le plaisir senti.

C'est le pouvoir de décomposer, de recomposer les objets^ et d'en créer de nouveaux , qu'on peut regarder Bon-seulement comme la source d'une infinité de peines et de plaisirs factices, mais encore comme l'unique pioyen et d'embellir la nature en l'imitant, et de per* feciionner les arts d'agrémens.

Je ne m'étendrai pas davantage sur la beauté 6e leurs ouvrages* J'ai montré que leur principal objet est de nous soustraire à l'ennui ; que cet objet est d'autant iHiieux rempli qu!ils excitent en nous des sensations plus vives , plus distinctes , et qu'enfin c'est toujours sur la force plus ou moins grande de ces sensations ^é se mesure le degré de perfection et de beauté de ces ouvrages. .

Qu'on hoilbre , qu'on cultive donc les beaux-arls r ils sont la gloire de l'esprit humain (i), et la source d'une infinité d'impressions délicieuses. Mais qu'on ne croie pas le riche oisif si supérieurement heureux par la jouissance de leurs chefs-d'œuvre.

Ona vu , dans les premiers Chapitres de cette Section, que , sans être égaux en richesses et en puissance, tous les hommes étaient également heureux , du moins dans les dix ou douze heures de la journée employées à la satisfaction de leurs divers* besoins physiques.

Quant aux dix ou douze autres heures ,. c'est-à-dire, à celles qui séparent un besoin satisfait d'un besoin renaissant, j'ai prouvé qu'elles sont remplies de lama- Ci) L'homme, instruit par les découvertes de ses pères ,^ a reçu l'héritage de leurs pensées : c'est un dépôt qu'il est chargé de transmettre à ses descendans , augmenté de quelques-unes de ses propres idées. Que d'hommes, à cet égard, meurent banqueroutiers!

47^ p« l'hommis. '

QÎère h plus agiVQ^ble , lorsqu'elles 90lit ^OPMOV^ à V9Ç()uisit40Q d^ mpyçus de pourvoir abondama»«Qi à ups besoins et à i»os amusameiiSf Que puûH^ pour eoa-r firmer la vérité de cette opinion , sillon Varf êtm* en-r çore uo niomenl k ooA^idérer lesquels sont la plus sûrement heureux, ou de ces opulens. oisifs si faiîgués (le n'avoir rien s faire » ou oes homnouts que la nsiédîor* enté de leur fortune nécessite à un travail journ^liM q^i les pççqpe sans les & tîguer ?

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