CHAPITRE XXII
C'est aux riches que se fait le plus muement sentir le
besoin des richesses,
kSi l'opulent oisif ne se croit jamais assez riche , c'est que les richesses qu'il possède ne suffisent point encore à son bonheur. A-t-il des musiciens à ses gages : leurs concerts ne remplissent point le vide de son âme. Il lui faut de plus des anchitectes , un vaste palais , une cage inunense pour renfermer un triste oiseau. Il désire en outre des équipages de chasse^ des bals^ des fêtes, etc.* L'ennui est un gouflfre sans fond que ne peuvent combler les richesses d'un empire , et peut-être celles de l'univers entier. Le travail seul le remplit. Peu de fortune suffit à la félicité d'un citoyen laborieux. Sa vie uniforme et simple s écoule sans orage. Ce n'est point sur la tombe de Crésus (i), mais sur celle de Baucis, qu'on grava cette épitaphe :
Sa mort fut le soir d^un beau jour.
(i) Si la félicité était toujours compagne du pouvoir, quel homme eût été plus heureux que le calife Abdoulrahman ? Cependant telle fut rinscription qu^il fit graver sur sa tombe : « Honneurs , richesses , » puissance souveraine , j'ai joui de tout. Estimé et craint des princes » mes contemporains , ils ont envié mon bonheur , ils ont été jaloux » de ma gloire , ils ont recherché mon amitié. Tai , dans le cours de » ma vie , exactement marqué tous les jours où j'ai goûté un plaisir » pur et véritable ^ et , dans un règne de cinquante années , je n'en » ai compté que quatorze. »
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De grands Vré$on aont l'appapenee dtM'bonliear, el non sa realité. Il est plus de vraie )€Âe dans la maison de laisanee <{ue dans celle de l'opnlence ; et Ton soupe pins gaiment an caharat que chez le président Henank.
Qui s'occupe se soustrait à l'ennui. Aussi Fonvrier dans sa boutique , le marchand dans son comptoir, est souvent plus heureux que son monarque. Une fortune médiocre nous nécessite à on travail journalier. Si ce travail n'est point excessif, si l'habitude en est contractée, il noa# devîwt dès lors agréable (i). Toat homme qui , par cette espèce de travail , peut pourvoir à ses besoins physiques et à celui de ses amusemens , est à peii près aussi heureux qull le peut être (2). Mais doit* on compter l'amusement parmi les besoins ? Il faut à l'hoaune comme à l'enfant des momens de récréation ou de changement d'occupations. Avec quel plaisir l'ouvrier et l'avocat quittent-ils, l'un son atelier, et l'autre son cabinet pour la comédie ! S'ils sont plus sensibles à ce spectacle que l'homme du monde , c'est que les sensations qu^ils y éprouvent, moins émoussées par l'habitude , sont pour eux plus nouvelles.
A-t-on d'ailleurs contracté Ffaabitude d'un certain trâ« vail de corps et d'ef prit , ce besoin satisfait , l'on devient sensible aux amusemens mêmes oii l'on est passif. Si ces amusemens sont insipides au riche oisif, c'est qu'il fait du plaisir son affaire et non son délassement. Le
(i) On ignore encore ee que peut sur nous Thabitude. On est, 4it-oa , bien nourri , bien coucbé à la Bastille , «t Ton y meurt de chagrin. Pourquoi ? c^est qu'on 7 eai privé de sa liberté , c'est-à-dire, qu'on n'y vaque point à ses occupations ordinaires.
{2) La condition de l'ouvrier qui , par un travail modéré , pourvoit a ses besoins et k ceux de sa famiÛe , est de toutes les conditions peut-être la plus heureuse. Le besoin , qui nécessite son esprit k l'application , son corps à l'exercice , est un préservatif contre l'ennui et les maladies. Or, l'ennui et les maladies sont des maux, la joie et la santé des biens.
SECTION Vnt, GHAPIfRE XXII. 4^5
travail auquel jadis rhomme fut, dij-on, çpndaipn^^ ne fut point une punition céleste, mais un bienfait de la nature. Travail «uppose d^slr, Est->on sans désirs , on végète saq^ principe (iVçpyitét l^ çpi'P^ et lame restent, si je l'ose dire, dans la même attitude. (i)« Li'ocoupatïen est le bonheur de rbomme(2). Maisi pour s'ooeuptr êtpe mouvoir > que fapt-^ il? un motif. Quel est |e plus pciissant et le pli^s général? la faim. C'est elle rqoî, dans Içs eampàgnes, commande le labour ai| ealdvateiir^ e* qui, dani les ferâts, oommai^de }a péohê et la cbassè au sauvage. Un besoin d'une autre espèce aniine Tavukte et l-hoiiBime de lettres : c'est le besoin de la gloire, de l'estime publique , et de» plaisirs dont elle est représentatrve.
Tout besoin , tout déf ir niécessite au travail. En a-trOi| de bonne heure i^ontracté liiabitude; il est figrëable. Faute d« luette ll^bkude , la paresse le rend odieux V^^ e'es( à negret qu'on sèB^»quV>n oukive, ei qii'oh pense.
(i) Une des primiîpakft oause» d^ rigoonaco et d# Vinertit dcf africains est 1^ f'^rtilijlé d^ çfittfi p9rM<2 du ippnde; elle fournie presque sans culture à tous les besoins. L'Africain n'a donc point intérêt de penser .-aussi pense-t-ll peu. On en peut dire autan tdu* Oavaïbe. SU est moias industrieux' que le sauvage du Nord de VAmé» piq\k^ , .c'eft que , poi^r se iiQvçpr\r., dç ^^rnier a bf^oin d^ plu^ d^'in-' dustrie.
(2) Pour (eb^n^eur de Fjiomrae, il faut que le plaisir soit le prix du travail, Mais d^dn tMVaH )no4éré.'Si la nature tût d'elle-même pourvu k t9U3 ses besdiuii ^ elle lui eut istH 1^ plus funeaie des doiiys..Leé koniiiiiç^ e^s$eut crpupi dans la Uingueur ; la riche oisiveté i^û^ ét4 5aps ressource contre l'ennui. Quel palliatif à ce mal? aucun. Que tous lès citoyens soient sans besoinâ, ils seront également opulens. Oii le riche oisif treuverait-il alors des hommes qui Tamusent?
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