CHAPITRE IL
Des premières questions à se faire lorsqu'on veut donner
'de bonnes iois.
On peut se demander ,
i^. Quel motif a rassemblé les hommes en société? I^fa crainte des bétes féroces^ la nécessité de Ijss écarter
des 4iabita lions ^ de les tmer potir assurer sa vie et sa subsistance, ou si quelque autre motif d« cette espèce ne dut point fi^rmer les premières peuplades?
2^. Si les homipieâ une fois réunis , et successivement devenus chasseurs, pasteurs et cultivateurs; né furent pas forcés de faire erïtre eux des convoitions, et de se donner des lois ?
5'*. Si ces lois pouvaient avoir d'autre fondement que le désir commun d'assurer la propriété de leurs biens, de leur vie et de leur liberté, exposée , dans l'état de non-société , comme daQS celui du i despotisme, « la violence du plus fort?
4°. Si le pouvoir. arbitraire,. 'Sôiïs lequel un. citoyen reste eixpo^é.aux insultes de la ferce et de la violence, où on lui ravit jusqu'au droit de la défense naturelle , peut être reganiié comme une forme dé gouvernement? • 5**. Si le despotisme, en s'établissant dans un empi«, n!y rompt pas tous les liens de l'union sociale? Si les mêmcR motifs, si les mêmes besoins qui réunirent d'ab^d 1#6 hommes,. ne leur commandent point alors la dissolution d'une société . où , comme en Turquie , l'on n'a la propriété ni de ses biens, ni de sa vie, ni de sa liberté , où les citoyens enfin , toujours en état de guerre les uns contre; les autres,, ne reconnaissent d'autres droits que la force et l'adresse ?
6°. Si les propriétés peuvent être Ion g- temps resr pectées sans entretenir , comme en Angleterre , un certain équilibre de puissance entre les différentes classes de citoyens ?
7°. S'il est un moyen de maintenir la durée de cet équilibre, et si son entretien n'est pas absolument nécessaire pour s'opposer efEcacement aux efforts continuels des grands pour s'emparer des propriétés des petits? ''■'
8"^ Si les moyens proposés à ce sujet'par Hume,
48Ô DE l'homme.
dans son peut ^ mais exœlleBt Traité d'une répubUque parfaite, «ont sàffisans pour opérer cet effet 2
9**. Si Fiiitroductîon de l'argent dan* sa république (i) n'y prodoirait point à la longue cette illégale répartition de richesses qui fournit au puissant les fers dont il enchalne'ses concitoyens?
lo^. Si rindigent a réellement une patrie ? Si la nonpropriété doit quelque chose au pays où die ne possède rien? Si FeaLlréâfie pauvreté, toujours atix g^g^s des riches et des ' pnissans y nen doit pas souvent favoriser Kamfaition ? Si Findigent ^ enfin , n'a pas trop de besoins pour avoir des vertus ?
1 1*^ . Si, par la Subdivision des propiéétés , les lois ne pourraient pas unir Fîmérêt du grand nombre des ha^ bitans à Tintéret de la patrie ?
la^^ Si, d'après l'exemple des Lacédémoniens , dont le territoire partagé en trente - neuf mille lots^ était distribué aux trente-neuf mille familles qui formaieot la nation , on ne pourrait pas procurer à un plus grand nombre de familles un terrain plus ou moin# éteifdu , mais toujours proportionné au nombre de ceux qui la composent ?
i3*. Si la distribution moins inégale des terres et des richesses (2) n'arracherait point une infinité d'hommes au malheur réel qu'occasionne l'idée exagérée qu'ils se forment de là félicité du riche (5) ; idée pro-
(i) VoF corrupteur des mœurs des nations est une fée c^ui souvent y métamorphose les honnêtes gens en fripons. Lycui^ue, qui le savait bien , chassa cette fée de Lacédémone.
(a) Le nombre des propriétaires est-il très-petit , dass un empire , relativement au grand nombre de ses hahitans : la suppression même des impôts n'arracherait point ces derniers à la misère : le seul roV>Ten de les soulager serait de lever une taxe sur Tétât OU le clergé, et d'en employer le produit à Pachat 4le petits fonds qui , distribués tous les ans aux plus pauvres familles , multiplieraient chaque année le nombre des possesseurs.
(3) Le spectacle du hixe est sans doute un accroissement dé mal-
dç taat d'inimitiës entre les homme» et de tant d'indifiCçrence pour le bi^n public ?
i4^. Si cest par un grand ou petit nombre de lois saines et claires qu'il faut gouverner les peuples? Si du temps des empereurs, et lorsque la multiplicité des lois obligea de les rassembler dans les codes Justinien , Trébonien , etc. , les Romains étaient plus vertueux et plus henreux que lors dç l'établissement des lois d^ douze tables^
iS*". Si la multiplicité des lois n'en occasionne pa^ l'ignorance et l'inexécution ?
i6^. Si cette même multiplicité de lois souvent contraires les unes aux autres ne nécessite pas les peuples à charger certains hoDimes^ et certains corps de leur interprétation? Si les hommes et les corps chargés de cette interprétation ne peuvent point, en changeant insensiblement ces mêmes lois, en faire les instrumens de leur ambition? Si l'expérience, enfin, ne nous apprend pas que partout où il y a beaucoup de lois , il y a peu de justice ?
17®. Si, dans un gouvernement sage, on doit laisser subsister deux autorités indépendantes et suprêmes,, telles que la temporelle et la spirituelle?
18**. Si l'on doit limiter la grandeur des villes? 19®. Si leur extrême étendue permet de veiller à Vhonnêteté des mœurs? Si, dans les grandes villes,.
htxxT pour le pauvre. Le riche ie sait , et ne retranche rien de celuxe. Que lui importe le malheur dé Tindigeut ! les princes eux* mêmes y sont peu sensibles : ils ne voient dans leurs sujets qu'un vil bétail. S'ils le nourrissent, c'est qu'il est de leur intérêt de le multiplier. Tous les gouvememens parlent de population : mais, quel empire iaut-il peupler? celui dont les sujets sont heureux. Les multiplier dans un mauvais gouvernement , c'est former le barbarç^ projet d'y multiplier les misérables ; c'est fournir à la tyrannie de nouveaux instrumens pour s'asservir de nouvelles nations, et les rendre pareillement infortunées; c'est étendre les malheurs, de l'humanité.
488 DE l'homme. , ^
on pent faire nsage du supplice si salutsârede Jâ hoifte' et de l'infamie (i) ; et si, dans une ville comme Paris ou Constantinople , un citoyen , en changeant de nom et de quartier y ne peut pas toujours échapper 'à ce supplice?
\2o**. Si, par une ligue fédérative phis parfaite que celle des Grecs , lin certain nombre de petites républiques ne se mettraient pas à l'abri et de Tinva^on de l'ennemi, et de la tyrannie d'un citoyen ambitieux? 21**. Si, dans la supposition qù l'on partageât en trente province? ou ^républiques un pays grand comme la France, 'où l'on assignât à chacun de ces états un territoire à peu près ég«l , oit ce territoire fût circonscrit et fixé par des bornes immuables, où sa possession.'enfin fût garantie par les vingt-neuf autres républiques , il est à présumer qii'unè de ces républiques pût asservir lès autres, c'est-à-dire, qu'un seul' homme se battît avec avantage contre vingt-neuf? ' 22°. Si, dans la supposition où toutes ces. républiques seraient gouvernées par les mêmes lois ; où chacun de ces petits états , chargé de sa police intérieure et de l'élection de ses magistrats, répondrait à un conseil supérieur, composé de quatre députés de chaque république, et principalement occupé des aifïaires de la guerre et de la politique, serait cependant chargé de veiller à ce que'chacune de ces républiques lie réformât ou ne changeât sa législation que du consentement de toutes ; où d'ailleurs l'objet des lois serait d'élever les âmes, d'exalter les courages et d'entretenir une discipline exacte dans les arnlées : si , dans une telle supposition , le corps entier de ces républiques ne serait pas toujours assez puissant pour s'opposer efficacement aux
(i) Dans un gouvernement sage , le supplice de la honte sufErait seul pour contenir le citoyen dans son devoir.
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SECTION IX, CHAIÏTBE 11. 48^
'fAroféts 'ambiitîeiix de leurs voi^ns et>de leurs oancW loyens(î)?
' :25**. 'Sij-daiis Thypodièse OU; la législation de ces républiques en rendtt les eitojens le plus heureux pos?sible , et leur procurât tous les plaisirs compatibles avec le bien public, si ces mêmes républiques ne seraient pas alors •moraleoMl'it' assurées d'une .£f^lici(é iilaltërable ? 1 .
' a4^* ;Sî le plan d'une. bon^elégiskàon nç doit pas renfermer celui d'une excellente éducation.? tSi -l'op peut donner une telle éducation aux citoy^n^^an^tleur. présenter des idées neites d^ la morale et s^n^ rappor-; ter les préceptes au principjp unique dç J'amouç du bien. général? Si, rappelant à c^t.e0ât au]^ ^omo^es les motifs qui Jes on^ réunis en société , on ne pourrait pas leur prouver qu'il e^t presque ioujours.de .leur intérêt bieu entendu de sacrifier un avantage personnel et momentané. à l'avantage national, et de. mériter*, par ce sacrifice. Je titre honorable de vertueux ?
^5°. Si l'on peut fonder la morale sur d'autres principes que sur celui de l'utilité publique? Si les injustices mêmes du despotisme, toujours commises au nom du bien«pi4)lic, ne prouvent pas que ce principe est réeljement l'unique de hi morale (2) ? Si l'ion peut, f
(t) Ed général , l'injustice et Thomme n'a d'autre mesure que celle de ^a puissance.' L0lchef-d'ceilvre de la législation consiile donc & borner tellement le pouvoii^ de chaque citoyen , qu'il ne puisse jamais impunément attenter à la vie, aux biens et à la liberté d'un autre. Or , ce proMème n'a , jusqu'à, présent , été nulle part mieuz résolu qu'en Angleterre.
(2) Lorsque *!« moine enjoint d'aimer Diéu par-dessuiS toute âbose, ce moine, s'identifiant toujours av^c son église et son Dieu , ne dit rien autre chose , sinon qu'il faut l'aimer et le respecter, lui-€t son Église , de préférence h tout. Celui-là seul est donc vraiment ami de sa nation qui répète , d'après les philosophes , que tout amour doit céder à celui dé la justice , et qu'il faut tout sacrifier au bien public.
sobstitaer TatîKtë pamcudière de sa fimflle et de sa parenté (i)?
26*. Si 9 âuÈB la mppeâlioii où Ton ooosacrerait cet axiome ,
Qu*on doit plus à sa parenté qu*à sa patrie ^
un père , dans le dessein de se conserver à sa fiiniiUe , ne pourrait pas abandonner sou poste an moment do combat ? Si oe père , chargé de la caisse publique , ne pourrait pas la piller pour en distribuer l'argent à ses en Pans , et dépouiller ainsi ce qu'il doit aimer le moins pk>ar en revêtir ce qu'il doit aimer le plus? ''^'
27*^. Si , du moment oii le salut public n'est plus la suprême loi et la première obligation du citoyen (a), il subsiste encore une science du bien -et du mal? S'il est enfin une morale , lorsque Tutilité publique n^est plus la mesure de la punition ou de la récompense, de l'estime ou du mépris dus aux actions des citoyens?
28**. Si l'on peut se flatter de trouver des citoyens vertueux dans un pays où les honneurs ^ l'estime et les richesses seraient devenus , par la forme du gouveme-
(0 L'amour âe la patrie ti*est-il plus regardé par an'hotmiie comme le premier principe de la morale » cet homme peut éitc bon père , bon mari , bon fils , mais il sera toujours mauvais citoyen. Que de crimes Famour des parens n'a-t-il pas fait commettre!
(3) £st-0n insensible aux maux publics qu'qipcasiooue une mau- Taise administration y est^n faiblement afiecté du déshonneur de sa nation , ne partage-t-on pas avec elle la bonté de ses défaites, ou de son esclavage , on est un citoyen Uche et vil* Pour être vertueux, il faut être malheureux de Tinfortune de ses concitoyens. Si, dans rOrictot , il était un horayme dont Tame fût vraiment honnête et élevée , il passerait sa vie dans les larmes 9 il aurait pour la plupart des viabirs la même horreur qu'on eut jadis en France pour fiullion, qui y dans le moment oii Louis XIII s'attendrissait sur la misère de ses sujets, lui fit cette réponse atroce : « Sachez que vos peuples » sont encore assez heureux de n'être pas réduits à brouter rherhe. »
SECTION 1X5 CHAPITRE IT, 49t.
BfieiU ^ les récompenses du crions ^ où le vice enfin sérail heureux el respecté ?
:29^. Si le# hommes > se rappelant aloi^ que le désir du botibeui'.est le seul motif de leur réunion^ ne sont pas en droit de s'abandonner au vice^ partout où le vice procure honneur , richesse et félicité?
3o^. Sr, dans la supposition où les lois /comme le
prouve la constitution des jésuites^ puissent tout sur
les hommes, il serait possible qu'un peuple , entraîné
au vice par la forme de son gouvernement, pût s'en
arracher sans faire quelque changement dans ces mêmes
lois? '
. 3 1®. Sil suftit , pour qu'une législation soit bonne ,
qu'elle assure la propriété des biens, de la vie, et de
la liberté des citoyens ; qu'elle mette moins d'inégalité
dans les richesses nationales, et les citoyens plus à
portée de subvenir , par un travail modéré (1)^^ leurs
besoins el à ceux de leur famille? S'il ne faut pas en-
çoi*e que celle léjgislation exahe dans les hommes le
sentiment de l'émulation ; que l'état propose à cet effet
de grandes récompenses aux grands talens et aux grandes
vertus? Si ces récompenses, qui consistent toujours
dans le don de quelques superfluités, et qui furent
jadis le principe de tant d^actions (2) fortes et m^na-
(i) Begarder la nécessité du travail comme une s9îte du péôlié originel et comme uae punition de Dieu , bVst une Kb$\irdité : cette nécessité , au contraire , est une faveur du ciel. Que la nourriture de Fiiotiime soit le ptvx. de 6ôn titrvail , c'est on fiitt. Or, pour expliquer un fait si (iitHple, ({u'e8t-*>tl besoin de rtcourir è dès causes samati]f>eliei , tï de présenter toujours rhommtg comme une énigme? S^il pMraC tel autrefois , il faut côtayenir qu'on a depuis tant générsHsé le principe de Pintérét , si bien prouvé que cet intérêt est 1* princîptf de toutes nos pensées et de toutes nos actions , quo lé mot de l'énigme est en^n deviné, et que, pour expliquer l'homme, îl n'«Mplu6 néces» saire , comme le prétend Pascal ^ -de recourir au péché originel.
(3) Les principes de nos actions sont , en général , la crainte et Tei" poir d'une peine et d'un plaisir prochains. Les hommes, presque^
49^ DE l'aOBIME.
BÎme»^ lie pourraient iioînt encore produire le même effet? et si des récompenses dëcemées par le public ( dé quelque nature d^ailleurs qu'elles soiAit ) peuvent être regardées comme un luxe de plaisir pi^pre à corrompre les mœurs?