‹ Œuvres complètes d'Helvétius (volume 2)Chapitre 156 sur 203 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

De la lenteur avec laquelle la vérité se propage. .

La marche de la vérité est lente ; l'expérience le prouve. Quand le parlement de Paris révoqua-t-il la peine de mort portée contre quiconque enseignait une autre philosophie que celle d'Aristote ? cinquante ans

(i) Les princes sont-ils indi£G^ens aux disputes théol<^îques ? les orgueilleux docteurs , après s'être dit bien des injures , s'ennuient d'écrire sans être lus. Le mépris public leur impose silence.

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après que cette philosophie était oubliée. Quand la faculté de médecine admit-elle la doctrine de la circulation du sang? cinquante ans après la découverte d'Harvey. Quand' cette même faculté reconnut-elle la salubrité des pommes de terre?, après cent ans d'expérience , et lorsque le parlement eut cassé l'arrêt qui défendait la vente de ce légume (i). Quand les niédécins conviendront - ils des avantages de TinocUlation ? dans vingt ans ou environ. Cent faits de cette espèce prouvent la lenteur des progrès de la vérité : ses progrés cependant sont ce qu'ils doivent être. Une vérité , en qualité de nouvelle y choque toujours quelque usage ou quelque opinion ^énéralenaent établie. Elle a d'abord peu de sectateurs ; elle est traitée de paradoxe (2) , citée comme une erreur, et rejelée sans être entendue. Les hommes , en général , approuvent ou condamnent au hasard^ et la vérité même est, par la plu{»art d'entre eux, reçue comme l'erreur, sans examen et par préjugé.

Dé quelle manière une opinion nouvelle parvientelle donc à la connaissance de tous? Les bons esprits

(i) Le parlement rendit de même arrêt contre Fémé tique et contre Brissot, médecin du seizième siècle. Ce médecin prétendait, contre la pratique ordinaire , saigner , dans le cas de pleurésie , du côté oti le malade souffrait le plus. Cette pratique nouvelle fut , par les vieux médecins , dénoncée au parlement : il la déclara impie , fit défense de saigner dorénavant du côté de la pleurésie. L'affaire , portée ensuite devant Charles V, ce prince allait rendre le même jugement , si , dans cet instant, Charles lET, duc de Savoie, ne fût mort d^une pleurésie, après avoir été saigné à l'ancienne manière. Est-ce à des magistrats à prétendre , comme les théologiens , juger les livres et les sciences qu'ils n'entendent point ? Que leur en revient-il ? du ridicule.

(n) Paraît-il un excellent ouvrage de philosophie; le premier jugement qu'en porte l'envie , c'est que les principes en sont faux et dangereux ; le second, que les idées en sont communes. Malheur a Pouvrage dont on dit d'abord trop de bien ! Le silence de l'envie et de la sottise en annonce la médiocrité.

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en onl-îls aperça la vérité; ils la publient,* et celle vérité f proniulgnée par eux et devenue de jour en jour f^s comimine, finit enfin par être généralement adoptée ; mais c'est long-temps après sa découverte , 8:irtout lorsque cette vérité est morale. S4 Fon se prête si difficilement à la démonstration de ces dernières vérités y c'est qu'elles etigent quelquefois le sacrifice , non-^seulensent de nos préjugés y mais encore de nos intérêts personnels. Peu d'hommes sont capables de ce double sacrifice. D'aiUeurs , une vérité de cette espèce , découverte par un de nos concitoyens, peut se répandre i*apidement et peut le combler d'honneurs : notre envie, qui s'en irrite , doit donc s'empresser de Fétouffer.

C'est l'étranger qu'éclairent maintenant les Kvres moraux faits et proscrits en France. Pour juger ces livres y il faut des hommes doués à la fois et du degré de lumi^e et du degré de désintéressement nécessaire pcMir distinguer le vrai du fauxr Or, partout les hommes éclairés sont rares ; et les désintéressés , plus rares encore, ne se rencontrent que chez l'étranger. Les vérités nK)rales ne s'étendent que par des ondulations très^ lentes. Il en est , si je l'ose dire > de la chute de ces vérités sur la terre , comme de celle d'une pierre au milieu d'un lac : les eaux , séparées au point du coutacft ,. forment un cercle bientôt enfermé dan» un plus grand , qui lui - même est environné de cercles phis spacieux, lesquels, s'agrandissant de moment en iftoment, vont enfin se briser sur la rive. C'est de cercles en cercles qu'une vérité morale , s^étendant aux diflerenles classes des citoyens, parvient enfin à la connaissance de tous ceux qui n'ont point intérêt de la rejeter.

Pour établir cette vérité, il suffît que le puissant ne s'oppose point à sa promulgation ; et c'est en ceci que la vérité diffère de Ferreur. C'est par la violence que cette dernière se propage : c'est la forée en main qu'om

SËGTtÔïi tXy ÛftAtaTRE VIII. 5l t

a parouTe presque toutes les religions, et c'est ce qui les a rendues les ftéauz duv monde moral.

X^a vérité sans la force s'établit sans dpute lentement. iaaî$ elle s'établit sans troublew Les senles nations oïl la vérité pénètre avec peine sont les nations ignorantes : l'imbécillité est moins docile qu'on ne l'imagine.

Que l'on propose cbe£ un peuple ignorant une loi utile (i) mais nouvelle ; cette loi ,' rejetée sans eiamen^ peut même exciter ime sédition (â) chez ce peuple qui^ atupide parce qu^il est esclave, est d'autant plus irri** table , que le despotisme fa plus souvent irrité.

Que l'on propose, au contraire, cette même loi che2 un peuple éckiré , où la presse est libre , oii l'utilité de cette loi est déjà pressentie et sa promulgation désW rée , elle sera reçue avec reeoïmaissance pair la partie însti^ite delà nation , et cette partie contiendra lautre. M^s , n'est-il pas des formes de gouvernement o» la coniiaissaitce du vrai puisse être dangereuse?

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