‹ Œuvres complètes d'Helvétius (volume 2)Chapitre 158 sur 203 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Dans aucune formé de gouvernenumi le bonheur du prinûe n'est aUachd au malheur des peuples*

JLe pouvoir arbitraire , dont quelques monarques pa-«

raissent si jaloux, n'est qu'un luxe de puissance , qui^ sans rien ajouter à leur félicité , fait le malheur de leurs sujets. Le bonheur du prince est indépendant de son despotisme. C'est souvent par. complaisance pour ses favoris , c'est pour le plaisir et la commodité de cinq ou six personnes, qu'un souverain met ses peuples en esclavage, et sa tête sous le poignard de la conjuration. Le Portugal nous apprend les dangers auxquels, dans ce siècle même , les rois sont encore exposés. Le pouvoir arbitraire , cette calamité des nations , n'assure donc ni la félicité, ni la vie des monarques. Leur bon-

tion îmagîiiée pour corraBapre les mœur^ d'un peuple , toute forme de gouvei^eiaent que le vrâqutur impose à cet effet au vaincu > ne peut jamais être citée comme juste et légale. £st<ce uu gouvemeroent que celui oii tout se réduit h plaire , à obéir au sultan , 014 Vou reu* contre çà et là quelque habitant , et pas un citoyen ?

Tout peuple gémissant sous le joug du. pouvoir arbitraire a droit de le secouer, Les lois sacrées sont les lois conj^H-mes à l'iiitéirét public. Toute loi contraire n'est pas une loi j c'est uu abus légal.

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heur n'est donc pas essentiellement lié au malheur de leurs sujets* Pourquoi taire aux princes cette vérité , et leur laisser ignorer que la monarchie modérée est la monarchie la plus désirable (i); que le souverain n'est grand que de la grandeur de ses peuples, n'est fort que de leur force, riche que de leurs richesses; que son intérêt bien entendu est essentiellement uni au leur, et qu'enfin son devoir est de les rendre heureux? « Le sort » des armes , dit un Indien à Tamerlan , nous soumet 9 à toi. Es-tu marchand ? vends-nous. Es-tu boucher? » tue-nous. Es-tu monarque? rends-nous heureux. »

Est-il un souverain qui puisse sans horreur entendre sans cesse murmurer autour de lui ce mot célèbre d on Arabe? Cet homme , acscablé sous le faix de l'impôt, ne peut subsister lui et sa famille : il porte ses plaintes au calife ; le calife s'en irrite; l'Arabe est condamné à mort. En marchant au supplice , il rencontre un officier de la bouche : — Pour qui ces viandes , demande le condamné ? — Pour les chiens du calife , répond l'officier. — Que la condition des chiens d'un despote, s'écrie l'Arabe; est préférable à celle de son sujet ! — Quel prince éclairé soutient un tel reproche, et veut, en usurpant un pouvoir arbitraire sur ses peuples, se condamnera ne vivre qu'avec des esclaves?

L'homme , en présence de son despote , est sans opi-

(i) Un despote n'a pas reçu de la nature les forces nécessaires pour soumettre lui seul une nation : il ne Fasservît qu'à Taide de ses janissaires , de ses soldats et de son armée. Déplait-il à cette armée; il est sans force , le sceptre échappe de ses mains , il est condamn* par ses complices. On ne le juge point ; on le tue. Il en est autrement d'un prince qui r^ne sous l'autorité des magistrats et des lois. Supposons qu'il commette un crime punissable par ces mêmes lois, il est du moins entendu dans ses défenses, et la lenteur de la procédure lui laisse toujours le temps de prévenir son jugement , en réparant ses injustices.

Le prince sur le trône d'une monarchie modérée est toujours plus fermement assis que sur celui du despotisme.

SECTION IX, CHAPITRE X. 5l7

nion et sans caractère. Thamas Kouli-kan so*upe avec un favori. On lui sert un nouveau léguine. «Rien-de .» meilleur et de plus sain que ce mets, dit Je prince. y> Rien de meilleur et de plu's sain, r> dit le courtisan. JLe repas fait, Kouli-kan se sent incommode : il ne dort pas. « Rien, dit-il à son lever, de plus détestable » et de plus malsain que ce légume. — Rien de plus » détestable et de plus makain, dit le courtisan.' — » Mais tij ne le pensais pas hier, reprend le prince ; qui » te force à changer d'avis? — Mon respect et ma Crainte ; » je puis, réplique le favori , impunément médire de ce >/iiiets^ je suis l'esclave de ta Uaujlesse^ et non r,esdave y> de ce légume. ».

. Le deàpote est la Gorgone : il pétrifie dans l'htâ^me jusqu'à la pensée (i). Comm« la Gorgone, il est l'effroi

(i) Quel prince , même parmi les cbrétiçns, à l'exemple du calife Hakkam , permettrait aux cadis de révéler ses injustices ? « Une "» pauvre femme possède a Jehra une petite pièce de terre contiguë »' aux: jardins d'Hakkam : ce prince vei}t agrandir son palais ; il fait j> proposer à cette femme de lui céder son terrain j elle le refuse , et » veut conserver l'héritage de ses pères^ L'intendant des ' j[^rdin8^ » s'empare du teixain qu'elle ne veut pas vendre.

j> La femme éplorée va à Cordoue implorer la justice. Ibu-Béchir » en est le cadi. Le texte de la loi est formel en faveur de la femme ; 1) mais que peuvent les lois contre celui qui se croit au-dessus d'elles ? y> Cependant Ibu-Béchir ne désespère point de sa cause. II monte sur » son âne ,' portfe avec lui un sac d'une grandeur énorme, se pré* » sente dans c6t état devant Hakkam , assis alors dans )e pavillpa » con3truit 8ur le terrain de cette femme.

» L'arrivée du cadi, le sac qu'il a sur l'épaule , étonnent le prince. 3» Ibu-Béchir se prosterne , demande à Hakkam la permission de » remplir son sac de la terre sur laqueHe il se trouve. Le calife y 3> consent. Le sac plein , le cadi supplie le prince de l'aider k jchargor » ce sac sur son âne. Cette demande étonne Hakkam. Ce sac est » trop lourd , répond-il. Prince > reprend alors Ibu-Béchir avec une » noble hardiesse , si ce sac , que vous trouvez si pesant , ne con- » tient encore qu'une petite partie de la terre injustement enlevée- » k une de vos sujettes, comment, porterez- vous, au [our du juge-

5iÔ DE l'homme.

du monde. Son sort est-il donc si désirable? Le despotisme est un joug également onéreux à celui qui le porte, à «elui qui Timpose* Que Tarmée abandonne le despote, le plus vil des esclaves devient son égal, le frappe et lui dit :

Ta force était ton droit ^ ta faiblesse est ton crime.

Mais si, dans l'erreur à cet égard , un 'prince attache son bonhetir à l'acquisition du pouvoir arbitraire , et qu'un écrit publiant les intentions du prince éclaire les peuples sur le malheur qui les menace , cet écrit ne imflit-il pftS ponr exciter le trouble et le soulèvemenl? non. L'on a partout décrit les suites fimestes du despotisme i l'histoire romaine, l'Rcriture-Sainie elle-même, en font en cent endroits le tableau le plus effrayant, et cette lecture n'excita jamais de révolution. Ce sont les maux actuels , multipliés et durables dû despotisme , qui douent quelquefois un peuple du courage néces- **âire pour s'arracher à ce joug. C'est toujours la cruauté des sultans qui provoque la sédition. Tous les trônes de l'Orient sont souillés du sang de leur p^aître. Qui le versa? la main des esclaves.

La simple publication de la vérité n'oceasionne point de commotions vives. D'ailleurs , l'avantage de la paix dépend du prix dont on l'achète. La guerre est sans doute, un mal; mais, pour l'éviter, faufil que, sans combattre, les citoyens se laissent ravir léhfs biens, leur vie et leur liberté? Un prince ennemi vient, les armes à la main , réduire un peuple à l'esclavage : ce peuple présentera-t-il sa tête au joug de la servitude .

» ment dernier, cette même terre que vous avez ravie en entier. » Hakkam , loin de punir le cadi , reconnaît généreusement sa faute , » rend k la femme le terrain dont il s'est emparé, avec tous les » bâtimens qu'il y avait fait construire. »

SECTiei^ n> CHAPITRE X. SlQ

Qui le propose est un lâche. Quelque nom cpie porte le ravisseur de ma liberté , je dois la défendre contre^ lui.

Point d'état qui ne soit Susceptible de réformes ^ souvent aussi nécessaires que désagréables à certaines gens. L'administration s'abstiendra-t-etle de les faire? làut'ily dans l'espoir d'une fausse tranquillité^ qu'i^l^ fasse aux grands le sacrifice du bien public; et, soiis le vain prétexte de conserver la paix , qu'elle abandonne Tempire aux voleurs qui le pillent?

Il est, comme je l'ai déjà dit, des maux nécessaires. Point de guérison sans douleur. Si l'on souffre d^ns le traitement, c'est moins du remède que de la nia* ladie. Une conduite timide, des ménagemens'ba$,.6nt été souvent plus fatals aux sociétés que la sédition même. On peut^ sans offenser un prince vertueux, fixer les bornes de son autorité , lui repréjsétjtèr que la loi qui dédiare le bien public la première dés lois, est une loi sacrée et inviolable,* que lui-même doit respecter; que toutes les autres lois ne sont que les divers moyens d'assurer l'exécution de la première ; et qu*enfin , toujours malheureux du malheur de^ sujets, il est une dépendance réciproque entre )a félicité des peuples et celle du souverain. D'où je conclus quç là clM)se vraiment nuisible pour lui , est le mensonge qui lui cache la maladie de l'état; que la chose vraiment avantageuse pour lui , est la vérité qui Féclâirp 3ur 'le traitement et le remède.

La révélation de la vérité est donc, utile ;, mais l'homme la doit-il aux autres hommes , lorsqu'il est si dangereux pour lui de la leur révéler?

5a6 • DE l'hokme.

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