CHAPITRE XIV
Le bonheur de la génération future nest jamais attaché au malheur de la génération présente^
Pour montrer Tabsurdité de cette supposition , examinons de quoi se compose ce qu'on appelle la génération présente : i* d'un grand nombre d^enfans qui n'ont point encore contracté d'habitudes; 2"* d'adolescens qm peuvent Êicnlement en changer ; 5^ d'hommes faits et dont plusieurs ont déjà pressenti et approuvé les réformes proposées ; 4^ de vieillards pour qui tout changement d'opinions et d'habitudes est réellement insupportable.
Que résulte-t-il de cette énumératipn ? qu'une sage réforme dans les mœurs , les lois et le gouvernement peut déplaire au vieillard , à Fhomme faible et d'habitude ; mais qu'utile aux générations fiitures , cette réforme Test encore au plus grand nombre de ceux (pii composent la génération présente; que^ par conséquent f elle n'est jamais contraire à l'intérêt actuel et général d'une nation.
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Au re$te, tout le monde sait que', dans les empires , l'éternité des abus n'est point l'effet de notre compassion pour les vieillards , mais de l'intérêt mal entendu du puissant. Ce dernier, également indifférent au bonheur de la généradon présente (i) ou «future, veut qu on le sacrifie à ses moindres fsintaisies ; il veut , U est obéi.
Quelque élevé cependant que soit un homme ^ c'est à la nation et non à lui qu'on doit le premier respect* Dieu f dit-on y est mort pour le salut de tous : il ne faut donc pas immoler le bonheur de tous aux fantaisies d'un seul. On doit k l'intérêt général le sacri£k:e de tous les intérêts personnels. Mais, dira-t-ron p ces sacrifices sont quelquefois cruels : oui , s'ils sont exécutés par des gens inhumains ou stupides. Le bien public ordonne-H-il le mal d'un individu ? toute compassion e^t due à sa misère : point de moyen de l'adoucir qu'on ne doive employer. C'est alors que la justice et l'humaaité du prince doivent être inventives. Tous les infortunés ont droit à ses bienfaits : il doit flatter leurs peines. Malheur à l'homme dur et barbare qui refuserait au citoyen jusqu'à la consolation de se plaindre I La plainte , commune à tout ce qui souffre , à tout ce qui , retire , est toujours légitime*
Je ne veux pas que l'inlbnuiie éplorée retarde la marche du prince vers le bien public ; mais je veux qu'en passant , il essuie les iMrmes de la douleur, et que^ sensible à la pitié , l'amour seul de la patrie l'emporte en lui sur l'amour du ^rticulier. Un tel prince, toujours ami des malheureux , et toujours occupé de
(i) Un sage gouvernement prépare toujours, 4ans le bonheur de la génénitkm présente, celui de la génération future. On a dît de la vieîilesac et de la jeunesse : a que l'ane prévoyait trop, et Tautre trop » peu ) q\x\ii^urd'hui est la maîtresse du jeune boronie , et demain » celle du vieillard. » Cest à la 'panière des vieillards que doivent se couduire les états.
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la félicilé de ses sujets , ne regardera jamais la l^vé^ lation de la vérité oomme dangereuse.
Que conclure de ce que j'ai dit au sujet de celte question ?
Que la découverte du vrai , toujours utile au public, ne fiit jamais foneste qu'à son auteur ;
Que la révélation de la vérité n'altère point la paix des états ; qu'on en a pour garant la lenteur même de ses progrés;
Qu'en toute espèce de gouvernement, il est impoi^ tant de la connaître ;
Qu'il n'est proprement que deux sortes de gouvernement : l'un bon , l'autre mauvais.
Qu'en aucun d'eux le bonheur dxk prince n'est lié au malheur des sujets ;
Que y si la vérité est utile ^ on la doit au^ hommes;
Que tout gouvernement,* en conséquence; doit faciliter les moyens de la découvrir ;
Que le plus sûr de tous est la liberté de la presse ;
Que les sciences doivent leur perfection à cette liberté;
Que l'indifférence pour la vérité est une source d'erreurs , et l'erreur , une source de calamités publiques ;
Qu'aucun amif de la vérité ne proposa de sacrifier la félicité de la génération présente à la félicité de la génération à venir; :
Qu'une telle hypothèse est impossible ;
Qu'enfin c'est de la seule révélation de la vérité qu'on peut attendre le bonheur futur de l'humanité."
La conséquence de ces diverses propositions , c'est que personne n'ayant le droit de faire le mal public, nul n'a le droit de s'opposer à la publication de la vérité , et surtout des premiers principes de la morale.
Au reste , ce n'est point sous les coups de la vérité, c'est sous Jes coups du puissant que succombera Ter-
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rextt. Le moment de sa destraction est te\ui où le prince confondra son intérêt avec Tintérêt public. Jusques-Ià c'est en vain qu'on présentera le vrai auxliommes : il en sera toujours méconnu. N'est-on guidé dans sa conduite et sa croyance que par l'intérêt du moment , comment^ à sa lueur incertaine et variabl^^ distinguer le mensonge de la vérité ?