CHAPITRE PREMIER
L'éducation peut touU
LiA plus forte preuve de la puissance de Féducation est le rapport constamment observé entre la diversité des instructions et leurs produits ou résultats différens. Le sauvage est infatigable à la chasse ; il est plus léger à la course que l'homme policé (i) , parce que le sauvage y est plus exercé*
L'homme policé est plus instruit, il a plus d'idées que le sauvage, parce qu'il reçoit un plus grand noml)re de sensations différentes, et qu'il est, par sa position, plus intéressé à les comparer entre elles. L'agilité supérieure de l'un, les connaissances multipliées de l'autre, sont donc l'effet de la différence de leur éducation.
Si les hommes, communément francs, loyaux, industrieux et humaii)s sous un gouvernement libre, sont bas^ menteurs, vils, sans génie et sans courage, sous^
(i) La sagacité des sauvages , pour reconnattre la trace d'un homme à travers les forets , est incroyable. Ils distinguent à cette trace quelle est, et sa nation, et sa conformation particulière. A quoi donc rapporter, k cet égard, la supériorité des sauvages sur l'homme policé? à la multitude de leurs expériences. L'esprit, en tous les genres , est fils de Tobservation.
SECTIOK X, CfiAPtTRE I. 667
«n gouvernement despotique , cette différence dans leur caractère est l'effet de la différente éducation reçue dans l'un ou dans l'autre de ce^ gduvememens.
Passe-t-on des diverses constitutions des états, aux différentes conditions des hommes? se demande-t-on la cause du-peu de justesse d'esprit des théologiens? c'est qu'ils sont , à cet égard , plus soigneusement élevés que les autres hommes ; c'est qu'accoutumés dès leur jeunesse à se contenter du jargon de l'école , à prendjpe des mots pour des choses ^ il leur devient impossible de distinguer le mensonge de la vérité, et le sophisme de la démonstration.
• Pourquoi Jes ministres des autels sont-ils les plus redoutés des hommes ? Pourquoi , dit le proverbe espagnol > ce faut -il se garer du devant de la femme 1 » du derrière de la mule^ de la tçie du taureau, et » d'un moine de tous les côtés? » Les proverbes , presque tous fondés sur Fetpérîence , -sont presque toujours vrais. A quoi donc attribuer la méchanceté du moine ? à son éducation.
Le sphinx y disaient les Égyptiens, est l'emblème dn prêtre : le visage d'un prêtre est doux , modeste , insinuant, et le sphinx a celui d'une fille; les ailes du sphinx le déclarent habitant des cieux, ses griffes annoncent la puissance que la superstition lui donne sur la terre ; sa queue de serpent est le signe de sa souplesse ; comme le sphinx , le prêtre propose des énigmes, et précipite dans les cachots quiconque ne les interprète point à son gré. Le moine, en effél, accou** tumé dès sa première jeunesse à l'hypocrisie dans sa conduite et ses opinions , est d'autant phis dangereux qu'il a plus d'habitude de la dissimulation.
Si le religieux est le plus arrogant des fils de la terre, c'est qu'il est perpétuellement enorgueilli par l'hommage d'un j;rand nombre de superstitieux.
Sî 1 evéque est le plus barbare des hommes , c'est quil n'est point /comme la plupart, exposé au besoin et au danger; c'est qu'une éducation molle et effémi* née a rapetissé son caractère ; c'est qu'il est déloyal et poltron « et qu'il n'est rien , dit Montaigne , de plus cruel que \a faiblesse et la couardise.
Le militaire est dans sa jeunesse communément ignorant cl libertin. Pourquoi ? c'est que rien ne le nécessite à s'instruire. Dans sa vieillesse , il est souvent sot et fanatique ; c'est que , Tage du libertinage passé , son ignorance doit le rendre superstitieux.
Il est peu de grands talens parmi les gens du monde ! c'est l'effet de leur éducation; celle de leur enfance est trop négligée. On ne grave alors dans leur mémoire que des idées Êiusses et puériles. Pour y en substituer ensuite de justes et de grandes, il faudrait en effacer les premières : or, c'est toujours l'œuvre d'un long temps, et l'on est vieux avant d'être homme.
Dans presque toutes les professions, la vie instructive est très-courte. Le seul moyen de l'allonger, c'est de former de bonne heure le jugement de l'homme. Qu'pn ne charge sa mémoire que d'idées claires et nettes, son adolescence sera plus éclairée que ne l'est maintenant sa vieillesse.
L'éducalion nous fait ce que nous sommes. Si des l'âge de six ou sept ans le Savoyard est déjà économe, actif, laborieux et fidèle, c'est qu'il est pauvre, c'est qu'il a faim, c'est qu'il vit, comme je l'ai déjà dit, avec de% compatriotes doués des qualités qu'on exige de lui; c'est qu'enfin il a pour instituteurs l'exemple et le besoin , deux maîtres impérieux auxquels tout obéit (i).
(i) A-t-on, dès l'enfance, contracté Thabitude du travail, de réconomie, de la fidélité, Ton s'arrache difficilement à cette première habitude : l'on n'en triomphe même que par uft long commerce
SECTION X, chapitSe I. Sôg
La conduite uniforme des Savoyards tient à la ressemblance de leur position , par conséquent à Tunifor- .mité de leur éducation. 11 en est de même de celle de$ princes. Pourquoi leur reproche-t-on à peu près la même éducation? c'est que, sans intérêt de s'éclairer, il leur suffit de vouloir pour subvenir. à leurs besoins, à leurs fantaisies. Or, qui peut sans talens et sans travail satisfaire les uns et les autres , est sans principe de lumières et d'activité.
L'esprit et les talens ne sont jamais dans les hommes t]ue le produit de leurs désirs et de leur position (i) particulière La science de l'éducation se réduit peutêtre à placer les hommes dans une position qui les force à l'acquisition dès talens et des vertus désirés en eux.
Les souverains, à cet égard, ne sont pas toujouvs les mieux placés. Les grands rois sont des phénomènes extraordinaires dans la nature. Ces phénomènes long' temps espérés n'apparaissent que rarement. C'est toujours du prince successeur qu'on attend la réforme des abus : il doit opérer des miracles. Ce prince monte sur le trône : rien ne change, et l'administration reste la
avec des fripons, ou par des passions extrêmement fortes. Les passions de cette espèce sont rares.
(i) C'est au malheur, c'est k la dureté de leur éducation que FEurope doit ses Henri lY, ses Elisabeth, ses Frédéric. C'est au berceau de l'infortune que s'allaitent les grands princes. Leurs lumières sont communément proportionnées au danger de leur position. Si l'usurpateur a presque toujours de grands t<ilens, c'est que sa position Vj nécessite. Il n'en est pas de même de ses descendans.
En Afrique , quels sont les peuples les plus stupides ? les habitans de ces forets de palmiers dont le tronc , les fleurs et les fruits four^ nîssent sans cultui:e à tous les besoins de l'homme. Le bonheur lui-même peut quelquefois engourdir l'esprit d'une nation. L'Angleterre produit maintenant peu d^excellens ouvrages moraux et politiques. Peut-être les écrivains célèbres ne doivent-ils, en certains "pays, le triste avantage d'être éclairés, qu'au degré de malheur et de calamités sÔus lequel gémissent leurs compatriotes.
métne. Par quelle raison, en effet , un monarque , souvent plus mal élevé que ses ancêtres, serait-il plus ëdairé? En tous les temps, les mêmes causes produiront toujours les mêmes effets.