‹ Œuvres complètes d'Helvétius (volume 2)Chapitre 192 sur 203 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

De rinstiruction , après qw'on aurait lei^é les oistaclès qui

s'opposent à ses progrès.

Lies honneurs et les récompenses sont-ils y en un pays , toujours décernés au mérite; l'intérêt particulier y est-il toujours lié à l'intérêt public : l'éducation mo-

H^e est nécessairement excellente^ et les citoyens néces-

^Rrement vertueux.

L'hopime (et l'expérience le prouvé ) est, de sa nature > imitateur et singe. "Vit -il au milieu de citoyens honnêtes, il le devient. Lorsque les préceptes des raaî-^ très ne sont point cont^redits par les mœurs nationales, lorsque les maximes et les exemples concourent également à allumer dans un homme le désir des talens et des vertus , lorsque nos concitoyens ont le vice en horreur et l'ignorance en mépris , on n'est ni sot ni méchant. L'idée de mérite s'associe dans notre mémoire à ridée du bonheur, et l'amour de notre félicité nous nécessite à l'amour de la vertu.

Que je voie les honneurs accumulés sur ceux qui se sont rendus utiles à la patrie , que je ne rencontre partout que des citoyens sensés, et n'entende que des discours honnêtes, j'apprendrai, si je l'ose dire , la vertu, comme on apprend sa propre langue , sans s'en apercevoir.

En tout pays , si ^'on en excepte le fort, le méchant est celui que les lois et l'instruction rendent tel (i).

J'gi montré que l'excellence de l'éducation morale

(i) Dans tout gouvernement où je ne puis «être heureux que par le malheur des autres, je deviens méchant. Nul remède à ce mal qu'une réforme dans le gouvernement.

6o!;i DE L*HOMlKE.

dépend de rexcellence du gouvernement, Ten pms dire autant de Féducation physique. Dans toute sage constitution , Ton se propose de former non-seulement des citoyens vertueux , mais encore des citoyens forts et robustes. De tels hommes sont , et plus heureux, et phis propres aux divers emplois auxquels l'intérêt de la république les appelle. Tout gouvernement éclairé rétablira donc les exercices de la gymnastique.

Quant à Féducation qui consiste à créer des hommes illustres dans les arts et les sciences , il est évident que sa perfection dépend encore de la sagesse du législ^ leur. A-t-îl affranchi les instituteurs du respect superstitieux conservé pour les anciens usages , laisse- 1- il nn libre essor à leur génie , les force-t-il , par Fespoir des récompenses, à perfectionner, et les méthodes d'instruction (i) et le ressort de l'émulation : il est impossible qu'encouragés par cet espoir, des maîtres instruits et dans Fhabitude de manier Fesprit de leurs élèves, ne parviennent bientôt à donner à cette partie, déjà la plus avancée de Finstmction , tout le degré de perfection dont elle est susceptible.

La bonne ou mauvaise éducation est presque en entier Fœuvi-e des lois. Mais, dira-l-on, que de lumières pour les faire bonnes ! Moins qu'on ne pense. Il suffit, pour cet effet , que le ministère ait intérêt et désir de les faire telles. Supposons d'ailleurs qu'il manque de connaissances, tous les citoyens éclairés et vertueux

(i) Supposons que Tétude de la langue latine fut aussi utile que peut*étre elle Test peu, et (|u^on voulût , dans le moindre temps possible , en graver tous les mots dans la mémoire d'un enfant , qu& faire? Tentourer d'hommes qui ne parlent que latin. Si le voyage^'*' fàié par la tempête sur une île dont il ignore 4a laqg^e , ne tar^e p»s à la parler , c'est qu'il a le besoin et la nécessité pour maître. Or, qu^oo mette l'enfiuit le ]^s près possible de cette position , il saura plus de latin en deux ans qu'il n'en apprendrait en dix dans les collèges.

SECTIOW X, CHAMTBE XI. €o3

viendront à son secours : les bonnes lois seront faites, % et les obstacles qui s'opposent aux progrès de Finstruotion seront fevés.

Mais ce (Jui sans doute est feciie dans des sociétés faibles y naissantes , et dont les intérêts sont encore peu compliqués, est -il possible dans des sociétés riches, puissantes et nombreuses? Cominen t y contenir lamottr illimité des hommes pour le pouvoir ? Comment y prévenir les projets des. ambitieuit lîgiiés pour s'asservir leurs compatriotes? Comment enfin s'opposer toujours efficacement àU'élévation de ce pouvmr colossal ^t desr potique qui, fondé sur le mépris des talens et de la vertu, fait languir les peuples dans IHnertie, la crainte et la misère?

Dans de trop vastes empires , il n'est peutrêtre qu'un moyen de résoudre d'une manière durable le double problème d'une excellenie législation et ^ùne parfaite éducation. C'est, comme je l'ai déjà dit, de subdiviser ces mêmes empires en un certain nombre de répiibli- ques fédératives, que leur petitesse défende de l'ambi*- . tion de leurs concitoyens, et Jeur confédération de l'ambition des peuples voisins.

Je ne no^étendrai pas davantage sur cette question. Ce que je me suis proposé dans cette Section, c'est de donner des idées nettes et simples de l'éducation physique et moralç ; de déterminer les diverses, instructions qu'on doit à Fhomme, au citoyen, et au citoyen de telle profession; de désigner les réformes à faire dans les gouvernemens ; d'indiquer les obstacles qui s'opposent maintenant aux progrès de la science de la morale > et de montrer enfin que, ces obstacles levés, on aurait presque en entier résolu le problème d'une excellente éducation.

Je finirai ce Chapitre par cette observation : c'est tjue^ pour jeter plus de lumières sur nn sujet si i -^por-

608 ]>E l'homme^

Douleur et plaisir sont les liens par lesquels on peut toujours imir rinterét personnel à l'intérêt national. L'un et l'autre prennent leur source dans la sensibilité physique. Les sciences de la morale et de la l^pslatiou ne peuvent donc être que les dédactions de ce 'principe simple. Je puis même ajouter que son développement s'étend jusqu'aux diverses règles des arts d'agrémenty dont l'objet, comme je l'ai déjà dit, est d'exciter en nous des sensations. Plus elles sont vives ^ plos l'ouvrage qui les produit paraît beau et sublime (i). . La sensibilité physique est l'homme lui-même et le principe de tout ce qu'il est. Aussi ses connaissances n'atteignent-elles jamais au-delà de ses sens. Tout ce qui ne leur est pas soumis est inaccessible à soti esprit.

A quoi se réduit la science de l'homme? à deux sortes de connaissances : Tune est celte des rapports que les objets ont avec lui; Tautre est celle des rapports des objets entre eux. Or, qu'est-ce que ces deux sortes de connaissances, sinon deux développemens divers de la sensibilité physique?

Mes concitoyens pourront, d'après cet ouvrage, voir mieux et plus loin que moi. Je leur ai montré le principe duquel ils peuvent déduire les lois propres à Ëiire leur bonheur. Si sa nouveauté les étonne , et s'ils doutent de sa vérité , qu'ils essaient de lui en substituer un dont l'existence soit aussi universellement reconnue, dont ils aient une idée aussi claire, dont ils puissent tirer un aussi grand nombre de conséquences. S'il n'en est point de tel; qu'ils regardent donc la sensibilité physique comme la seule pierre de touche à laquelle on éprouvera désormais la vérité ou la fausseté de chaque

(i) Dans k poésie, pourquoi le beau de sentiment et celui, des images frappent-ils plus généralement que le beau des idées ? c'est que les bommes sont sensibles ayant d^étre spiritueb ; c*est qu*ils reçoivent des sensations avant de ks comparer entre clle&,

CONCLUSION GÉNIÎRALE. 609

proposition nouvelle de morale et de politiqtie : toute proposition sera reput^ fausse , lorsqu'on ne pourra la déduire de cet axiome. L'erreur est la seule matière hétérogène à la térité. Au reste, je ne suis point législateur, et j'occupe peu de place dans cet univers : ce que je pouvais en faveur de mes concitoyens, c'était de consigner dans ua ouvrage l'npique principe de leurs connaissances. Je n'ai sans doute rien avancé dans ce livre 'de contraire à la religion : mais j'ai soutenu la nécessité de la tolérance ; j'ai fait sentir les dangers auxquels Ijft trop grande puissance du prétf e «xpose également, et les princes* et les nations; j'ai montré la bar-' rière qu'on peut opposer à son atubition : je suis donc à' ses yeux un impie. Le serai-je à ceux du public ?

Accusadons de matérialisme et dimpiéte, leur absurdité,

L'on peut à Paris et à Lisbonne «redouter la haine théologique y mais il est d«§ pays où cette haine est impuissante, où le reproche d'impiété n'est plus d^, mode, où toute ^accusation de cette esjièce, devenue ridicule , est regardée comme l'expression vague de -la fureur et de la stupidité mopacale. ^

D'ailleurs quelle impiété me reprocher? je n'ai dans aucun endroit de cet ouvrage , nié la Trinité , la divinité de Jésus, l'immortalité dé« l'âme, la résurrection des morts, ni même aucun article du crede papiste : je n'ai donc point attaqué la religion.

Mais les jésuites ont accusé les jansénistes de^ matérialisme; ils pourront donc aus^ m'en accuser. Soit : je me contenterai de leur répondre qu'ils n^ont point d'idées complètes de la matière ; qu'ils ne connaissent que des corps; que le mot de matérialiste est' aussi obscur pour eux qye pour moi ; que nous sommes à

Page 1