‹ Œuvres complètes d'Helvétius (volume 2)Chapitre 22 sur 203 · SECONDE DIFFERENCE · texte numérisé non relu

SECONDE DIFFERENCE

L'âme ne nous abandonne qu'à la mort : tant que je vis, j'ai une âme. En est-il ainsi de Tesprit? non t je le perds quelquefois démon vivant; parce que, de mon vivant, je puis perdre la mémoire, et que l'esprit est presqu'en entier l'effet de cette faculté. Si les Grecs f donnaient le nom de Mnémosyne à la mère des muses,

c'est qu'observateurs attentifs de l'homme , ils s'étaient aperçus que son jugement, son esprit, etc., étaient . en grande partie le produit de sa mémoire (i).

Qu'un homme soit privé de cet organe, de quoi peut-il juger? Est-ce des sensations passées? non : il les a oubliées. Est-ce des sensations présentes ? mais pour juger entre deux sensations actuelles, il faut encore que l'organe de la mémoire les prolonge du

qu^alors il est censé avoir acqais assez d'Idées de la différence du juste et de Pin juste. L'esprit est donc regarnie par l'Église même comme une acquisition, et par conséquent comme très- différent de l'âme.

(i) L'esprit ou l'intelligence est aussi , dans les animaux , l'effet de leur mémoire. Si le chien vient k mon appel , c'est qu'il se ressouvient de son nom. S'il m'obéit lorsque je prononce ces mots r «( Tout beau , prends garde à toi , ne touche pas là , » c'est qu'il se souvient que je suis fort , et que je l'ai battu.

A la Foire , qui fait exécuter aux animaux tant de tours de souplesse ? la crainte du fouet , dont le geste , le regard , la parole du maître leur rappellent le souvenir. Si mon chien nie fixe , c'est qu'il ^ veut lire dans mes yeux ma colère ou mon contentement , et savoir,

en conséquence , s'il doit m'approcher ou me fuir. Mon chien doit donc son intelligence à sa mémoire.

moins assez lon^'-lemps pour iui donner le loisir de les comparer entre elles, c'est-à-dire ^observer aîter^ nativement la différente impression qu'il éprouve à la présence de deux objets. Or, sans le secours d'une mémoire conservatrice des impressions reçues , conimeni apercevoir des différences , même entre des impressions présentes, et qui chaque instant seraient et senties et de ilouveau ouUiées? Il n'est donc point de jugement, d'idées, ni d'esprit sans mémoire. L'imbéciSlê qu'on assied sur le pas de sa porte n'est qu'un bomme qui a peu ou point de mémoire. S'il ne répond pas aux questions qu on lui fait , c'est ou paroe qus les diverses expressions de la langue ne lui rappellent plus d'idées distinctes, ou parce qu'en é<ioutant les derniers mots d'une phrase, il oublie ceux qui les précèdent. Çonsulle-t-on l'expérience ? 00 reconnaît que c'est à la mémoire ( dont l'esistence suppose la faculté de sentir) que l'homme doit et ses idées et son esprit. Point de sensations sans âme; mais'sans mémoire point d'expérience, point de comparaison d'objets, point d'idées, et l'homme serait tiant sa vîeiU lesse ce qu'il était dans son- enfance (i).

On est réputé irabéciile lorsqu'on est igtiorant; mais on l'est réellement lorsque l'organe de la mémoire, ne Fait plus ses fonctions (2). Or, sans perdre l'âme , on peut perdre la mémoire. Il ne faut pour cet

(i) Si les théologiens coaTiennent que IViiftat M l%)bécille na pochent point , et que l'un et l'autre ont une ftme, iliâutque, dani rbomme , le péché n'appartienne point essentielleiDent i> son âme.

(3) M. Ernand, instituteur des sourds et muets, dit, dans un Mémoire présenté à l'Académie àes Sciences & Paris , que "A W •oitrds et mueis n'ont que de courts intâ'VBllès de jugement, s'ili réilécbissent peu , si leur esprit est faible et leur raison momantanée, c'est que la mémoire est presque toujours assoupie en eux , et qu'en conséquence leurs idées et leurs actions sont et doivent être sans

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effet qu'une chute ^ une apoplexie, un accident de cetld espèce. L'esprit diffère donc essentiellement de l'Âme , en ce qu on peut perdre Fun de son vivant, et qu'on ne perd l'autre qu'avec la vie.

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