TROISIÈME DIFFERENCE
Tai dit que l'esprit de l'homme se composait de Taissemblage de ses idies. Il n'est point d'esprit sana idées.
En est-il ainsi de l'âme ? non : ni la p^sëe ni l'esprit ne sont nécessaires a son existence. Tant que l*bomme est sensible, il a une âme. C'est donc la faculté de sentir qui en forme l'essence.
Qu'on dépouille l'âme de ce qui n'est pas< propre^ ment elle ,- c'est-à-dire de l'organe physique du. souyenir, quelle faculté lui reste-t-il? celle de sentir. Elle ne conserve pas même alors^Ia conscience de son exis-* tence, parce que cette conscience suppose enchaînement d'idées, et par conséquent mémoire. Tel est l'état de l'âme , lorsqu'elle n'a fait encore aucun usage' de l'ocgane physique du souvenir.
On perd la mémoire par ui| coup , une chute., une maladie. L'âme est-elle privée de cet organe? elle doit, sauf un miracle ou une volonté expresse de Dieu, se. trouver alors dans le même état d'imbécillité oh fWe était dans le germe de l'homme. La pensée n'est donc pas absolument nécessaire à l'existence de l'âme. L'âme n'est donc en nous que la faculté de sentir ; et c'est la raison pour laquelle, comme le prouvent Locke et Fexpérience, toutes nos idées nous viennent par nos sens«
C'est à ma mémoire que je dois mes idées comparées et mes jugemena, et à mon âme que je dois mes sensations : ce sont donc proprement (i) mes sensa-
(i) KfariojD; régent de Philosophie au collège de Navarre, et plu*
SECTIOU n, CHAPITRE II. 7g
tlonsi et lion mes pensées, comme le prétend Descartes, qui me prouvent Fexistence de mon âme. Maîa qu'est-ce en nous que ]a faculté de sentir? est<-e]Ie im-» mortelle et immatérielle? La raison humaine Tignore, et la révélation nous l'apprend. Peut-être m'objectera-? t-on que , si l'âme n'est autre chose que la faculté de sentir, son action, comme celle du corps frappant un autre corps, est toujours nécessitée, et que l'âme, en ce sens, doit être regardée comme purement passive. Aussi Mallebranche l'a-t-il crue telle (i), et son système a été publiquement enseigné. Si les théologiens d'au-^ jourd'hui le condamnent, ils tomberont avec eux-mêmes dans une contradiction dont sùrenient ils s'embarrassent ' peu. Au reste, tant que les hommes naîtront sans idée du vice., de la vertu, etc. , quelque système qu'adoptent les théologiens^ ils ne me prouveront jamais quQ la pensée soit l'essence de l'âme, et que Tâme ou la &culté de sentir ne puisse exister en nous sans que cette faculté soit mise en action , c'est-à-dire sans que nous ayons d'idées ou de sensations.
L'orgue existe] lors même (^u'il ne rend pas de sons. L'homme est dans l'état de l'orgue , lorsqo'il est dans le ventre de sa mère ; lorsque accablé de fatigues et qu'aucun rêve ne le trouble , il est enseveli dans un sommeil profond. D'ailleurs, si toutes nos idées peuvent
sieurs professeurs , à son exemple , ont soutenu que toutes les opérations de l'esprit s^expliquaient par le seul mouvement des esprits animaux , et les traces imprimées dans la mémoire. D'oti U suit que les esprits animaux , mis en mouvement par les objets extérieurs y pourraient produire en nous des idées , indépendamment de ce qu'on appelle fâme. L'esprit , selon «es professeurs , est donc trè»dîstinct de l'âme.
(I) Selon Mallebranche, c'est Dieu qui se manifeste à notre enlen? dément ; c'est à lui que nous devons toutes nos idées. Mallebranche ne croyait donc pas que l'âme pût les produire par elle-même : il la croyait donc uniquement passive. L'élise catholique n'a pas condamné cette doctrine.
8o DE l'hoAME.
être rangées sons que]qne»-unes des classes de nos con-* naissances^ et si l'on peut vivre sans idées de mathé-* ma tiques, de physique, de morale, d'horlogerie, elc, il n'est donc pas métaphysiquement impossible d'avoir une âme sans avoir d'idées.
' Les sauvages en ont peu , et n'en ont pas moins une âme. Il en «st qui n'ont ni idées de justice^ ni même de mots pour exprimer cette idée. On raconte qu'un sourd et muet, ayant tout à coup recouvré l'ouïe et la parole , avoua qu'avant sa guérison , il n'avait d'idée ni de Dieu ni de la mort.
Le roi de Prusse, le prince Henri, Hnme, Voltaire, etc. , n'ont pas plus d*âme que Berthiitîr ,'Lignac, Séguy, Gauchat , etc. Les pœmiers cependant sont, en esprit, aussi supérieurs aux seconds^ que ces derniers le sont aux singes et autres animaux qu'on montre à la Foire.
Chaumèix , Cavairac , etc. , ont sans doute peu d'esprit; et cependant l'on dira toujours d'eux : Cela parle, cela écrit , et cela même a une âme. Or, si, pour avoir peu d'esprit, on n'en a pas moins d'âme, les idées n'en font donc pas partie ; elles ne sont donc point essentielles à son êtrb. L'âme peut donc exister indépendamment de toutes idées et de tout esprit.
Rassemblons , à la fin de ce Chapitre , les différences les plus remarquables entre l'âme et l'esprit.
La piriçmière , c'est qu'on nait avec toute son ame » et Bon avec tout son esprit.
La seconde , c'est qu'on peut perdre l'esprit de son vivant , et qu'on ne perd l'âme qu'avec la vie.
La troisième, c'est que la pensée n'est pas nécessaire à l'existence de l'âme.
Telle était sans doute l'opinion des théologiens, lorsqu'ils soutenaient, d'après Aristote , que c'était aux sens que l'âme devait ses idées. Qu'on n'imagine point
SECTION H, CHAPITRE II. 8x
en conséquence pouvoir regarder l'esprit comme entièrement indépendant de l'âme. Sans la faculté de sentir, la mémoire 9 productrice de notre esprit, serait sans' fonctions; elle serait nulle (i). L'existence de nos idées ' et de notre esprit suppose celle de la faculté de sentir. Cette faculté est l'âme elle-même. D'où je conclus que, si l'âme n'est pas l'esprit, l'esprit est l'effet de l'âme, ou de la faculté de sentir (2).
(i) Le livré de FEsprît dit que la mémoire n'est en nous qu'une sensation continuée, mais a£&iblie. Dans le vrai, la mémoire n'est qu'un effet de la faculté de sentir.
(2) On me demandera peut-être .- a Qu'est-ce que la faculté de y> sentir , et qui produit en nous ce phénomène ? » Yoici ce qu'à l'occasion deTâme des animaux , pense un fameux chimiste anglais :
« On recotinatt, dit-il, dans les corps deux sortes de propriétés,
V les unes dont l'existence est permanente et inaltérable : telles sont » l'impénétrabilité , la pesanteur, la mobilité, etc. Ces qualités » appartiennent h la physique générale.
» n est , dans ces mêmes corps , d'autres propriétés dont l'existence » fugitive et passagère est, tour à tour, produite et détruite par » certaines combinaisons , analyses ou mouvemens dans Içs parties j> internes. Ces sortes de propriétés forment les différentes branches 3» de l'histoire naturelle , de la chimie , etc. ; elles appartiennent à la 3» physique particulière. ^
» Le fer , par exemple , est un composé de phlogistique et d'une li terre particulière. Dans cet état de composition, il est soumis au » pouvoir attractif de l'aimant. Décpmpose-t-on le fer? cette pro- » priété est anéantie. L'aimant n'a nulle action- sur une terre ferruai^ginetise .dépouillée de son phlogistique.
» Lorsqu'on combine ce métal avec une autre substance, tellç » que l'acide vitriolique , cette union détruit pareillement dans le » fer la propriété d'être attiré par l'aimant.
» L'alcali fixe et l'acide nitreux ont chacun en particulier une » infinité de qualités diverses : mais il ne reste aucun vestige de
V ces qualités , lorsque unis ensemble, l'un et l'autre forment le sal- » pêtre.
» Or , dans le règne animal ^ pourquoi l'organisation ne produi- )) rait-elle pas pareillement cette singulière qualité qu'on appelle «faculté de sentir? Tous les phénomènes de médecine et d'histoire » naturelle prouvent évidemment que ce pouvoir n'est , dans les 21 animaux , que le résultat de la structure de leur corps j que ce «pouvoir commence avec la formation de leurs organes, se con-