‹ Œuvres complètes d'Helvétius (volume 2)Chapitre 4 sur 203 · II. De la fausse science ou de Vignorance acquise · texte numérisé non relu

II. De la fausse science ou de Vignorance acquise

(l'homme natt ignorant : il ne naît point sb(^ et ce n'est pas même sans peine qu'il la devient. Pour être tel , et parvenir a éteindre en soi jusqu'aux lumières naturelles , il faut de l'art et de la méthode ; il fai^t que l'instruction ait entassé en nous erreurs sur erreurs : il faut, par des lectures multipliées, avoir niuliipUé ses préjugés.

Parmi les peuples policés , si la souisc ^st Tétat commun des hommes, c'est l'effet d'une instruction contagieuse : c'est qu'on y est élevé par de Jfaux s^vaps, qu'on y lit de sots livres. Or, e|i livrçs comme, en hommes, il y a bonne et mauvaise compagnie. Le bon livre est presque partout le livre défendu- (^), V^?Prf^ et la raison en solliciteront la publication;, la bigoterie s'y oppose, elle veut commander a l'univers f. elle est donc intéressée à propager la sottise. Ce qu'elle se propose^ c'est d'aveugler les hommes, de les égarer dans le labyrinthe d'une fausse science. C'est peu que l'homme soit ignorant. L'ignorance est le point milieu entre la vraie et la fausse connaissance. L'ignorant est autant au-dessus du faux ^avai^t, qu'au-dessous de l'homme d'esprit. Ce que désire le superstitieux , c'est

(i) A Vienne , à Paris , à Lisbonne , et dans tous les pays catholiques , on permet la vente ^^^ opéras , des comédies , des romans , et même de quelques bons livres de géométrie et de médecine. En tout autre genre , Touvrage supérieur et réputé tel du reste de TEurope est un ouvrage proscrit : tels sont ceux des Voltntrr, des BouUanger, des Rousseau, des Montesquieu , etc. En France ^ Tapprobalion du censeur est pour Fauteur presque toujours un certlHcat de sottise. Elle annonce un livre sans ennemis , dont on dira d^abord du bien , parce qu'on n'en pensera poiçt , parce qu'il n'excitera point Tenvie , ne blessera l'orgueil de personne , et ne répétera que ce que tout le monde sait. L'éloge général et du moment est presque toujours exclusif de l'éloge à venir.

INTROmKITION. 7

que l'homme soit absurde : ce qu'il craint, ç'i^sjL que Thomme se s'éclaire. A qui confie-t-il donc le soin dç l'abrutir? à des scbolastiques. De tous les en&ns d'Adam , ce sont les plus stupides et les plys orgueilleux (i). (c Le pur scholastique, selon Rabelais, tient » entre les hommes la place qu'occupe entre les^ ani^ » maux celui qui ne laboure point comme le bœuf^ ne » porte point le b^t comme la mule , n'aboie point au 2>^ voleur comme le chien : mais qui, semblable au y> singe, salit tout^ brise tput, mord le passant , et i^uit P à tous. A

Le scholastiq^e , puissant en mots, est fiiihl^en raisonnemens: aussi, que forme-t-il? des hoQunçs s^vam* ment absurdes (2) et orgueilleusement stupides. ;En fait de stupidité , je l'ai déjà dît , il en est de deux ^ttes ; l'une naturelle, l'^iutre acquise; l'une > l'effet de l'ignorance ; J'autre , cçlui de l'instniction. Entre ,Ges deux espèces d'ignorance ou de stupidité, quelle est Ja plus incurable? la dernière. L'homme qui ne sait lien.peut apprendre; il ne s'agit que d'en allumer en lui le désir. Mais, qui sait mal, et a, par degré, perdu sa

(i) Le scholastique^ dit le proverbe anglais , n^est gu^un pur âne , qui , n'ajant ni la douceur du vrai cnrétien , ni la raison du philosophe , ni rafiàbilîté du courtisan , n*est qu'un objet ridicule.

(2) Quelle est la science des scbolastiques ? Cest d'abuser des mot» et d^en rendre la signification incertaine. Cétait par la vertu de certains ^ots barbares, qu^autrefois les magiciens édifiaient, détruisaient des châteaux enchantés^ ou du moins leur appareface. Les scbolastiques , héritiers de la puissance des anciens magiciens , ont , par la vei*tu de certains mots inintelligibles, pareillemei^t donilé Tapparence d'une science aux plus absurdes rêveries. S'il est un moyen de détruire leurs enchantcmen&v c'^^' de leur demander la signification précise des mots dont ils se servent. Sont-ils forcés d'y attacher des idées nettes? le charme- cesse, et le prestige de la science disparaît. Qu'on se défie donc de tout écrit oii l'o^i fait trop fréquemment usage du langage de l'école. La langue usuelle sufQl; presque toujours à quiconque a des idées claires. Qui veut instruirez et non duper les hommes , doit parler leur langue.

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raison en croyanl la perfectionner , a irpp chèrement achète sa sottise, pour jamais y renoncer (i). L'esprit s'ést-il chargé du poids d'une savante ignorance : il ne s'élève plus jusqu'à la vérité. Il a perdu la tendance qui lé portait vers elle. La connaissance de ce qu'il savait^ ^st, en partie, attachée à l'oubli de ce qu'il sait. Pour placer un certain nombre de vérités dans sa mémoire, il faudrait souvent en déplacer le même nombre d'erreurs. Or, ce déplacement demande d utemps ; et s'il se fait enfin, c'est tirop tard qu'on devient homme. On s'étonne de l'âge où le devenaient les Grecs et les Roliiàins. Que de talens divers ne montraient-ils pas dès leur adolescence ! A vingt ans, Alexandre , déjà homme de lettres et grand capitaine , entreprenait la conquête de l'Orient. A cet âge , les Scipion et les Annibal formaient les plus grands projets , et exécutaient les plus grandes entreprises. Avant la maturité des ans. Pompée, vainqueur en Euro]pe, en Asie et en Afrique, remplissait l'univers de sa gloire. Or, comment ces Grecs et ces Romains, à la fois hommes de lettres, orateurs, capitaines, hommes d'état, se rendaient -ils propres à tous les divers emplois de leurs républiques, les exerçaient-ils, et souvent même les abdiquaient-ils, dans un âge où nul citoyen ne serait maintenant capable de les remplir ? Les hommes d'autrefois étaient-ils, différens de ceux d'aujourd'hui? Leur organisation était - elle plus parfaite ? Non sans doute : car dans les sciences et les arts de la navigation , de la physique , de l'horlogerie, des mathématiques, etc., on sait que les modernes l'emportent sur les anciens.

La supériorité que ces derniers ont si long-temps

(i) Un jeune peintre, d'après la mauvaise manière de son maître, fiiit un tableau , le présente à Raphaël, a Que pensez-vous de ce ta- » bleau ? lui dit-il. — Que vous sauriez bientôt quelque chose , ré-* 1) pond Raphaël , si vous ne saviez rien. »

conservée dans la morale^ la politique ,et la législa^ tion y .doit donc être regardée comme Teffet de leur éducation. Ce n^était point alors à des scholastiques ; c'était à des philosophes qu'on confiait Finstruction de la jeunesse. L'obje^^de ces philosophes était de former des héros et de grands citoyens. La gloire du dis* ciple réfléchissait sur le maître; c'était sa récompense.

L'objet d'un instituteur n'est plus le même. Quel intérêt a-t-il d'exalter l'âme et l'esprit de ses élèves? aucun. Que désire-t-il? d'affaiblir leur caractère, d'en faire des superstitieux, d'éjointer, si je l'ose dire, les ailes de leur génie, d'étouffer dans leur esprit toute vraie connaissance (i), et dans leur cœur toute vertu patriotique.

Les siècles d'or des scholastiques furent ces siècles d'ignorance , dont, avant Luther et Calvin, les ténèbres couvraient la terre. Alors ^ dit un philosophe anglais, la superstition commandait à tous les peuples, a Les » hommes changés comme Nabuchodonosor^ en brutes » et en mules, étaient sellés, bridés^ chargés de pesans » fardeaux ; ils gémissaient sous le faix de la superstin tion : mais enfin quelques - unes des mules venant à

(1) U est pea de pays où l'on étudie la science de la morale et de la politique. On permet rarement aux jeunes gens d'exercer leur esprit sur des sujets de cette espèce. Le sacerdoce ne veut pas qu'ib contractent Thahitude du raisonnement. Le mot raisonnabl^est aujourd'hui devenu synonyme à^ncrédulel Le clergé soupçonne apparemment que les motifs de la foi , comme les petites ailes données & Mercure , sont trop faibles pour la' soutenir. « Pour être philosophe , » dit Mallebranche , il faut voir évidemment ; et pour être fidèle , il a faut croire aveuglément. » Mallebranche ne s'aperçoit pas que de son fidèle il fait un sot. En elTet, en quoi consiste la sottise? U croire sans un motif suffisant pour croire. On me citera à ce sujet la foi du charbonnier. Il était dans un cas particulier : il parlait II Dieu ; Dieu l'éclairait intérieurement. Tout homme qui , sans être ce charbonnier , se vante d'une foi aveugle et d'une croyance sur ouï-dire , est donc un homme enorgueilli de sa sottise.

12 JME LfloviiE. tmrumvcmm.

upprécîaietM» ée Jeur mérile. 3e ne kmr TBamnnmde ^u^uoe cbiNie, c'est d'oter quelcpsHBfois dédaigner Te»lîs>e d'une «eule naûan , et de«e n^tpaier «[u'^in eqirit vraiment étendu ne é'irtUudie qna dm «qete iméns»- 6«ai^ pour i9m ie» peu{iie6«

Celui que je traite eat de 4ïe genve. Hé ne tmppAr Jbrai ie^ principes de ï£spnit que pour 1» affyroÂmdif dikvamane^ le^préfwnierMnsim point tdevneiuaiiveau^ ^ >en iiier de AiHai^dttflS(0Qfnéi}Uf3nae&. Sn ^oxuéM'ie^ UHti^ proUème m» emaelenient réasAu peut 4eye<ûr J'gjbîet d'une nosnKeUe démans*tr8tien« U en e^t de caêine en ixiorale et ^en poiitiqne. Qaan ne se refu«f d<mc pa^ à j'eKuwwp d'nae ^^paeitkm â îaçor- IMAe, et dooi la aaitation d'aôUen» enge reKpMdoa de v^rifté^ eincore peu connues.

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