‹ Œuvres complètes d'Helvétius (volume 2)Chapitre 41 sur 203 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Cause de la différence d! opinions en morale , politique

et métaphysique^

JLa marche de Tesprit humain est toujours la même. L'application de l'esprit à tel ou tel genre d'étude ne change point cette marche. Les hommes aperçoiventils^ dang certaine M:iencey les mêmes rapports entre les objets qu'ils comparent, ils doivent nécessairement apercevoir ces mêmes rapports dans toutes. Cependant l'observation ne s'accorde point avec le raisonnement. Mais cette contradiction n'est qu'apparente. La vraie cause en est facile à découvrir. En la cherchant,' on voit, par exemple, que, si tous les hommes conviennent de la vérité des démonstrations géométriques, c'est qu'ils sont indifférens à la vérité ou à la fausseté de ces démonstrations; c'est qu'ils attachent non-seulement des idées nettes, mais encore les mêmes idées aux mots employés dans cette science ; c'est qu'enfin ils se font la même image du cercle, du carré, du triangle, etc.

Au contraire, en morale, politique et métaphysique, si les opinions des homm.es sont très-différentes, c'est qu'ils n'ont pas toujours intérêt de voir les choses telles qu'elles sont réellement; c'est qu'ils n'ont souvent que des idées obscures et confuses des questions qu'ils traitent; c'est qu'ils pensent plus souvent d'après les autres que d'après eux; c'est qu'enfin ils n'attachent point les mêmes idées aux mêmes mots.

Je choisis pour exemple ceux de bon , intérêt, et vertu.

i34 i>E l'homme.

Du mot BON.

Prend-on ce mot dans toute Tçlendue de sa signification : pour s'assurer si les hommes peuvent sen former la même idée, sachons la manière dont Tenfant l'acquiert.

Pour fixer son attention sur ce mot, on le prononce en lui montrant quelque sucrerie, ou ce qu'on appelle des bonbons. Ce mot, pris dans sa signification la plus simple, n'est d'abord appliqué qu'à ce qui flatte le goût de l'enfant et excite une sensation agréable dans son palais.

Veut-on ensuite donner à ce mot une idée un peu plus étendue : on l'applique indifféremment à tout ce qui plaît à cet enfant, c'est-à-dire à l'animal , à rhoname, au camarade avec lequel il joue et s'amuse. En général , tant qu'on n'attache celte expression qu'à des objets physiques, tels sont, par exemple, une étoffe, un outil, une denrée, les hommes s'en forment à peu près la même idée; et cette eifpression rappelle du moins confusément à leur mémoire l'idée de tout ce qui peut être immédiatement bon (i) pour eux.

Prend-on enfin ce mot dans une signification encore plus étendue | Tapplique-t-on à la morale et aux actions humaines : on sent qu'alors cette expression doit nécessairement renfermer l'idée de quelque utilité publique, et que, pour convenir en ce genre de ce qui est bon , il faut être précédemment convenu de ce qui est utile. Or, la plupart des hommes ignorent même que Tavantage général soit la mesure de la bonté deis actions humaines.

Faute d'une éducation saine , les hommes n'ont de

(i) Cesi de cet adjectif 5iin, qu'on a fait le substantif bonté, pris par tant de gens pour un être réel^ ou du moins pour une qualité inhérente à certains objets.

SECTION H, CHAPITRE XVI. l35

la bonté morale que des idées obscures. Ce mot bonté, arbitrairement employé par eux, ne rappelle à leur souvenir que les diverses applicaléons qu'ils, en ont entendu faire (i); applications toujours différentes et contradictoires, selon la diversité et des intérêts et des positions de ceux avec lesquels ils vivent. Pour con;venLr universellement de la signification du mot bon appliqué à la morale , il faudrait qu'un excellent dictionnaire en eût déterminé le sens prédis. Jusqu'à la rédaction de cet ouvrage, toute dispute sur ce sujet est interminable. Il en est de même du mot intérêts

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