‹ Œuvres complètes d'Helvétius (volume 2)Chapitre 40 sur 203 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

De VEspriU

(Qu'est-ce que l'esprit en lui-même? V aptitude à voir les ressemblances et les différences, les convenances et les disconvenances qu'ont entre eux les objets divers. Mais quel est dans l'homme le principe productif de son esprit? sa sensibilité physique , sa mémoire, et surtout l'intérêt qu'il a de combiner ses sensations entre elles (i). L'esprit n'est donc en lui que le résultat de ses sensations comparées , et le bon esprit consiste dans la justesse de leur comparaison.

Tous les hommes, il est vrai, n'éprouvent pas pr^ cisément les mêmes sensations, mais tous sentent les objets dans une proportion toujours la^ménie. Tous ont donc une égale aptitude à l'esprit (2).

(i) Supposons qu'en cbaque genre de science et 'd*art , les hommes eussent comparé entre eux tous }es objets et tous les faits déjà con* tous , et qu'ils fussent enfin parvenus à découvrir tous leurs divers rapports ; les hommes alors n'ayant plus de nouvelles combinaisoRS à faire , ce qu'on appelle Vêsprit n'existerait plus. Alors tout serait science, et l'esprit humain, nécessité à se reposer jusqu'à ce que la découverte des faits inconnus lui permît de nouveau de les comparer et de les combiner entre eux , serait la mine épuisée qii*on laisse reposer jusqu'à la formation de nouveaux filons.

(2) Il suit de cette définition de l'esprit , que si toutes ses opéra' lions se réduisent à voir les ressemblances et les difPérences , }^ convenances et les disconvenances, qu'ont entre eux les objets divers, les hommes , comme on l'a tant de fois répété , ne naissent point avec tel ou tel génie particulier.

L'acquisition des divers talens est , dans les hommes , l'effet de la mâme cause , c*est-à- dire , du désir de la gloire et de l'attention àaot

SECTION IIj CHAPITRE XV. l3l

En effet, si, comme l'expérience le prouve, chaque homme aperçoit les mêmes rapports entre les mêmes objets; si chacun d'eux convient de la véritë des propositions ^ométriques, si d'ailleurs nulle différence dans la nuance de leurs sensations ne change leur manière de voir; si (pour en donner lin exemple sensible) au moment où le soleil s élève du sein des mers , tous les habitans des mêmes côtes, frappés au même instant de l'éclat de ses rayons, le reconnaissent également pour l'astre le plus brillant de la nature, il faut avouer que. tous les hommes portent ou peuvent porter les mêmes jugemens sur Içs mêmes objets ; qu'ils peuvent atteindre aux mêmes vérités (i), et qu'enfin, si tous n'ont pas dans le fait également d'esprit , tous du moins en ont également en puissance, c'est-à-dire, en aptitude ai en avoir.

Je n'insisterai pas davantage sur cette question ; je me contenterai de rappeler à ce sujet une observation

ce désîi les doue. Or , . rattention peut également se porter k Un^t, s^appUquer indifféremment aux objets de la poésie , de la géométrie , de la physique, de la peinture , etc. , comme la main de Torgaulste peut indtfr(h*emment se porter sur chacune des touches de 1 orgue, ^i l'on me demande pourquoi les hommes ont rarement du génie ea difierens genres , c'est , répondrai-je , que la science est , en chaque genre , la matière première de Fesprit , comme fignorance , si je l'ose dire, la matière première de la sottise, et qu'on est rarement savant en deux genres. Peu d'hommes joignent, comme un Bufibn et un d'Alembert , à la science d'un Newton ou d'un Euler , l'art difficile dc^ bîea écrire. Je ne répéterai donc point, d'après l'ancien proverbe, qu'on naît poète et qu'on devient orateur; mais f assurerai au contraire , puisque toutes nos idées nous viennent par les sens , qiion ne naît point mais qtion devient ce qu'on est.

(i) Pour atteindre a certaines idées , il £iut méditer. Cest la médi*^ talion qui seufte peut nous révéler ces vérités premières , générales , les cle£i et les principes des sciences. Cest à b découverte de ces vérités qu'on devra toujours le titre de grand philosophe ; parce qu'en tout genre de science , ce sera toujours b généralité des prin^ cipes , rétendue de leur application , et enfin ta grandeur des ensem* blés , qui constitueront le génie philosophique.

î32 DE L^HOMME*

que j'ai déjà faite dans le livre de VEspnU Elle est Vraie.

Qu'on présente , dis-je , à divers hommes une question simple, claire y et sur la vérité de laquelle ils soient indifférens^ tous porteront le même jugement(i), parce que tous apercevront les mêmes rapports entre les mêmes objets. Tous sont donc nés avec l'esprit juste. Or , il en est du mot esprit juste comme de celui d%umanité éclairée. Celte espèce d'humanité condamne-t-elle un assassin au supplice : elle ne s'occupe en cet instant que du salut d'une îafinité de citoyens honnêtes. L'idée de justice, et par conséquent de presque toutes les vertus , se trouve donc comprise dans la signification étendue du mot humanité. Il en est de même du mot esprit juste : cette expression , prise dans sa signification étendue , renferme pareillement toutes les différentes sortes 4'esprit. Ce qu'au moins on peut assurer, c'est qu'en nous si tout est senisatiou et comparaison entre nos sensations, il n'est d'autre sorte d'esprit que celui qui compare et compare juste. Mais, dira-t-on, si l'on regarde ce témoignage universel rendu à la vérité des propositions géométriques ^ comme une preuve démonstrative que tous les hommes communément bien organisés aperçoivent les mêmes rapports entre les objets, pourquoi ne pas regarder pareillen^ient la différence d'opinions en matière de morale, politique et métaphysique, comme la preuve qu'au moins dans ces dernières sciences , les hommes n'aperçoivent plus les mêmes rapports entre les mêmes objets?

(i) Les hommes sont-ils d'avis différent sur la rqième question? cette différence est toujours l'effet, ou de ce qu'ils ne .s'entendent pas, ou de ce qu'ils ii'ont pas les mêmes objets présens à leurs yeux et à leur souvenir , ou enfin de ce qu'indifférens à la question même , ils mettent peu d'intérêt à son examen , et peu d'importance à leur jugement.

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