‹ Œuvres complètes d'Helvétius (volume 2)Chapitre 51 sur 203 · CHAPITRE XXIÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIÏ

fausses religions consentent leur autorité*

Da'N'S toute reHgiotiyîe pretmér objet que se proposent les. prêtres est d'engourdir la curiosité 4o l'hoaiiiie^ ^t «d'éloig^ner de àmil de rexaAimi tout dogme dont l'absurdrtê trop palpaîble ne lui pourrait ecbapper.

Pour y parvenir, il &llaÂt j flatter les paasioixs ha^

Cl) La raperstitûni «st enoom itfijdvrd^fil lu Tclîgrmi des pea^hs les |>his .sages. Vkn^iau me, «e>eon1èwe, ni tw l'été les saints. Sa dévotîm >oorisîste Ji ut foÎMt tniVMJHer, -^ *ne pomi^btivttet le ^* manche. Ckpmi» Tpù, «e '}our4à , jouerait àvL ^'okm, serait tm îaipîe^ mais il«6iâMBi dusétten , fàVA passe *ee fo^me^otif mx-cAn^ Avec des iUes.

(a) Les :préttieB -ne nnnàmn {ma^cks Dieu* fronde \ chacun sékm SCS œuvres, maïs selon sa croyance.

maines; il fidlail, pour perpétuer ravettglemetit des hommes^ qu'ils désirassent d'être aTeuglos, et eussent inférât de Têtre. Rien de plus £aicile au bonze. La pratique des vertus est plus pénible que r€il)senrance des superstitions. Il est moins difficile à Thomt^e de s'agenouiller au pied des autels , d'y offrir un saetifice^ de se baigner dans le Gange (i) , et de manger maigre un vendredi^ que de pardonner, comme Camille, à des citoyens ingrats ; que de fouler aux pieds les ricliesses, comme Papirius ; que d'instruire l'univers , comme Socrate. Flattons donc , a dit lé bonxe, les vices humains ; que ces vices soient mes jprotectetirs : sobèstituons les offrandes et les expiations aux vertus, et per* suadons aux hommes qu'on peut ^ par certaines céré>monies superstitieuses , "blanchir l'âme noircie d^s|>las grands crimes. Une telle doctrine devait accroître les richesses et le crédit des bôrizés. Ils en sentirent toute l'importance : il^ l'annoncèrent, et- on la reçut avec joie , parce que les prêtres furent toujours d'autant plu^ relâchés dans leur morale, et' d'autant plus indiil-

(i) 'Se peut-il qu'on ait, chez presque tous les peuples, attaché ridée de sainteté à robseryation d^une cérémonie rituelle , d'une abluIjoQ , etc'. ? Peut -on ignorer encore que les seuls citoyens constamment vertueux et humains, sont les hommes heureux par leur caractère? En effet, quels sont; ][>armiles dévots, les hommes les plus estimables ? ceux qui , pleins de cobfiance ,en Dieu , oublient qu'il est un enfer. Quels sont, au contraire , parmi ces mêmes dévots , les hommes les plus odieux et les plus barbares ? ceux qui , timides , inquiets et malheureux, voient toujotu*s renfër ouvert sous leurs pas. Pourquoi les dévotes sont-elles, en général, le tourment de leur maison, crient-elles sans cesse après leurs valets, en sont^Ues si haïes ? c'est que toujours en transe du diable , elles le voient toujours-prêt à les emporter, et que la, crainte et le n>âlheur rendent cruel. Si la jeunesse est , en général, plus vertueuse et plus humaine gue la vieillesse , c'est qu'elle a plus de désirs , plus de santé , qu'elle est plus heureuse. La nature fut sage de borner la vie de l'homme à quatrervingta on cent ans. Si le«iel eût prolongé sa vieiUèsse, l'homme eût été trop méchant.

sficaioN II, ctiA»ii:RE xxft, «^,--

gen« aiiz crunes, qu'ils étaient plus sévères dans leur discipliné, et plus exacts à punir la violation des rits (t).

Tous les temples devinrent alors l'asile d«s forfaits • la seule incrédulité n'y trouva point de refuge : et comme il €»t, en tous pays, peu d'incrédules ef beapcoi»> de mécbans, l'intérêt du plus gran4 nombre Ait donc d'accord avec «lui des prêtres.

Entré les tropiques, dit un navigateur, sont dent fies en face l'une de l'autre. Dans la première, on n'est poiflt honnête, si l'on ne croît un certain nombre d'absurdités, et si l'on ne peut, sans se toucher, soutenir Ja plus cukante démangeaison : c'est à la patience avec laquelle on la supporte qu'est principalement attaché le nom de vertueux. Dans Fautre île, on n'iinpose nulle croyance aux habitan»; on peut se gratter où cela démange, et même se chatouiller pour «e feire rire; mais on n'est point réputé vertueux, si l'on n'a fait d^ actions utiles à la société.'

l'absurdité de la morale religieuse n'en devrait-elle pas désabuser les peuples? Un prêtre, répondrai-ie s'enveloppe-t-il d'un vêlement lugubre ; affecte-t-il ui! maintien austère, un langage obscur; ne parle-t-il qu'aq nom de Dieu et des mœurs ; il séduit le peuple par les yeux et les oreilles. Que d'ailleurs les mots de mœurs et de vertu soient dans sa bouche de» mots vide» de sens, peu importe. Ces mêmes mots, prononcés • d un ton morufié et par un homme vêtu de l'habit de la pepitence , en imposeront toujours à l'imbécUlité humaine. -

Tels forent les prestiges , et , si je l'ose dire , la simarre brillante sous laquelle les prêtres cachèrent leur ambi-

««tl* !f *='*^"'^1"*» ««"t . ^ g*°*nJ , ««M mceurs , c'est qa'k U pratique des yra.es Tertus, les prêtres ont, dans k reWon païste toujours substitué ceUe des cérémonie, su^ersUtieuses. ^ ^^ ' TOMB II. ,«

178 IIE l'hOBOIE.

tîon -ei leur inkérét personoeL Leur doctrine (ht d^aîl- ]eur$ flévére, à eertaîas éfpwdsy et sa lévérilé contribua encore à tromper le vulgaire. C'était la boîte de Pan- . dore : son débors éUouissait ; mais elle renfermait au dedans le (ânatianie, rignorarnce, la saperstition , et tous les .maux qui successivement ont ravagé la terre. Or y je demande , lorsqu'on voit en tous les temps les ministres des fausses religiansemployer lesTnémes moyens poor accroître et leurs richesses et leur crédit (f ), pour conserver leur autorité et multiplier le nombre de leurs esclaves; lorsqu*on retrouve eu tons les {iajs même absordiié dans les religions , mêmes impostures dans leurs ministres , et même ci.^ulilé dans tous les peuples (a) , s'il est possible d'imaginer «pi'il y ait* essen-

(i) Si les prêtres se font partout les dépositaires et les distributeurs des aumônes , c*est quUls s'approprient une partie de ces aumônes \ c'est que la distribution du reste soutient' Isur crédit et soudoie les pauvres. Tout moyen d'acquérir argent et crédit parah légitime aux prêtres. ÇTest sans honte que le clergé catholique charge des réparations des églises les peuples mêmes dont il épuise le trésor. Les églises sont les fermes du clergé j et , tout au contraire des ritbes propriétaire^ , il a trouvé le moyen de les faive entretenir aux ■dé*pens des autres.

(2) En Tar tarie, sous le nom de dalài lama, si le grand pontife est immortel -, en Italie , sous le nom de pape , le même pontife est in&illible : dans le pays des Mongales , si le vicaire du grand lama reçoit le titre de luiuchta , c'est-à-dire , vicaire du Dieu vivant j en Europe, le pape porte le même nom. A Bagdad, en Tartarie, au Japon , dans le dessein d'âvilir et de soumettre jes rois, les pontifes ^ sous les noms de colins , de lama , de daïro , ont fait baiserjeurs pieds aux empereurs j ils ont exigé que , montés sur leur mule , las empe- * reurs en tinssent la bride et les promenassent ainsi par les rues ; le pape n'a-t-il pas exigé les mêmes complaisances des empereurs el des monarques d'Occident? Les pontifes en tous pays ont donc eu les mêmes prétentions , et les princes la même soumission.

Si les disputes pour le califat ont fait, en Orient, ruisseler le, sang humain, les disputes pour la papanté l'ont pareillement fait couler ça Occidçnt. Six papes assassinèrent leurs prédécesseurs, et se irnirent en leur place. Les papes , dit Baronius, n'étaient point alors des hommes, mais des monstres.

]N'a-t-on pas vu pariât le nom Ôl orthodoxie donné à la reL'gioik

SECTION 1 II, CHAPITRE XXII. i^

tîelfemetit entre les hommes l'inégaUté d'esprit qu'on y suppose.

du plus fprt ,' et celui âk hérésie k celle du faible ? Partout le pouvoir sacerdotal fut producteur du fanatisme, et le fluratisme du meurtre. Partout te htmime» se fii«&tlM*ûler pour des âMiisfls théblogtqiifes, et «donnèrent en ce genre Us mém^ preuves d'opîiiiâtl:«ié et dt courage.

Mats ce n^est pas uniquement dans les a&ires de religion, qus les peuples se so<it partout monfré» Tes méra«s : ils n^oiit paa moins eoaâ<rvé de ressemblance entre euac, l(Mnqu?iL s?e»t agi de f|Mek|iM changeaient dans leurs .usages et leurs coutumes. .Les Tar tares Mantcheoux, vainqueurs 'des Chinois, veulent leur couper les cheveux : ces (ïcrniers brisent leurs fers, attaquent ,' déibnt ces redoui< table» Mantcheoixx, et triomphent de leur» vanuquemn. Le ctt» veut faire raser les Russes j ils se révoltent. Le roi d'Angleterre veot^ docmer des culottes aux montagnard» écossais ; ils s'arment. De rOrient à l'Occident , les peuples sont done partoat les mêmes , et partant les mêmes causes élèvent et détruisent les empires.

' Lors de la conquête de la Chine , quel prince en occupait le trônai? un imbéciUe, une idole qu'on n'osait instruire àa mauvais état de ses a&ireS*, et qui , toujomis encensé par ses favoris , n'avait autour de lui que des intrigans sans esprit , sens lumières et sans courage. Qui commandait aux empires d^Qrient et d'Occident , lorsque Rome et Constantinople forent prises et saccagées par Alaric et Msahomet II? des princes de la même espèce. Tel était peut-être l'état de la France sous la vieillesse^ de Louis XIV , lorsqu'eUe était battue de toutes parts.

La preuve que les hq^mes sont partout les mêmes, c'est Favilis» sèment et l'ignorance où tombent successivement tous les* peuples , selon l'intérêt que le gouvernement croit avoir de ks abrutir. Un ministre est-il inepte; craint-ii, si les peuples ouvrent les yens» d'être reconnu pour tel, il les leur tient fermés j et la stupidité d'un peuple n'est point alors l'effet d'une cause physique , mais morale.

Une cause de la même espèce n'anime-t-ette pas du même esprit ceux que le hasard élève aux mêmes emplois ? Quel est, en Bspagne, en Allemagne, en Angleterre même , le premier soin de l'homme em place? celui de s'enrichir. L'affaire publique ne marehe qu?apràs la sienne.

Dans les charges inférieures de la judicature , si presque tous les hommes ont la même morgue et la même incapacité pour les affaire» d'administration , à quoi l'attribuer ? au défaut de leur organisation ? •"^on, mais k celui de leur instruction. Tout homme exercé aux Cesses de la chicane, accoutumé à ne juger que d'affièl^ Tautorités*^

l8ô BS L^HOMBIE.

Je veux que l'esprit ei les talens soient Teffet d'une cause partioulière ; comment alors se persuader que de grands hommes , que des hommes par eonséqucait doués de cetie singulière organisation , aient cru les fables du paganisme , aient adopté la croyance du vulgaire , et se soient faits quelquefois martyrs des erreurs les plus grossières? Un tel fait» inexplicable tant quon considère Vesprit comme la produit d'une organisation plus ou moins parfeite, devient simple et claàr, lorsqu'on regarde l'esprit comme une acquisition. On ne s'étonne plus alors .que des hommes de génie , en certains genres, ne conservent aucune supériorité sur les

remonte difficilement jusqu'aux premiers principes des lois j îl agrandit sa mémoire et rétrécit son jugement.

Dans Fesprit compile dans le corps « il n'est de parties ibrtes f» les parties exercées. Les jambes des porteurs de chaises , et les bras des bouchers en sont la preuve. Si les muscles de la raison sont, dans les gens de loi , communément assez fiûbks , c'est qu'ils en font peu d'u^e.

Des faits sans nombre prouvent que partout les hommes sont essentiellement les mêmes ; que la différence des climats n'a point d'influence sensible sur les esprits , et même très-peu sur leurs goûts. Llllinois comme Flslandais s'assied près de sa barrique d'eau-de-TÎe jusqu'à ce qu'il l'ait bue. En presque tous les pays , les femmes ont , comme en France, le même désir de plaire , le même goût pour h parure , le même soin de leur beauté , la même aversion pour U campagne, enfin le même amour pour la capitale, oii, toujours environnées d'un plus ou moins grand nombre d'adorateurs , elles se sentent réellement plus puissantes.

. Qu'on promène ses regards sur l'univers entier y si l'on reconnaît même an^ition dans tous les cœurs , même crédulité dans tous les esprits y même fourberie dans tous les prêtres , même coquetterie dans toutes les femmes, même désir de s'enrichir dans tons ks citoyens, comment ne pas convenir que les hommes, tous seni' blables les uns aux anties , ne di£Eèrent que par la diversité de leur instruction j qu'en tous les pays leurs organes sont à peu près les mêmes ; qu'ils ^ font à peu près le même usage , et ((u'enfin Itf mains indiennes et chinoises sont , par cette raison , aussi adroites dans la ûbriqiie des étofies, que les mains européennes? Rien D'indiqué donc , comme on le répète sans cesse , que ce soit à la difi~. tpac9 des btilades qu'on doive attribuer FinégaÙté des esprits.

SECTION il, CHAPITRE XXII. iSl

autres > lorsqu'il s^agit de scîenees ou de questions dont . ils ne se sont point occupes ^ et <ju ils. ont peu méditées. On sait que, dan» cette positicm^-le seul «vandî^e de rhomme d'esprit sur les autces (avantage sans doute considérable) , c est Thabitade qu'il a ^é l'attention ^ e^est la connaissance des meilleures méthodes à suivre dan»■^exa^len d'une -^efilîon : avantage bul, lorsqu'on ne s'occupe point de la recherche de la' vérité.

L'uniformité des ruses (i) employées'par le» xninis«»

(i) Les ruset des prêtres sont les mêmes partout^ Partout les prêtres sont jaloux de s^approprier Pargent àes laïques. L'Église romaine h cet' effet vend la permission d'épouSer sa parente*. Elle s^engsrge pour tant de messes , c'est-à-dire , ppur tant de pSèces de quiiftt sous , à délivrer tous les ans tant d'âm^ du purgatoire , par conséquent à leur faire remettre tant de péchés. A la pagode de Tinagogo , Gomme à Rome , les prêtres, pouf les mêmes *sommeS, vendent à peu près les mêmes espérances.

« A^Tinagogo (dit Fauteur de l'Histoire générale des Voyages »

» tome IX , page 469 ) , le troisième jour d'après un sacrifice qui se

'» fait à la nouvelle lune de décembre , on place dans six longues et

» belles vae& , une infinité de balances Suspendues par une verge de

» lironze. Là , chaque dévot , pour obtenir la rémission de ses péchés,

» monte dans Pun dçs plateaux de ces balances , et , selon Tespèce

» différente de ses fautes , met pour contrepoids dans Fautre plateau

1» difierettt^ espèces de denrées ou dé monnaies. Se reproche-t-il la

» gourmatidise, la violation du jeûne : il se pèse cçntre du miel,

» du sucre ^ des œufs et du beurre.. S'est-il livfé aux plaisirs sen-

u suels : il se pèse contre du coton , de la plume , du drap , des par-

4> fums et du vin. A-t-iljété dur envers, les pauvres ' il se pèse contre

» des pièces de monnaie. Est-il pavesseux : contre du bois , du riz ,

H du cbarbon, des. bestiaux efe des fruits. Est-il enfin orgueilleux : il

]> se pèse contre du poisson sec ^ des balais , d^ la fiente de vache , etc.

» Tout ce qui sert de contrepoids aux pécheurs appartient aux prê-

V très. Toutes ces espèces de dons forment des pues d^une grande » hauteur. Les pauvres. mêmes qui n^ont rien à doinner ne sont point 9 exenqpts. de ces aumônes. Ils.oâfrent leurs cheveux. Plus de cent 9 prétres^spnt assis , les ciseaux çn main , pour les leur couper. Ces

V cheveux forment aussi de grands monceaux. Plus de mille prêtres , n rangés en ordre y. en font des.cordona, des tresses , des bagues , des t bracelets , etc. ^ que des, dévots achètent et emportent comme de » précieux gagea de la faveur du ciel. Pour se faire une idée de la » somme h laquelle on peut évaij^aer ces aumônes pour la seule pagode

i8a DE l'homme.

Ires des religions y la ressemblance des fantâmes aper^ eus par eux dans les réglons intellectuelles (i) , l'égale crédulité des peuples, prouvent donc que la nature n'a pas mis entre les hommes l'inégalité d'esprit qu'on y suppose ; et qif en morale , politique et métaphysique , s^iîs portent sur les mêmes objets des jugemens très— 4i(&^nsy c'est un effet de leurs préjugés et de la sîgni« fication indéterminée qu'ils attachent an mêmes expressions.

Je n'ajouterai qu'un mot à ce que je viens de dire ; c'est que^ si J'ei^prit se réduit à la scienca ou à la con-* naissance des vrais rapports qu'ont entre eux les objets divers ; et si , quelle que soit l'organisation des indi- Tidus, cette organisation, comme le démontre la géométrie, nse change rien à la proportion constante dans laquelle les objets les frappent, il faut-que la perfection plus ou moins grande des organes des sens n'ait aucune influence sur nos idées, et que tous les hommes, organisés comme le commun d'entre eux , aient par conséquent une égale aptitude à l'esprit.

L^unique moyen de rendre encore, s'il est possible, cette vérité plus évidente, c'est d'en fortifier lefrpreuves en les accumulant. Tâchons d'y parvenir par un antre enchaînement de propositions.

» de Tinagogo ^ il sufBra , dît Piuto , auteur de cette relation , de )) rapporter que Tambassadeur ayant demandé aux prêtres k quelle }> somme ils estimaient ces aumônes, ils lui répondirent' sans bésiter, )> que de» seuls cheveux des pauvres , ils en tiraient chaque année » plus de cent mille pardins , qui font quatre-vingt-dix miUie ducats » portugais ».

(i) Quelques philosophes ont défini l'homme un singe qui rit; d'autres , un animal raisonnable ; quelques - ans enfin un animal crédule. Cet animal, ajoutent-ils , est monté sur deux jambes , a les doigts flexibles, des mains adroites : il a beaucoup de besoins, en conséquence beaucoup d'industrie. D'ailleurs , aussi vain et aussi orgueilleux que crédule , il pense que tous les mondes sont faits pour la terre, et que la terre est faite pour lui. Cette définition ou description de l'homme ne serait-elle pas la plus vraie?

SECTION 21, OlftPlXRE XX.m.

iêl

CHAPFTRE XXIII.

foùit dé v^ité (ftd ne toU'rédUedUo èc tmfait.

De Fav«a de presque 1009 le» philosophes , les pln« snkli'mes vérités I une fois MmpUfiée'S et réduites à kiivs moindres termes , se convertissent en f^itSi etdèstoiv ne pré^ment plus à l'esprit ^e cette proposition ^ h blanc- est i^c, 1» noir est itof> (r). L'obscurité appa-

(!>• Cbacun deinande» qu^estnee que vérité 'du évidente? h racine des mots indique Fldée qaon j doit attacher. Évidence est uii dérivé de vîdere , video , je vots.

Qu*est*iM qd^iliie proposîffotl éviclieiite pour moi T c'est ufi fait de Fe^i$tenc« duqfuol fe piûs mVssurer per le témovgut^ de mes sens , îamaîs trompeurs, si je les interroge avec la précaution et FaUentioa requise.

Qu'est-ce qu'une proposition évidente pour le général des hommes? c'est parciikinent im £iît dont tous petfveAl s^assuarer par le lémoi* l^oage de leurs sens., et dont ils peuvent de plus vérifier b chaque. ins\ant Pexistence. Tels sont ces deux faits : deujg et deux font ijuatre ; le tout eH plus grand que sa partie .

Si )e prétends , par exemple <, que ,> dans les mers du nord , il est un polype monstrueux, nommé Kraken, et que ce polype est grand comme une petite île ; ee fôil , évident pour moi si je. l'ai vu ^ si j'ai porté à son exanoe» teute l^llerition nécessaire poui m'assurer de sa. yé«lt«é , n^est pue même prdbahle pour (psi ne Fa pas vu. Il est plus raison nabli» de douter de ma véracité que de»«roire » TexisteBce d'un. 9nifnal si extraordinaire.

Mais st y diaprés les voyageurs , je décns la véritable foniie des

édifices de Pékin , cette destuription , évidente pour ceux qui Th»-

iHtent , n'est que j^s ou moins probable pour les autres. Anssi le

y rai n^es^ii pas toujours évident , et le probable est41 sou veut vrai.

Mais en quoi l'évidence d^re-t-elle de la probabilité? ^ l'ai dé^à

dit : « évidence est uo fait qui tombe sons nos sens , et dont tpus les

» hommes peuvent , à cbaque instant ,, vérifier l'existence. Quant à

» la probabilité , elle est fondée sur des conjectures , sur le témoi«»

» gnage des hommes , et sur cent preuves de cette espèce. Évidence

» est un point unique. Il n'est point divers degrés d'évidtnce ^: il est

» au contraire divers degrés de probabilité selon la différence, i° des

iS4 OE l'homme.

rente de certaines vérités n est dotÈC point clans les vérités mêmes 9 maïs dans la manière peu nette de les présenter 9 et Timpropriété des mots pour les exprimer. Les réduit-on à un fait simple; si tout fait peut être également aperçu de touj^ les hommes (i) organisés comme le commun d'entre eux^ il n'est point de vérités qu'ils ne puissent saisir. Or, pouvoir s'élever ^u:( mêmes vérités 9 c'etf avoir essentiellement une égale aptitude à l'esprit.

Mais est-il bien vrai qme toute vérité soit réductible aux propositions claires ci-de^us énoipcées ? Je n'ajouterai qu'une preuve à celles qu'en ont déjà données les philosophes. Je la tire de la perfectibilité de Tesprit humain : que suppose cette perfectibilité? deux choses: l'june p que tonte vérité est essentiellement à la portée de tous les esprits ; l'autre ; que toute vérité peut être clairement présentée.

< La puissance que tous les hommes ont d'apprendre un métier y en est la preuve* Si les plus sublimes découvertes de%anciens mathématiciens^ aujourd'hui comprises dans les élémens de géométrie , soi^t sues des

a» gens qui attestent ; a° du fait attesté. » Cinq hommes ftie disent avoir vu un ours dans les forêts de la Pologne^ ce fait, que rien ne contredit , est pour moi très-probable. Mais que non-seulement ces cinq hommes , mais encore cinq cents autres , m'attestent avoir rencontié dans ces mômes forêts des spectres , des ogres, des vampires y leur témoignage réuni n'a pour moi rien de probable , parce <|n'il est, en pareil cas, encore plus commun de rassendbler cinq cents menteurs , que de iroîr de tels prodiges.

(i) Met-on sous nos yeu% tons les faits, de la comparaison desquels doit résulter une vérité nouvelle ; attache-t-ou des idées nettes aux mots dont on se sert pour la démontrer , rien alors ne la dérobe Il nos regards ; et cette vérité , bientôt réduite à un fait simple , sera , par tout homme attentif, conçue presque aussitôt que prc^posée. A quoi donc attribuer le peu de progrès d'un jeune homme dans les sciences? à deux causes : au défaut de méthode dans les maîtres i au défimt d*ardeur et d'attention dans félève.

.SECTION II, chàpitkt: xxiit. i85

géomètireé le* moins célèbres, c'est que ces découvertes sont réduites à des faits»

Les vérités une fois portées à. ^e point de simplicité , »i parmi elles il en était quelques-unes auxquelles les hommes ordinaires ne pussent atteindre » c'est alors qu'appuyé sur l'expérience , on pourrait dire que , sembkible à l'aigle, le seul d'entre les diseaux qui plane audessus des nues et fixe le soleil, le génie seul peut s'éle* vcr Aux royaumes intellectuels , et y soutenir Yédat d'uhe vmté fiouveik. Or, rien de plus contraire à l'expéri^ice» Le génie a-Ml aperçu une telle vérité? k .présente-ot-il dairement? à l'instant même tous les esprits ordinaires la saisissent et se l'approprient. Le génie est un chef liardi ; il sa fak jour aux régions des découvertes ; d y outre un chemin , et les esprits communs se précipitent en foule après lui. Ils ont donc en eux la force nécessaire pour le suivre. Sans cette force, le génie y pénétrerait seul; cependant son unique privilège fut d'en frayer le premier la route.

Mais q«el est l'instant où les plus hautes vérités devi^ment à la portée des esprils les plus communs ? c'est celui où , dégagées de l'obscurité des mots , et réduites à des propositions plus ou moins simples^ elles ont passé de l'empire du génie dans celui des sciences. - I.usque-là , semblables à ces âmes ei^rantes dans les de* meorcs célestes, attendant L'insnaiit qu^elles doivent ani* mer un corps et paraître & la lumière , les vérités encore inconnues errent dans les régions des découvertes, attendant que le génie les y saisisse et les transporte au aéjour terrestre. Une foi» descendues sur la ^ terre et déjà aperçues des excellens esprils, elles deviennent un lÂen commun.

Dans ce siècle, dit Voltaire, si l'on écrit communément mieux en prose que dans le siècle passé , à quoi les modernes doivent-ils cet avantage ? aux modèles

l86 ms LKOMMB.

exposes devant eux. Les modernes ne se vanteraient pas de cette supériorité , si le génie du dernier siècle, déjà converti en scitfnce (r), ne fhXf si je lose dire, entré dans la circulation. Lorsque les découvertes du génie se sont métamorphosées en sciences , chaque décottvert«, déposée dans leur temple, y devient un bien commun; le teoiple-s'onvreà tous* Qui vent savoir, sait, et est k peu près sûr de iaire tant de toises de science par jour. Le temps fixé pour, les apprentissages" eA est la preuve. Si la plupart des arts, au degré de perfection oit maintenant ils sont portés, peuvent être regardés comme le produit dos découvertes de cent hommes de génie mises bout à bout, il faat donc , pour exercer ces arts , que Touvrier réunisse en lui ^ et sache heureuse* ment appliquer les idées de ces cent heaumes de génie. Quelle plus forte preuve de la perfe^ibilité de F-esprit humain et de son aptÎMde à sai^r toute e^>èee de vé* rite l

Que des arts pn passe aux sciences, on reconnaît également que les vérités dont rapeixevance ent autrefois déifié leur inventeur, sont aujourd^hài irès^-^^ommunes. Le système de Nevrton est partout enseigné»

Il en est de lauietir dune vérité nouvelle , comme d*un astronome que le désir de la gloire ou la carîo^îlé fttit monter à son observatoire. Il pointe sa lunette vers lescieux^ A-l«il aperça dans leur profondeur quelque

(i) Cette métamorphose perpétuelle du génie en science, m^a souvent fait soupçonner que tout dans la nature se prépare et s^amèue de lui-même» Peut-être la perfection des arts et des science» eat-etle iftoins FoQuvre du géoie.quc du temipaet d« h uécn9si\é^. Le pfogre\ uniforme des sciences dauç tous les pa^fs., confirmerait cette api'» nion. En eÉTet , si , dans toutes les nations , comme Fobserve Hume, ce n'est qu'après avoir bien écrit en vers , qu'on pandent à hien écrira éh prose , une mavcbe si csnstante de la yais0ii bumaittê me paraîtrait reâfet d'une' cause générale et sourde \ elle sa|^sc;E9Ît, du moins , une égale aptitude à Fesprit dans tous les hommes de tous les siècles ^ de tous les pays.

«^■■i^* V •ri.^mmr^^^mtmm-^^Ê^^

SECTION H, GHAPITKE XXIII. S87

astfe'oi!^ quelque satellile nouveau, il appëUe ses amis : ils moplent, regardent à travers lar lunette ; ils aper^ çoivent le même astre , parce qu'avec des organes à peu près semblables ^ les hommes doivent découvrir les mêmes objets.

S'il était des idées auxquelles le^ hommes ordinaires ne pussent s'élever , il serait des vérités qui ^ dansToten-» dcie des siècles , n'auraient été saisies que de deux on trois bdtnmes de la terre également bien organisés ; le reste des faabitans serait à cet égard dans une ignorance invincible. La découverte du earréide l'hypoténuse égal an carré des deux autres cot^ du triangle^ ne. serait connue que d'un neuveàu Py thagore : l'esprit humaio; ne serait point susceptible de perfectibilité : il y aurait enfin des vérités réservées à certains hommes en particvilier. L'espérience, au contraire» nous apprend que les découvertes les plus sublimées clairement présentées' sont conçues de tous : de là ce sentiment d'étonnement et de honte toujours éprouvé , lorsqu'on se dit : 'Rien d^' plus* simple que celte Dériîé^ comment ne ïaurais^je pas toujours aperçue? Christophe Colomb en est une preuve. Lors de son départ' pour l'Amérique, ri««, di» Paient lés courtisans , de plus fou que cette entreprise. A son retouî'j rien, disaieht-ils , de plus facile que cette' découi^erte. Ce langage, souvent celui de l'envie, n'est-il jamais celui de la bonne foi? N'est-ce pns de la meilleure foi du monde que, tout à coup frappé de l'évidence d'une idée nouvelle^ et bientôt accoutumé à la regarder comme triviale, on croit l'avoir toujours sue?

A-t-on une idée nette de l'expression d'une vérité? a-t-on, nbn-seulçmént dans sa mémoire , maïs encore bâbituelleiffaçnt préseqite^ à aop souvenir, toutes les idées de la comparaison desquelles celte vérité résulte? n'esl-on enfin aveuglé par aucun intérêt, par aucune superstition? cette vérité bientôt réduite à ses moindres

x88 DE L'riOMME.

termes I c'est^-à-dire à cette proposition simple, le blanc est blanc j le noir est noir y sera conçue presque aussitôt ^e proposée.

En effet » si les systèmes des Locke et des Newton , sans être encore portés au dernier degré de elarté , sont néanmoins généralement enseignés et connus, les hommes organisés -comme le commun d'entre eux peuvent donc s élever aut idées de ces grands génies* Or, concevoir leurs idées (i) , c'est avoir la même apti-* tude à Tesprît. Mais de ce que les hommes atteignent ii ces vérités , et de ce que leur science est en général Conjonrs proportionnée au désir qu'ils ohx d'apprendre, peuNon en conclure que tous puissent également s'éle^ ver aux vérités encore inconnues?

* (i) Puisque les hommes conversent et disputent entne eux, il flint donc qu^ils se sentent intérieurement doués de la faculté d'apercevoiv les mêmes vérités ^ et par conséquent d'une égale aptitude à Tesprit. Sans cette conviction , quoi de plus absurde que Tes disputes des politiques et des philosophes ! Que servirait de se parler , si Ton ne pouvait s'entendre ? Si on le peut , il est donc évident que l'obscurité d'une proposition n'est jamais dans les choses, mais dans les. mots. Cette vérité, prouvée par l'expérience, donne la solution du pro^ blême proposé, il y a cinq ou six ans, par FAcadémie de Berlin : savoir^ si les vérités métaphysiques en générai , si les premiers principes d* la théologie naturelle et de la morale, sont susceptibles de la même évidence que les vérités géométriques. Attache-t-on une idée uette an mot probité ; la regarde-t-on avec moi comme Vhabitude des octions utiles à la patrie : que faire pour déterminer démonstrativement quelles sont les actions vertueuses ou vicieuses? nommer celles qui sont utiles ou nuisibles à la société. Rien de plus facile. U est donc certain , si le bien public est l'objet de la morale , que ses préceptes, fondés sur des principes aussi sûrs que ceux de la géométrie , sont , tomme les propositions de cette dernière science , susceptibles des. démonstrations les plus rigoureuses. U en est de même de la métaphysique : c^est une science vraie , lorsque, distinguée de la scholastique y on la resserre dvis les bornes que lui assigne la définition d^ Bacon.

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SECTION Il/cBtAPITKE XXIV. 189

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