‹ Œuvres complètes d'Helvétius (volume 2)Chapitre 56 sur 203 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De la seconde cause de TinégâUté des esprits* *

Presque tous les hommes sont sans passions > sans amour ^ur la gloire (i). Loin d'eïi exciter en eux le désir, kjL plupurt des gouvememens, par une petite et fausse politique (2) , cherchent au contraire à l'é-^ teindre. Alors , indifférens à lar gloire, les citoyens îoint peu de cas de Festime publique , et peu d'ejforts pour la mériter.

(i> Permi» aux insensés de déclamier saii$ cesse ^contre les pas-» sions; Sans elles , il n^est ni gi:atid artiste , ni grande général , ni grand ministre, ni grand poète , ni grand philosophe. On n'est 'point philosophe , lorsque , indifférent au mensonge ou à la' vérité , on s« livre à cette apathie et ii oe repos prétendu philosophique qui retient Tâme dans Fengourdissement , et retarda sp toarçtie vers k vérité. Que cet état soit doux , qu^on s'y trouve à Tabri de l'envie et de la iltreur des bigots , et qu'en consé£[uence le paresseux se dise prudsnt ; aoit : mais qu*il ne se dise pas pkilosopêe. Qaelle est la société la . plus dangereuse ' païqr la' jeiinesse ? celle de ces hommes prudeuA, &cretft, et d'autant plus sûrs d'étouffer dans l'adolescent tout genre d'émulation , qu'ils lui montrent dans l'ignorance un abri contre la ' persécution , par conséqàent le bonheur dans l'inaction.

Parmi les «pâtres > de l'oisî^eté , il est quelquefois des gens de beaucoup d'esprit : ce sont ceux qui ne doivent leur paresse qu'aux dégoûts et aux chagrins éprouvés dans la recherche de la vérité. La plupart des autres sont des hommes médiocres ) ce qu'ils désiraitit , c'est que tous le soient. Cest l'envite qtii leur fait fréch^ lu pa* resse. . '

(2) Le prpjet de la plupart des despotes est de régner sur des esclaves, de changeiî chaque hon^me en automate. Cps despotes > séduits par l'iiitérét du moment , oublient que rimbécillité des su-

Je ne vois dans la plupart des hommes que deé comitte^çans avides. SHls artutnt, ce n'est point dans Tespérance de dkmner leur nom k quelque contrée nouvelle. Uniquement sensibles à Tespoir du gain, ce qu'ils craignent, c'est qtié léttf vaisseau ne s'écarte dêS routes fréquentées* Or, ces routes ne sont pas celles des découvertes. Que lé navire soit par le hasard ou la tempêta porté sur des tles inconnues , le pilote ^ foreé d'y relâcher , n'en reconnaît ni les terres ni les habîtans. Jl y fait de l'eau , remet à la voile , et court de nouveau les cQtes pour y échanger ses marchandises. Kentré enfin daiu le port^ il désarme, «t remplU le msigasin du propriét£|ire des richesses et des d^nréeà du retour ^ et ne loi rapporte aucune découverte.

Il est peu de Colomb ;.el, sur les mers à^ ce monde^ umquement jaloux d'honneurs, de places , da crédit et de richesses , peu d'hommes s'embarquent pour la découverte de vérités nouvelles. Pourquoi donc s'étonner si ces découvertes sont rares ?

Les vérités sont , par la main du ciel , semées çà et là dans une forêt obscure et sans route. Un chemin borde cette foi*ét ; il est fréquenté par une infinité de voyageurs. Parmi eui , il est des curieux à qui l'épaisseur et l'obsonrité même du bois inspirent le désir d y pénétrer: ils entrent; niais embarrsrssés dans les ronces, déchirés par les épines et rebutés dès les premiers pas, ils abandonnent l'entreprise et regagnent le chemin. D'autres , mais en petit nombre , animés , non par une curiosité vague , mais par un désir vif et constant de gloire , s'enfoncent dans la forêt, en traversent les fondrières , et ne cessent de la parcourir jusqu'à ce que le hasArd leu^ ait enfin découvert quelque vérité plus ou

jets annonce la chute des rois , qu'elle est destructive de leur empire , et qu'éhfin il est , à la longue , plus facile de rdgit un peuple , éclairé qu\m peuple stupide.

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SECTION ni, CHAflTRE IV. f^)

moins importante. Cette découverte faite , Us reviennent sur leurs pas, percent une route de celte vérùe jusqu'au grand chemin , et tout voyageur alor$ Ja regar^^ «o passant , parce que tous ont des jeuf pour

I «percevoir 9 et qu'il ne leur manquait, pour la découvrir, que le désir vif de la chercher et la patience né-« cessûir^ pour h trouver.

U^ boDune jaloux d'un grand nom doit s'anner de la patience du chaaseur. Il en est du philosophe comme du sauyage : le moindre mou venaient du dernier écarte de lai Je gibier, et la moindre distraction du premier éloigne de lui la yérilé. Bien n'est, pkis pénible que de tenir long-temps ^n corps et son esprit dans le mémQ état d'immobilité ou d'attention ; c'est le prpduit d'une grande passicm. Dfins le sauvage, c'est le besoin de manger; dans le pliilosephe, c'est celui de la gloire qui opère cet effet.

Mais quest-oa que ce besoin de la gloire? le besoin même du plaisir. Aussi, dans tout pays où ta gloire cesse d'en être représentative, le citoyen est indifférerai à la gloire , le pays est stérile en génies et en*découverteSa

II n'en est cependant point qui de temps en temps ne produise des hommes illustres, parce qu'il n'en est aucun où il ne naisse de loin en loin quelque citoyen qui, frappé, comme je l'ai dit, des éloges prodigués dans l'histoire aux talens, ne dé§ire d'en mériter de pareils, et ne se mettre en quête de quelque vérité nouvelle. S'obstine-t-il à sa recherche ; parvient-il à sa découverte j est-il onorgueilli de sa conquête ; la porte-l-il en triomphe dans sa patrie : quelle est sa surprise, lorsque l'indifférence avec laquelle qtï la reçoit, lui apprend enfin le peu de cas qu'on en fait!

Alors, convaincu qu'en échange des peines et des fatigues qu'exige là recherche de la vérité, il n'aura chez lui que peu de célébrité et beaucoup de persécution ,

il perd courage , se rebute , ne tente pflus de nmivelles découvertes, se livre à la paresse, et s'arrête au milieu de sa carrière.

Notre attention est fugitive : il faut des passions fortes pour la fixer. Je veux qu'en, s'amûsant l'on calcule une page de chiffres, on n'en calcule point un volume qu^n n'y soit forcé par Tintérét puissant de sa gloire ou de sa fortune. Ce sont les passions qui mettent en action l'égale aptitude que les hommes ont à l'esprit. Sans elles , cette aptitude- n'est en euiL qu'une puissance morte.

Mais, dira "'t* on, si la force de notre constitution déterminait celle de nos désirs , si l'homme devait son génie à ses passions, et ses passions à son tempéjvment; dans cette supposition, le génie serait encore ennous^ l'effet de l'organisation , et par conséquent un don de * la nature.

C'est à la discussion de ce point' que f e réduit mmn^ tenant cette question.

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