CHAPITRE XXIII
De la forcé du sentiment de l'amour de sot.
'JuE sentiment de l'amour dé soi ^ différemment modifié dans les différens hommes^ est essennellemeot le même dans tous. Ce sentiment est indépendant de la 'finesse plus bu moins grande des organes. On peut être sourd y aveugle , bossu ^ boiieul, et avoir Je même dé^ir de sa conservation y la même haine pour là douleur^ et le même amour pour le plaisir.
(i) Uameordé la glaire j^èvl^Thonlmf'atMie^iis êe lai-méim ; il étfBud le» fkcftkéB 'ii 9on 4aie ei de squ esprit. Ibû <]ai véptr- .derait cet «moivr comme l'effet d'une oxgam^atipn particulière, «e tromperait. Le. désir, de la gloire est une passion tellement factice 'et dépendante de la forme de gouyemement, que le l^shtteur peut toujonrt à son gré réteiodrê ou l^ttmaer.dsns une natioa.
283 I>E VnOMME.
Ni la force ^ ni la faiblesse du tempérament, ni la perfection des organes n'augmentent ou ne diminuent en nous la force du sentiment de Famour de soi. Les femmes n'ont pas moine d'amour pour elles que les hommes, et elles n'ont cependant pas la même organisation. S'il était un moyen de mesurer la force de ce sentiment , ce serait par sa constance , son unité ^ ^t , si j'ose le dire, par sa présence habituelle. A tous ces égards , le sentiment de l'amour de soi est le même dans tous les hommes.
C'est ce sentiment qui tantôt les arme d'an coursée opiniâtre, comme d*une épée, pour trionf»pher des plus grands obstacles, et qui tantôt les doue d*nne crainte prudente, comme d'un bouclier, pour échapper au danger. C'est ce sentiment enfin qui, toujours occupe du bonheur de chaque individu, veille sans cesse à sa conservation. Or, si l'amour de soi est à cet égard le même dans tous , tous sont donc susceptibles du même degré de passion, par conséquent du degré propre à mettre en action l'égale aptitude qu'ils ont à l'espnt. Mais j'admets pour un moment que le sentiment de l'amour de soi se fit moins vivement sçntir à l'un qu'à l'autre : il est certain que cette différence, non encore aperç^ie par l'expérience, serait par conséquent trèspetite , et qu'elle n'influerait en rien sur les esprits.
Un mécanicien ne détourne d'un fleuve que la partie nécessaire à mouvoir les rouages et les machines pla-" cées le long de son rivage ; il laisse le surplus des eaux suivre leur cours et se perdre dans des marais. Il ne faut donc pareillement détourner du sentiment total de l'amour de soi que la partie propre à mettre en action l'égale aptitude que tous les hommes ont à l'es-^ prit. Cette partie est moins considérable qu'on ne le pense. Consulte-^t-on sur ce point l'expérience : elle nous apprend que la crainte de la férule ^ du fouet ^ oa
SECTION ÏV, CHAPITKE XXIII. 283
d^une punition encore plus légère , suffit pour douer l'enfant de l'attention qu'exige l'étude et de la lecture et des langues (i). Or, cette espèce d'attention est, ou la plus j ou du moins une des plus pénibles et des plus fatigantes (2).
L'expérience nous apprend encore que toutes nos découvertes sont des dons du hasard; que nous lui devons le premier soupçon de toute vérité nouvelle ; que toutes les vérités de cette espèce sont, pour ainsi dire, saisies sans attention; que leur découverte , par cette raison, a toujours été regardée comme une inspiration , et qu'il n'est point de poète ni de philosophe à qui l'expression harmonieuse et brillante , claire et précise de ses pensées , n'ait coûté plus de^oins et de travail que ses idées les .plus heureuses.
D'où il résulte que tous les hommes organisés comme le commun d'entre eux sont susceptibles du degré d'atjtention requis pour s'élever aux plus hautes vérités , et que , dans l'hypothèse où le sentiment de l'amour de soi ne (ut point le même dans tous (hypothèse sans doute impossible), la petite différence qui se trouverait à cet égard entre les hommes n'aurait encore aucune influence sur leur espritl
En effet, qu'on suppose le sentiment de l'amour de soi plus vif dans l'un que dans l'autre , ce sentiment , comme l'expérience le prouve, n'en serait pas moins également habituel dans eux. Or, si toute supériorité d'esprit dépend moins d'une attention vive que d'une
(i) Il n^est point d'art ou de scieDOe qui n'ait sa langue particulière ; et c'est Fétude de cette langue qui , dans un âge avancé , nous rend incapablea de l'étude d'une nouvelle science.
(a) Si l'étude de lenF propre langue paraît en général moins pé • nible auxenfans que l'étude de la géométrie, c'est quelles enfans éprouvent plus liabituellement le besoin de parler que celui de comparer ensemble des figures géométriques , et que le besoin senti de {'attention la rend toujours moins désagréable et moins pénible.
a84 DE l'HOMME.
attention babhuelle (i) , il est évident que , dans cett^ supposition , tous les hommes seraient encore 4oué$ du degré de passion nécessaire pour mettre en açûoa l'égale aptitude qu'ils ont à l'esprit.