CHAPITRE XXIV
Des grandes idées, eff^ de la constance dans F attention.
Un désir violent occasionne souvent un efiori d'esprit plus vif que tu>ntinu. Or, l'acquisition des grands takns suppose un travail opiniâtre et un désir de s'instruire encore pluS habituel que vif. Quelque occupés que le5 gens du monde soient de leur fortune et de leurs plai^ airs, ib éprouvent par instant des désirs de g\cnre>
(i) Lorsqu'il 8'agU d'esprit » k lecteur, pour bien saisir ra^% idées , doit rappeler à sa mémoire que Tesprit est le produit d^ .raUentioo t et Fattentian celui d'une passion quelconque , et surtout de celle de la gloire 5 qu'eu vain le hasard ou l'éducation nous offiriraît dans une lecture , une conversation, etc. , des objets de la comparaîswi desquels il pût résulter des idées nouvelles j que oes objets seraient pont nous des semences stériles , si l'attention ne les fécondait , c'est-àdire , si nous n'avions un intérêt , un désir vif de les cQinparer, Bt d'observer les ressemblances et les diffërepces , les convenances et les disGonvénances cpie qes objets put entre eux e% avec nQU9-
Si l'on dit souvent du grand homme qu'il est fils du malheur, c'est qu'en général , toujours occupé de s'y soustrairç , l'homme est alors forcé de penser et de réfléchir. Il est donc toujours ce que ^^ fait ]s^ p^itioQ oii il se trouve. Mais.l'àdvennté est-elle si salutaire qu'on le dit ? oui , dans la première jeunesse , lorsqu'on peut encore cpntracter l'habitude de penser et de réfléchir. Cet âge passé , le mal' heur aCQige l'homme et ^éclai^e peu. « L'infortune , dit le proverbe » écossais , est saioe à déjeuner , indifSh^ente à dîner , et mortelle « ^ souper. » D'ailleurs , l'adversité n'eircite souvent en nous qu'une eflTervescence vive et momentanée , parce qu'elle est souvent passa-^ gère. La pas^iQn de la gloire est plus durable , et , par cette raison t '^ plus propre à produire de grands hommes et k former de graa^ talens.
Pôurqtlôi ces désirs sont-ils stériles en eux? c est qu'ils ne sont pas assez durs^les. C'est i-la constance des désirs que sont attachés les grands succès. Si les Agnès trompent toujours les Amolphes, c'est que le désir de voir leurs amans est en elles toujours plus habituel que le désir de les en em.pé<^er ne Test à leurs surveillans. Les habitans du Kamtschatka ^ d'une stupidité sans égalé à certains égards ^ sont à d'autres d'une industrie tnerveilleuse. S'agît*il de se faire des vêtemens? leur lidresse^ dit leur historien^ surpasse celle des Européens (i). Pourquoi ? c'est qu'ils habitent une des contrées de la terre la plus sujette aux intempéries de l'air^ où par conséquent le besoin d'être vêtu se fait le plus habituellement sentir. Le besoin habituel est toujours industrieux É^prouve-t-on celui de la considération ; procure-t-elle le pouvoir (cet objet commun du désir des hommes), on fait tout pour l'obtenir. C'est dans la possession de cette estime qu'on concentre tout son bonheur; et c'est alors que le désir de la gloire s'iden-^ tifie avec l'amour de nous-mêmes.
Si ce dernier sentiment, comme l'expérience le prouve, est habituellement présent à tous les hommes , il doit donc les douer tous de l'espèce d'attention à laquelle est attachée la supériorité de l'esprit.
Tous les hommes organisés comme le commun d'entre eux sont donc susceptibles, non - seulement de passions, mais encore du degré habituel de passions suffisant pour les élever aux plus grandes idées*
(i) Si ks habitaDS du Kamtschatka nous surpassent dans certains arts, ils peuvent nous égaler en tous. Les talens ne sont que la dif» férente application du même esprit à des genres divers.
Qui soulève une livre de plume ou de laine , soulève une livre dt ier ou de plomb. La dififôrence aperçue entre Tindustrie des habitans du Kamtschalka et la nôtre, tien! donc à la diiSerente de besoins que doivent éprouver, dans des climats différens, des peupîkès sauvages ou policés^
a86 BE L HOMME.
D'où provient Textrême inégalité d€£s écrits? de ce que personne ne voit préciâement (i) le» mexues objets, ne s'est précisément trouvé dans i es mêmes positions (2) , n'a reçu la même édocadon , et de ce qu^eafin le basard qui préside à notre instruction ne conduit pas tous les hommes à des mines également riches et fécondes.
C'est donc à l'éducation ^ pnse dans toute l'étendue du sens qu'on peut attacher à ce mot, et dans lequel même l'idée du hasard se trouve comprise (3) y qu'on peut rapporter l'inégalité des esprits.
Pour compléter les preuves de cette vérité , il ne me reste qu'à montrer, dans la Section suivante ^ les erreurs
Ci) Dans chaque pays, il est un certain nombre dTobiets queFédaca' tîon offire paiement à tous , et c'est cette impression uniforme de ces objets qui produit dans les citoyens cette ressemblance d^iaées et de sentimens à laquelle on donne le nom d'esprit et de caractère national.
II est en outre un certain nombre d^o^ets divers que le. hasard et Féducation présentent à chacun des individus, et c'est l'impression difi^rente de ces objets qui , dans ces mêmes individus , produit cette diversité d'idées et de sentimens li laquelle on donne le nom d'esprit et de caractère particulier.
(2) Je suppose qu'on ne puisse s'iBustrer dans les lettres sans paf ' tager son temps entre le monde et la retraite j que ce soit dans les déserts que se ramassent les diamans, et dans les villes qu'on les taille, les polisse et les monte ^ il est évident que le hasard et la fortune, qui me permettent d^habiter tour à tour la ville etlacampa^^> auront plus &it pour moi que pour un autre.
(3) Il est à Rome des conservatoires ou écoles de musique dont on sort toujours bon musicien , et dans lesqu^ il se forme tous les anS ipielques hommes de génie. On voit aussi à Paris une école des ponts et chaussées dont il ne sort que des gens instruits » parmi lesquels s€ trouvent quelques hommes supérieurs.
Une excellente éducation peut donc les mi^iplier dans une natioi/, et Êdre du reste des citoyens des gens de sens et d'esprit. Or, ces avantages d'une excellente éducation sont suffisans pour encourager à l'étude d'une seiaace à la perlectioa de laquelle est ea partie atta^ ché: le bonheur de l'humanité.
SECTIOir lY, CHAPITRE XXIV. aSj
et contradictions où tombent ceux qui , sur ce même sujet , adoptent, des principes difierens des miens.
Je prendrai Rqusseau pour exemple. C'est de tous les auteurs celui qui , dans ses ouvrages , a traité cette questiou avec le plus d'esprit et d'éloquence*