CHAPITRE IV
Vhomme de la nature doit être cruel.
Que nous présente le spectacle de la nature? une multitude d'étret destinés à s'entre-dévorer. L'homme en particulier, disent les anatomistes , a la dent de ranimai carnassier: Il doit donc être vorace, et par conséquent cruel et sanguinaire. D'ailleurs la chair es> pour lui Faliment le plus sain , le plus conforme à son organisation. Sa conservation, comme celle de presque tontes les espèces d'animaux, est attachée à la destruction des autres. Les hommes, répandus par là nature dân$ de vastes forêts, sont d'abord chasseurs.
Plus rapprochés les uns des autres, et forcés de trouver leur nourriture dans un plus petit espace, le besoin les fait pasteurs. Plus multipliés encore , ils deviennent enfin cxdtwatcurs. Dans toutes ces diverses positions, l'homme est le destructeur né des animaux, soit pour se repaitre de leur chair , soit pour défendre contre eux le bétail , le6 fruits , grains et légumes nécessaires à sa subsistance.
L'homme de la nature est son boucher, son cuisinier; ses mains sont toujours souillées de sang. Habitué a\i meurtre, il doit être sourd au cri de^ la pitié. Si le cerf aux abois m'émeut« si ses larmes font couler les miennes, ce spectacle si touchant par sa nouveauté est agréable au sauvage que l'habitude y endurcit.
La mélodie la f)lus agréable à l'inquisiteur c'est le hurlement de la douleur j il rit près du bûcher où l'hérétique expire. Cet inquisiteur , assassin autorisé par la loi, conserve même au sein des villes la férocité de l'homme de la nature. Plus on se rapproche de cet
SECTION V, CHAPITRE IV. 3ô5
état y pliji6 on s'accoutume au meurtre , moins il coûte. Pourquoi le dernier boucher est-il, au défaut de bourreau, forcé d'en remplir les fonctions? c'est que sa profession le rend impitoyable. Celui qu'une bonne éducation n'accoutume ps^s à voir dans les maux d'au— trui ceux auxquels il est lui-même exposé,. sera toujours dur et souvent sanguinaire. Le peuple l'est; il n'a pas l'esprit d'être humain. C'est, dit-on, là curiosité qui l'entraîne à Tyburn ou à la Grève : oui, la . première fois ; s'il y retourne , il est cruel. Il pleure aux exécutions, il est ému; mais l'homme du monde pleure à la tragédie, et la représentation lui en est agréable.
Qui soutient la bonté originelle des hommes, veut les tromper, taut-il qu'en humanité comme en religion il y ait tant d'hypocrites et si peu de vertueux ! Prendra-t-on pour bonté naturelle, dans l'homme, les égards qu'une crainte respective inspire à deux êtres à peu près égaux en forces? L'homme policé lui^-même n'est-il plus retenu par cette crainte ? il devient cruel et barbare.
Qu'on se rappelle le tableau d'un champ de bataille au moment qui suit la victoire , lorsque la plaine est encore jonchée de morts et de mourans ; lorsque l'avarice et la cupidité portent leurs regarda avides sur les vêtemens sanglans des victimes encore palpitantes du bien public; lorsque, sans pitié pour des malheureux dont ellescedoublent les souffrances , elles s'en approchent et les dépouillent.
Les larmes, le visage effrayant de l'angoisse, le cri aigu de la douleur, rien ne les touche; aveugles aux pleurs de ces infortunés, elles sont sourdes à leurs gémissemens.
Tel est l'homme aux champs de la victoire. Est*il Tome II. 20
:)o6 Bc l'homme.
plus bumaîn sur les trônes d'Orient (i) , djoù il cornniafide aux lois? Quel «sage y faii-il de sa puissance? s'occupe-t-il de la félicité de ses peuples ? soulage-t-il leurs besoins? allége-t-il le poids de leurs fers? FOrient est- il libre et décbar^ du îoug insuppoistable du despotisme ? Chaque jour au contraire ce joug s'appesantit. Cest sur la crainte qu'il inspire^ c'est sur les barbaries exercées sur des esclaves tremblans, que le despote mesure sa gloire et sa grandeur. Chaque jour est marqué par l'invention d'un supplice nouveau et plus cruel. Qui plaint les peuples en sa présence est son ennemi , et qui donne à ce sujet h des conseils à son » maître , lave , dit le poète Saadi^ ses mains dans son » propre sang. »
Indifférent au malheur des Romains , Arcade > uniquement occupé de la poule qu'il nourrit, est forcé par les barbares d^abàndonner Rome : il se retire à Ravennes , y est poursuivi par l'ennemi : une seule armée lui reste y il la le^ oppose ; elle est attaquée , battue. On lui eit appœnd la défaite : en proie , lui dit-on, à l'avarice et à la cruauté du vainqueur, Rome est pillée, les citoyens fuient nus, ils n*ont le temps de rien emporter. Arcade impatient interrompt le récit : A-'t^n, dit«-il, sauvé ma poule?
(i) Le despotisme de la Chine est, dlt-oo, fort modéré. L'abondance de ses récoltes en est la preuve. En Chine, comme partout ailleurs ,*ou sait que , pour féconder la terre , il ne suffît pas de faire de bons livres d'agriculture ; qu'il faut encore que nulle loi ne s'appose a la bonne culture. Aussi les imp6ts \k la Chine, dit à ce sujet M. Poivre, ne sont portés sur les terres médiocres qu'au trentième du produit. Les Chinois jouissent donc presque en entier de la propriété de leurs biens. Leur gouvernement à cet égard est donc bon. Biais jouit-on ppreillement , à la Cbine , de la propriété de sa personne ? l'habituelle et prodigieuse distribution qui s'y fait de coups .de bamboux prouve le contraire. C'est l'arbitraire des punitions qui sans doute y avilit les âmes , et fait de presque tout Chinois un négociant fripon , un soldat poltron , un citoyen sans honneur.
SECTION V, CKAfltKt: IV. So^ .
Tel est l'homme ceint d,e la courqi),ne du despotisme ou des lauriers de la victoire (i). Affranchi de la crainte des lois ou des représaiUeS', ses injustices n'ont d'autre fuesure que celle de sa puissance. Que devient* donc celte honte .originelle que tantôt . Rousseau suppose dans l'homme, et que taniôt il lui refuse?
Qu'on ne m'accuse pas de nier l'existence des hommes bons. Il en est de tendres , d^ compatissans aux maux ile leurs semblables; mais l'hunianité est en emx l'effet de réducaûon et non de la nature.
Nés parmi les Iroquois , ces mênles hommes en eussent adopté les co^itume^ barbares et cruelles. Si Jlousseati est encore sur ce point contradictoire à tui-
même, c'est que ses principes sont eji .contradiction
(i) Montesquieu compare le defpotbme oriental % Tarbrc abattu par le sauvage pour en cueillir les fruits. Un simple fait , rapporté dans le journal intitulé État politique de l'Angleterre , donnera peut-être du despotisme une idé9 encore plus effrayante.
« Les Anglais , dit le journaliste , investis dans le fort Guillaume
» par les troupes du souba ou vice-roi de Bengale , sont faits pri*
3» sonniers. Enfermés dans le cachot noir de Collicotta , ils y sont, au
» nombre de c«nt quarante-six, entassés dans une espace de^dix-huit
» pieds carrés. Ces maRieureux , dans un des climats les plus chauds
» de Puni vers , et dans la saison la plus chaude de ce climat , ne re*
» çoivent d'air que par une fenêtre eir partie bouchée par la largeur
» des barreaux. A peine y sont-ils entrés, qu'ils sont trempés *de
» sueur jt dévorés de soif. Ils étouffent , poussent des cris affireux ^
2> demandent qu'on les transporte dans une plus grande prison. Om
» est sourd à leurs plaintes. Ils Tffulénf mettre en mouvement Pair
»^qui les environne ; ils se sei^cnt , à cet éStet , de leurs chapeaux-^
3» ressource impuissante , ils tombent en défaillance , et meurent*
9 Ce qui survit boit sa sueur, redemande de l'air , veut qu'on les
y> partage en deux cachots. Us is'adressent , à cet effet , au jemman-
» daar, un des |;ardes de la prison. Le cœur du garde s'èuvre k tst
» pitié et à l'afitrice. Il consent, pour une grosse somme y4'»vérte<
» le souba de leur état. A^son retour , les Anglais vivans crient , du
» milieu des^adatres, qu'on leur rende Pair , qu'on ouvre le cachot :
» Malheureux! dit le garde, achevez de mourir! le souba repose.
» Quel esclave oserait troubler ^u sommeil ! » Tel est le despotisnu*
3o8 " Dm l'homme.
avec tes propres expériences; cVst qa'il écrit tsntôt d'après les uns, tantôt d'après les autres.