‹ Œuvres complètes d'Helvétius (volume 2)Chapitre 85 sur 203 · CHAPITRE Iir · texte numérisé non relu

CHAPITRE Iir

De la bonté de Thomme ou hercean-.

Je vous aime , ô me^ conçiioy^^ I et nsLon premier désir est de vous être utile* J envie sans doute yos suffrages : mais voudrais-je devoir au menson^ et votre estime et vos éloges? Mille autres vous Irooapercmt; je lie serai point leur complice. Les uns vous diront lK>ns, et flatteront le désir que vous avez de vous croire tels : ne les en croyez pas* Les autres vous diront mé^ chans : ils vous mentiront pareillement.: Vqus n'^t^s ni Vun ni l'autre. Nul individ»^ ne nalc bon , nul individu ne nait méchant. Les homtu^ sont lun ou l'autre , selon qu'un intérêt conforma ou contraire les réunie ou les divise (1). Des philosophes croient les hommes nés d^QS l'état de guerre : le désir commun de posséder les mêmes choses, les arme, disent-ils, dès le berceau, les uns contre les autres.

L'état de guerre sans doute suit de près l'instant de

(i) Si rhomiott est quelquefois méchant , «'tet lorsqu^U a mtérei de Fétre } c'est lorsque les lois qui , pat la ci^^iiite d^. k pusHion ^ Tespoir de la récompense , devraient le porter à le^vertii » le {K>rtest au contraire au yice. Tel est rhoouae dan3 les pajs despotiques» c'est-à-dire , dans ceux de la ilalterie^ de la bassesse, delà bigoiterie» de respionuage ^ de la paresse , de Fb jpocrisie , du menfionge , de la trahison, etc.

SECTION Vj CflàPITRE III. ^QJ

* leur naossauee ; la paix amre eux est peu durable ; oe^ pefidani Us ne uaissept point ennemis. La bonté ou Isi xuéchaneeté est, en eux un accident : c'est le prodiùt de leurs lois bonnes ou mauvaises^ . Ce qu'on appdle dans riKNnQiiie la bonté ou le sens moral est sa Lien* veiUance pour les autres, et cette bi«;iveillançe est tou^ )ours en lui proport^omnée à l'utilité dont ils lui sont, le préfère mes oonciloyens aux étrangers , et mon ami à mes concitoyens. Le bonheur de mon ami se réfléchit sur mm; s'il devient plus nohe et plus puissant, je participe à $a richesse et à sa puissance : la bienveillance p^ur l^s autres est donc l'efifet de l'amour de nous-'memes. Or > si Tai^ourr de sqî » cM^pae* je l'ai prouvé «Section Vf, est en n<iu3 l'effet, nécessaire de la faculté de j$eiitii!r i^otre atiiour pour Içs antres, ^uoi qu'en di'senlt les. âb^ftesborystes^ est dpnc ps^eiUement l'eff&t de <:elte iDiéme faculté* < ". «

. Qu'^estK^e en elfet c|ue oet^je bonté originelle ou ce sens moral tant vanté par les Anglais- (i)? Quelle idée nette se former d'un pareil sens (a), et sur quel fait .

^ (i) Ce$t sur une ob&arvatîoa coostante et générale quVst fondé ce proverbe : Mal d*auirui n'est que son^e. L'expérience ne prouve donc pas que les hommes soient si bons.

« (2) Admet-on un* sen» moral ?potvqiioi pas un sent algébrique ou chimique ? Pourquoi ceéto dans l'homme un sixième sens ? Sentit-ee pour lui donner des {déea plus nettes de V morale ? mw qu'e&t^e que la morale ? La science des moyens inventés par les hommes pour vû^re entre eux de la manière la pltts heureuse passible. Que le puissant ne s^oppose point à ses progrès , cette science se perfectionnera proportionnellement aux lumières que les peuples- acquerront. On veut que la moralç soit Fœuvre de Dieu ; mais- elle fait en tout pays partie de la législation des peuples : or , la législation est des hommes. Si Dieu est réputé Fauteur de la morale^ c^est qull Test de la raison humaine , et que la morale est Fœuvre de cette raîscfti» Identifier Dieu et la morale , c'est être idolâtre , c'est diviniser Fourrage des hommes. Ils ont fait des conventions : la morale' nVst que k recueil de ces conventions. Le véritable obîel de cette stiénce est la' félicité du plus (^and nombre : Salus populi supréma leàc eUo. Si

ag8 DE l'homme.

en fonder l'existence? Sur ce qu'il est des hoonnes bons? mais il en est aussi d'envieux et de menteurs, omnis homo mendax* Dira-t-on , en coDséc[uence , que ces hommes ont en eux un sens immoral d'envie , ou un sens mentitîf. Rien de plus absurde que cette philosophie théologique de Shaftesbury; et cependant la plupart des Anglais en sont amateurs , comme les Français l'étaient jadis de leur musique ; tandis qu'aucun étranger ne peut comprendre l'une et écouter l'autre.

Selon let|rs philosophes^ l'homme indifférent , l'homme assis dans son fauteuil , désire le bien des antres : mais en tant qu'indifférent , l'homme ne désire et ne peut même rien désirer. L'état de désir et d'indifférence est contradictoire : peut-être même cet état de pariaite indifférence est-il impossible. L'expérience m'apprend que l^homme ne naît ni bon ni méchant : son bonheur n'est pas nécessairement attaché aux malheurs d'autrui; au contraire, dans toute saine éducation j l'idée de ma propre félicité sera toujours plus ou moins étroitement liée dans ma mémoire à celle de mes concitoyens, et le désir de l'une produira en moi le désir de l'autre. D'où il résulte que l'amour dtf prochain n'est, dans chaque individu, qu'un effet de l'amour de lui-même. Aussi les plus bruyans preneurs dé la bonté origineUe (r) n'pnt-ils pas toujours été les plus zélés bienfaiteurs de l'humanité.

la morale des peuples produit si souvent Teffet contraire , c^est que le puissant en dirige tous les préceptes & son avantage particulier ; c'est qu'il se répète toujours , Salus gubernantium suprema lex esto ; c'est qu'enfin la morale de la plupart des nations n'est plus maintenant que le recueil des moyens employés et des préceptes dictés par le nuissant'pour affermir son autorité et pouvoir être impunément injuste.

(i) Les romanciers du beau moral ignorent sans doute le mépris que doit avoir pour leur roman quiconque , en qualité de ministre , de lieutenant de police et d'homme public , est âi portée de connaître rivimauité. x

SECTION Y, CHAPITRE Ht- agg

Se fôt-îl agi. du salut d* Angleterre ? pour la sauver > dit-on , le paresseux Shaftesbury, cet ardent apôtre du beau moral , ne se fut pas fait porter jusqu'au pàrle-^ ment. Ce n'est point le sens du beau moral , c'est l'a-^ mour de la gloire et de la patrie qui forme les Horace , les Brutus et les Scévola (i). Les philosophes anglais me répéteraient en vain que le beau moral est un sens qui , ise développant avec le fétus de l'homme , le rend , dans un temps marqué , compatissant aux maux de ses semblables. Je pu^is me former une idée de mes cinq sens.^ et des organes qui les constituent; mais j'avoue que je n'ai pas plus <d'idée d'un sens moral , que d'uti éléphant et d'un château moral.

Se servita-t-on encore long-temps de ces mots vides de sens qui, ne présentant aucune idée claire et distincte (12)/ devraient être à jamais relégués dans les écoles tbéolo^ques? Entend-on par ce mot de sens moral le sentiment de compassion éjprouvé à la vue d^nn malheureux? Mais, pour compatir aux maux d'un liomme, il faiit d-abord savoir qu'il souffre, et pour cet effet avoir senti la douleur. Une compassion sur

(i> Ce système sî vanté du beau moral n'est au fond que le système -des idées innées , détruit par Locke, et redonné de nouveau sous un nom et une forme différente,

(2) Ce n'est point le sentiment du beau moral qui fait travailler l'ouvrier , mais la promesse de vingt-quatre sous pour boire. Qu'un homme soit infirme , qu'il doive la prolongation de sa vie aux soins assidus de ses domestiques ^ que doit-il faire pour s'assurer la continuité de ces mêmes soins? faut-il qu'il précbe le beau moral? non , mais qu'il leur déclare que, n'étant point sur son testament, il rééokipensera leur zèle de son vivant en leur comptant chaque année de sa vie telle gratification honnête et graduelle. Qu'il. tienne parole, il sera bien servi , et il l'eût été mal s'il n'en eût appelé qu'à leur sens du beau moral.

. Point d'objets sur lesquels on ne pût donner de pareilles recettes , qui, tirées du principe de l'intérêt personnel, seraient tout autrement efficaces que des recettes extraites ou de la métaphysique théologique ou de la métaphysique akmbiquée du Shaitesburysme.

3oO DE L0OMME*

parole en suppose encore la Gonnaissance. D'ailleurs ^ quels sont le> maux auxquels en général on se monire le plus sensible ? ce sont ceux qu on. a soufierts le plus impatiemment, et dont le souvenir i en eonséquenee^ est le phis habiluellexnént présent à notre mémoire. La compassion n'est donc point en nous nnsentiraent inné. Qu'éprouvai - je à la présence d'un aialbeureux ? une émotion forte. Qui la produit ? le souvenir des douleurs auxquelles Tbomme est su)et , et aus.quelles )e suis moi-même exposé (i).. Cette idée me trouble ^ m'importune; et tant que cet infortuné est en ma, présence, je suis tristement affecté. L'ai-je secouru^ ne le vois -je plus? le calme renaît insensiblement dans mon ame^ parce qu'en proportion de son éloignenvent , le souvenir des maux que me . rappelait Sa présence s'est insensiblement efiacé. Quand je mi'attendrissais sur lui , c'était donc sur moi-même que je m'attendrissais. Quels sont ^ en efiet , les mava auxquels je con^ pâtis le plus? ce sont, comme je Tai déjà dit, nonn seulement ceux que j'ai sentis ^ mais ceux que je puis sentir encore : ces maux , plus présent à ma méoioire^ me frappent le plus fortement. Mon attendrissement pour les douleurs d'un infortuné est toujours proportionné à la crainte que j'ai d'être affligé des mêmes douleurs. Jp voudrais, s'il était possible^ en anéantir en lui jusqu'au germe ; je m'affranchirais en même temps de la crainte d'en éprouver de pareilles. L'amour des autres ne sera jamais dans l'homme qu^un effet de l'amour de lui-même (a) , et par conséquent de sa

(i)On écrase saoft prtié «ne moutlMl, un« arangnéc , un kistcte , et Fon me voit pas aans peii»e égorger un boanf. Pourquoi ? c^cst qo« dans un grand animal l^efiTusion d\k sang , les convulsion» de la aou^ fvance rappedent à la raénioire un sen^meut de éouieur ^pjc n'y rappelle poLut récrasement d^im insecte.

(a, Deux nations ont-elles intérêt de s'unir ? elles foat entre elles ua traité de bonté ci d'bttmaiiitipécipnMiiie. Que T^ne dlei deux aMieoa

SECTION V5 CHAPITRE III, 3oi

sensibilité physîtjue. En vain Rousseau repète4-il sans cesse cr que tous les hommes sont bons , et tous les « premiers mouvemens de la nature droits. » La nécessité des lois est la preuve du contraire. Que suppose celte nécessité? que ce sont les divers intérêts de l'homme qui !e rendent méchant ou bon , et que le seul moyen de former des citoyens vertueux, c'est de lier l'intérêt particulier à l'intérêt public. ' Au reste, quel homme moins persuadé que Rousseau de la bonté originelle des caractères? Il dit, page 125 , tome P'.de ï Emile : « Tout homme qui ne con- » natt point la douleur , ne connaît ni l'aitendrîsse- » ment de Thumanité , ni la douceur de la commisé- » ration : son cœur n'est ému de rien ; il n'est point » sociable : c'est un monstre avec ses semblables.... » Il ajoute , page 459 , tome I ibid. : « Rien, selon moi, dé » plus beau et de plus vrai que cette maxime, on ne 1» plaint jamais dans autrui que les maux dont on ne se » croit pas soi-même exempt -^ et c'est pourquoi , ajoute- » t-il, le prince est sans pitié pour ses sujets, le riche » est dur avec le pauvre, et le noble avec le roturier. » D'après, ces maximes, comment soutenir la bonté origineHe de lliomme, et prétendre que tous les carac* tères sont bons?

La preuve que Thumanité n'est, dans l'homme, quie l'effet du souvenir des maux qu'il connaît ou par luimême (i), ou par les autres; c'est que, de tous les

ne trouve plus d^avantage à ce traité \ elle le rompt. Yotià l'i^inroe. L'intérêt détermioe sa haioe ou soa amour . L'l»unaiiité n'est point essentielle à sa nature. Qu'entend-on , en efièt, par ce mot essentiel? 43e sans quoi u&e chose n'existe pas. Or « en ce sens , le sensibilité physique est la seuLs qualité essentselle a la nature de l'hottimc.

(i) On frémit au spectacle de l'assassin t;u'on roue. Pourquoi? c'«st que son sapplice rappelle li notre souvenir la mort et la douleur il laqu|pUe la na^re nous a condamnés. Mais pourquoi les bourreauic et les chirurgiens sont- ils impitoyables? c'est quliabttués ou d*

3o2 i>E l'homme.

moyens de le rendre humain et compatissant , le plus efficace est de Thabituer, dès sa plus tendre jeunesse, à * s'identifier avec les malheureux et à se voir en eux. Quelques-uns ont, en conséquence, traité la compassion de faiblesse. Qu'on lui donne tel nom qu'on voudra, cette faiblesse sera toujours à mes yeux la première djes vertus (i), parce* qu'elle contribuera toujours le plus au bonheor de Thunianité. ^

J'ai prouvé que la compassion n'est ni un 5^715 moral, m un sentiment inné , mais un pur effet de Famour de soi. Que s'ensuit - il ? que c'est ce même amour di- •' versement modifié, selon 1 éducation différente qu'on reçoit , les circonstances et les positions où le hasard nous place, qui nous rend humains ou durs ; que les hommes ne naissent point compatissans , mais que 4;ous peuvent le devenir, et le seront lorsque les lois, la forme du gouvernement et l'éducation, les rendront tels.

O vous ! à qui le ciel confie la puissance législative , que votre administration soit douce, que vos lois soient sages, et vous aurez pour sujets des hommes humains, vaillans et vertueux ! Mais si vous altérez ou ces lois ou cette sage administration , ces vertueux citoyens mourront sans postérité, et vous n'aurez près de vous que des méchans , parce, que vos lois les auront rendus

torturer ud coupable , ou d'opérer sur un malade » sans éprouver eux-mêmes de douleur, ils deviennent insensibles à ses cris. N^aperçoit-on plus dans les souffrances d'autrui celles auxquelles on est soi-même sujet ? on devient dur.

(i) Le besoin d*être plaint dans ses malheurs , aidé dans ses entreprises ; le besoin de fortune, de conversation , de plaisirs , etc.', produisent dans tous le sentiment de Pamitié. Elle n*est donc pas toujours fondée sur la vertu : aussi les méchans sont-ils comme les bons susceptibles d'amitié , et non d'humanité. Les bons seuls éprouvent ^ ce sentiment de compassion et.de tendresse éclairée , qui , réunissant rhomme a^ l'homme, le rend l'ami de tous ses concitoyqps. Ce sentiment' n'est éprouvé que du vjertueuz.- *

SECTION V, CHAPITBE HT. 5o3^

tels. L'homme, indifférent au mal par sa nature, ne s'y livre pas sans motifs. L'homme heureux est humain : c'est le lion repu.

Malheur au prince qui se fie à la bonté originelle des caractères (i)! Rousse^ la suppose : l'expérience, le dément. Qui la consulte, arpprend que l'enfant noie des mouches (2) , bat son chien , étouffe son moineau , et que, né sans humanité, l'enfant a Wu^ les vices de l'homme.

Le puissant est souvent injuste ; l'enfamt robuste l'est de n^éme : n'est-il pas contenu par la présence du maître, à l'exemple du puissant, il s'approprie par la force le bonbon ou le bijou de son camarade ; il fait pour une poupée , pour un hochet, ce que l'âge .mûr fait pour un titre ou un sceptre. La manière uniforme d'agir de ces deux âges a fait dire à de La Motte :

Cest qae déjk Fen&nt est homme , Et que rhomme est encore enfant.

C'est sans raison qu'on soutient la bonté originelle des caractères. J'ajouterai même que, dans l'homme, la bonté et' l'humanité né peuvent être l'ouvrage dé la nature, mais uniquement celui de l'éducation.

(i) Qae d'arrêts et d'édîts cruels pi^ûvent cqntre la. prétendue bonté naturelle de l'homme !

(3) On loit des enfans enduire de cire chaude de» hannetons , des cerfs-volans , les habiller en soldats , et prolonger ainsi leur mdtt pendant deux ou trbis mois. En Taia dira-t-on que ces enfans ne réfléchissent point aux douleurs qu'éprouvent ces insectes. Si le sentiment de la compassion leur était aussi naturel que cehii de là crainte , il les avertirait des souffrances de l'insecte , comme la crainte les avertit du danger à la rencontre d'un aniifaal furieux.

3o4 i^ l'homme. .

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