‹ Œuvres complètes d'Helvétius (volume 2)Chapitre 93 sur 203 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Çuels motifs ont pu engager Roussemtà se faire Fapolo'

giste de Tignorance?

d'ssT à Rousseau à nous éclairer sur ce poîiii. aU 3i> n'est point y 4it-il (page 18/ tome U de \ Emile) i » de philosophe qui venant à connaître le vrai ^t le . » faux , ne préférât le mensonge (ju'il a trouvé k la vé- » rite découverte pariuie autre» Quel est, ajoute-t-il i^ » le philosophe qui pour sa gloire ne tromperait pas ]» volontiers le genre humain?»

Rousseau serait-il ce philosophe (i) ? Je ne me per-

(i) Il n'est point de proposition , soit morale , soit politique , que Rousseau n'adopte et ne rejette tour à tour. Tant de contradictions ont fait quelquefois suspecter sa bonne foi. D assure , par exemple (tome II, page iii3>^ dana une note de Y Emile y u Que c'est au 3> christianisme que les gouTememens modernes doivent leur plus » solide autorité et leurs révolutions moins fréquentes j que le chris- M tianisme a rendu les princes moins sanguinaires ; que c'est Une « vérité prouve par le feit. » Il dit ( Contrat social , Chap. YIII ) « qu'au moins le paganisme n'allumait point de guerres de religion ^ » que Jésus , en établissant un royaume spirituel sur la terre, sépara s le système théologique du système politique \ que l'état alors cessa 3> d'être un; qu'on y vit naître des divisions intestines qui n'ont » jamais cessé d'agiter le peuple chrétien ^ que le prétendu royaume » de Fautre monde est devenu , sous un chef visible , le plus violent » despotisme dans celui-ci ; que de la double puissance spirituelle » et ternporelle a résulté un conflit de juridiction qui rend toute 3» bonne politique impossible dans les états papistes \ qu'on n'y sait » jamais auquel du prêtre ou du maître on doit obéir ; que la loi » chrétienne est nuisible \k la forte constitution de l'état ; que le 3» christianisme est si évidemment mauvais , que c'est perdre le temps » que de s'amuser à le démontrer. »

Or, en deux ouvrages donnés presque en même temps an public^ comment imaginer que le même homme puisse être si contraire à lui-même , et qu'il sotitienne de bonne for dcrrx piropositrons aussi coDtradictoiresi?

3aS DE l'aomme.

mets pas de le penser. Au reste , s'il croyait qn'un mensonge ingénieux pût à jamais immortaliser le nom de son inventeur y il se tromperait (i) : le vrai seul a des succès durables. Les lauriers dont Terreur quelquefois se couronne n'ont qu'une verdure éphémère.

Qu'une âme vile, un esprit trop faible pour atteindre au vrai , avance sciemment un mensonge ; il obéit à son instinct : mais qu'un philosophe puisse se faire l'apôtre d'une erreur qu'il ne prend pas pour la vé- 'fité (2) même, j'en doute : et mon garant est irrécusable ; c'est le désir que tout auteur a de l'estime publique et de la gloire. Rousseau la cherche sans doute; mais c'est en qualité d'orateur, non de philosophe. Aussi, de tous les hommes célèbres est-il le seul qui se soit élevé contre la science (5). La méprise-t-il en lui ? manquerait-il d'orgueil ? non , mais cet orgueil fut aveugle un moment. Sans doute qu'en se faisant l'apologiste de l'ignorance, il s'est dit à lui-même :

« Les hommes en général sont paresseux , par con- » séquent ennemis de toute étude qui les force à l'at- » tention.

» Les hommes sont vains , par conséquent ennemis » de tout esprit supérieur.

(i) J'en excepte cependant les mensonges religieux.

(a) L'homme, je le sais, n^aime point la vérité pour la vérité même. Il rapporte tout à son bonheur. Mais , s'il le place dans Tacquisition d'une estime publique et durable , il est évident , puisque cette espèce d'estime est attachée k la découverte de la vérité , qu'il est , par la nature même de sa passion , forcé de n'aimer et de ne rechercher que le vrai. Un nom célèbre qu'on doit à l'erreur est un prestige de gloire qui se détruit aux premiers rayons de la raison et de la vérité.

(3) Gonséquemment à la haine de Rousseau pour les sciences , j'ai Yu des prêtres se flatter de sa prochaine conversion. Pourquoi, disaient-ils, désespérer de son salut? il protège l'ignorance, il hait les philosophes , il ne peut soufifrir un bon raisonneur :

Si Jean-Jacque ^tait saint, que ferait-il de plus?

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SECTIOIT V, CHAPITRE IX. 829

» Les hommes médiocres, enfin, ont une haine se- » Crète pour les savans et jpour les sciences. Que j'en » persuade Tihutilité; je flatterai la vanité du stnpide; » je me rendrai cher aux ignorans; je serai leur maître , Tb eux mes disciples; et mon nom, consacra par leurs o> éloges, remplira l'univers. Le moine lui-même se 3» déclarera pour moi (i). L'homme ignorant et crédule y> est l'homme du moine : la stupidité publique fait sa » grandeur. D'ailleurs , quel moment plus favorable à » mon projet? En France, tout concourt à dépriser les » talens. Si j'en profite, mes ouvrages deviennent cé- » lèbres. >>

Mais cette célébrité doit-elle être durable? L'auteur de V Emile a-tr41 pu se le promettre ? Ignore-t-il qu'il s'opère une révolution sourde et perpéluelle dans l'esprit et le caractère des peuples, et qu'à la longue rignorance se décrédite elle-même (a)?

Quel moyen de faire long-temps illusion à l'Europe? L'expérience apprend à ses peuples que le génie ^ les lumières et les connaissances sont les vraies sources de leur puissance , de leur prospérité, de leur vertu ; que lenrfaiblesse et le malheur sont, au contraire, toujours l'effet d'un vice dans le gouvernement, par conséquent de quelque ignorance dans le législateur. Les

(1) Tous les dévots sont ennemis de la science. Sous Louis XIV , ilj^ donnaient le nom de jansénistes aux savans qu'ils voulaient perdrelis y ont depuis substitué le nom d'Encyclopédistes. Cette expression h'a maintenant en France aucun sens déterminé : c'est un mot, prétendu injurieux , dont les sots se servent pour diffîtmer quicbnque a plus d'esprit qu'eux.

(2) Le despotisme , ce cruel fléau de l'humanité est le plus souvent une production de la stupidité nationale. Tout peuple commence par être libre. A quelle cause attribuer la porte de sa liberté ? à son ignorance , à sa folle confiance en des ambitieux. L'ambitieux et le peuple , c'est la fille et le lion de la fable : a-t-elle persuadé à cet animal de se laisser couper les griffes et limer les dents , elle le livre aux mâtins.

33o Dk l'homme»

liommès ne croiront donc jamais les sciefices et les lumières vraiment nuisibles.

Mais 9 dans le même siècle^ on a tu quelquefois les arts et les sciences se perfectionner» et les noceurs se corrompre. J'en conviens; et je n'ignore pas avec quelle adresse l'ignorance , toujours envieuse , profite de œ fait pour imputer aux sciences une corruption de mœurs entièrement dépendante d'une autre cause.

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