HOMME
donneUY , point de foret giboyeuse , qni ne devienne entre elles un germe de discussion et de guerre. Le poisson et le gibier cessent-ils d'être abondans : chacune défend le lac ou le bois qu'elle s'approprie , comme le laboureur l'entrée du cbamp prêt à moissonner.
La faim se renouvelle plusieurs fois le jour, et, par cette raison , devient dans le sauvage un principe plus actif quie ne Test cfaéfc un peuple policé la variété de ses goûts et de ses désirs. Or, l'activité dans le sauvage est toujours cruelle , parce qu elle n'est pas contenue par la loi. Aussi, proportionnément au nombre de ses habitans, se commet-il au nord de l'Amérique plus de cruautés et de crimes que daiis l'Europe entière. Sur quoi donc fonder l'opinion de la vertu et du bonheur des sauvages?
Le dépeuplement des contrées septentrionales, si souvent ravagées par la famine, prouverait-il que les Samqïédes soient plus heureux que les Hollandais? Depuis l'invention des armes à feu et le progrès de l'art militaire (i) , quel état que cel|ii de l'Eskimau ! A qui doit-il son existence? à la pitié des nations euro-, péennes. Qu'il s'élève quelque démêlé entre elles et lui , le peuple sauvage est détruit. Est-ce un peuple heureux que celui dont l'existence e^t aussi incertaine?
Quand le Huron ou l'Iroquois serait aussi ignorant que Rousseau le désire, je ne l'en croirais pas plus fortuné. C'est à ses lumières, c'est à la sagesse de sa législation, qu'un peuple doit ses vertus, sa prospérité,
(i) Un peuple es|-il heureux , pour continuer de Tétre, que faut-il ? que les nations voisines ne puissent Fasservir . Pour qet effet, ce peuple doit être exercé aux armes ^ il doit être bien gouverné , avoir d^habiles généraux , d'excellens amiraux , de sages administrateurs de ses finances, enfin une excellente législation. Ce n'est donc jamais de bonne foi qv^on se fait Fapologiste de Tignorance. Rousseau sent bien que c'est à l'imbécillité commune à tous les sultans qu'il faut rap^ porter presque tous les malheurs du despotisme*
SECTION V, CHAPITRE *Vni. 325
sa population et sa jAiissance. Dans quel neiement les Russes devinrent-ils redoutables à l'Europe ? lorsque le czar les eut forces de s'éclairer (i)« Rousseau veut absolument <c que les arts , les sciences > la philo- »' Sophie et les habitudes, qu'elle engendre ^ changent y> bientôt l'Europe en désert (2), et qu'enfin les.con-^ j> naissances corrompent les mœurs.» Mais sur quoi fonde*t-il cette opinion ? Pour sp^jenir de bonne foi ce paradoxe^ il faut n'avoir jamais porté ses regards •sur les empires de Constantinople , d'Ispahan , de Déli , de Méquinès , enfin sur aucun de ces pays où rignorance est également encensée et dans les mosquées et dans les palais.
Que voit-on sur le trône ottoman? un souverain doÉt le vaste empire n'est qu'une vaste lande ^ dont toutes les richesses et tous les sujets rassemblés, pour ainsi dire/ dans une capitale immense , ne présentent qu'un vain simulacre de puissance, et qui^ maintenant
(i) Quelques ofBciers adopteot en France Popinion de Rousseau j ils veulent des soldats automates. Cependant jamais Turenne ni Gondé ne se sont plaints du trop d'esprit des leurs. Les soldats grecs et romains , citoyens au retour de la campagne , étaient nécessairement plus instruits , plus éclairés , que les soldats de nos jours j et les armées grecques et romaines valaient bien les nôtres.
(2) De toutes les parties de FAsie , la plus savante est la Chine , et c'est aussi la mieux cultivée et la plus habitée. Quelques érudits veulent que Fignorante et barbare Europe ait été jadis plus peuplée qu'elle ne l'est aujourd'hui. Ma réponse à leurs nombreuses citations , ' c'est que dix arpens en froment nourrissent plus d'hommes que cent arpens en bruyères , pâtures, etc. j c'est que l'Europe était autrefois couverte d'immenses forêts , et que les Germains se nourrissaient du produit de leurs bestiaux. César et Tacite l'assurent, et leur témoignage décide la question. Un peuple pasteur ne peut être nombreux. L'Europe civilisée est donc nécessairement plus peuplée que ne Tétait l'Europe barbare et sauvage. S'en rapporter là-dessus à des historiens , souvent menteurs ou mal instruits , lorsqu'on a en main des preuves évidentes de leur mensonge, c'est folie. Un pays sans agriculture ne peut sans un miracle nourrir un grand nombre d'habitans. Or, les miracles sont plus rares que les mensonges.
326 itf: l'homme.
sans force pour résister à latlaque d*iin sealdes princes chrétiens, échouerait devant le rocher de Malte, et ne jouera peut-être plus de rôle en Europe,
Quel spectacle offre la Perse? des habitans épars dans de vastes régions infestées de brigands , et vingt tyrans qui j le fer en main , se disputent des villes en cendres et des champs ravagés.
Qu aperçoit«on .dans Flnde , dans ce climat le plus favorisé de la nature ? des peuples paresseux , a vilia par l'esclavage , et qui, sans amour du bien public , sans élévation d'ame, sans discipline, sans courage, végètent sous le plus beau ciel du monde (i) ; des peuples, enfin, dont toute la puissance ne soutient pas Teffort d*une poignée d'Européens. Tel est , dans une grande partie de rO rient, 1 état des peuples soumis à cette ignorance si vantée.
Rousseau croit-il réellement que les empires que je viens de citer soient plus peuplés que la France, l'Aile* magne, Fltalie^ la Hollande, etc.? Croit^-il les peuples ignorans de ces contrées plus vertueux et plus fortunés que la nation éclairée et libre de l'Angleterre ? Non , sans doute. Il ne peut ignorer des faits connus du pelit^maltre le plus superficiel , et de la caillette la plus dissipée. Quel intérêt détermine donc Rousseau à prendre si hautement parti pour Fignorancc?
(i) Les Indiens n^ont nulle force de caraetére ^ ils nWt que Tesprït de commerce. H est vrai que la nature a tout fait pour eux : cV^t elle qui couvre leur sol de ces denrées précieuses que PEurope y vient acheter. Les Indiens en conséquence sont riches et paresseux. Us aiment Targent , et n'ont pas le courage de le défendre. Leur ignorance dans Part militaire et dans la science da gouvernement les rendra long-temps vils et méprisables.
SECTION V, CfiAPÏ^RE IX. 3^7