‹ Œuvres complètes d'HelvétiusChapitre 33 sur 74 · LETTRE XVIII · texte numérisé non relu

LETTRE XVIII

Mon cher rival, mon poète, mon philosophe J je reviens de Berlin , après avoir essuyé tout ce que les chemins de la Westpbalie , les inondations de la Meuse, de l'Elbe et du Rhin, et les vents contraires ^ur la mer, ont d'insupportable pour un homme qui revole dans le sein de l'amitié. J'ai montré au roi de Prusse votre épître corrigée ; j'ai eu le plaisir de voir qu'il a admii^e les mêmes choses que moi , et qu'il a fait les mêmes critiques. Il manque peu de chose à cet ouvrage pour être parfait. Je ne cesserai de vous dire que , si vous continue» à cultiver un art qui semble si aisé , et qui est si difficile , vous vous ferez un honneur bien rare ^ parmi les quarante ; je dis les quarante de l'Académie^ comme ceux des Fermes.

Les Institution^ physiques et VAnti-Machiayel sont deux monumens bien singuliers. Se serait- on attendu qu'un roi du nord et une dame de la cour de France eussent honoré à ce point les belles-lettres? Prault a dû vous remettre de ma part un ^nti-MachiaueLYous^ avez eu la Philosophie leihnitzienne de la main de son aimable et illustre auteur. Si Leibnitz vivait encore , il

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moarrait de joie de se voir ainsi expliqué, bu de honte de se voir surpasser en clarté, en méthode et en ëlé* gance. Je suis, en peu de choses, de l'avis de Leibnitz; je l'ai même abandonné sur les forces vives : mais, après avoir lu tout ou presque tout ce qu on a fait en Allemagne sur la philosophie y je n'ai rien vu qui approche, à beaucoup près, du livre de madame du Châtelet. C'est une chose ti:ès-honorab]e pour son sexe et pour la France. Il est peut-être honorable pour l'amitié d'aimer tant les gens qui ne sont pas de notre "avis , et même de quitter pour son adversaire un roi qui me comble de bontés , et qui veut me fixer à sa cour par tout ce qui peut flatter le goût, l'intérêt et l'ambition. Vous savez, mon cher ami, que je n'ai pas eu grand mérite à cela, et qu'un tel sacrifice n'a pas dû me coû^ ter. Vous la connaissez, et vous savez si on a jamais joint à plus de lumières un cœur plus généreux, plus constant et plus courageux dans l'amitié. Je crois que vous me mépriseriez bien si j'étais restéà Berlin. M. Gresset, qui probablement a des engagemens plus légers , rompra sans doute ses chaînes à Paris, pour aller prendre celles d'un roi à qui on ne peut préférer que madame du Châtelet. J'ai bien dit à sa majesté prussienne que Gresset lui plairait plus que moi; n^aîs que je n'étais jaloux ni comme auteur ni conmie courtisan. Sa maison doit être comme celle d'Horace , est locus urd^ icuique suus. Pour moi, il ne me manque à présent que mon cher Helvédus : ne reviendra -t- il point sur les frontières? n'aurai -je point encore le bonheur de le voir et de l'embrasser ?

A Bruxelles , ce 7 janvier.

DE VOLTAIRE A HELVETItTS.

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