‹ Œuvres complètes d'HelvétiusChapitre 60 sur 74 · LXXXV · texte numérisé non relu

LXXXV

Pour bien écrire l'histoire, il faut prendre Ijennilieu entre Tacite, qui fait toujours agir les hommes avec dessein , et Plutarque , qui les fait toujours agir avec passion. En tout, les hommes tournent long^-temps aa* tour du but avant d'y atteindre.

On étudie long-temps pour se rendre habile danfr^a profession } l'on néglige tout pour remplir la plus importante ^ celle de gouverner les hommes. Il y a beaucoup de prix à l'académie pour la solution de questions oiseuses, aucun pour. celle qui décide du bonheur du genre hunaain.

Tous les événemens sont liés. Une forêt du nord abattue change les vents , les moissons , les arts de ce

paya , les mœurs et le gouvernement. Nous ne voyons pas toutes ces chaînes , dont le premier chaînon est dans l'éternité.

LXXXVill.

La conversation devient plate à proportion que ceux avec qui on la tient sont plus élevés en dignité.

Les Romains pouvaient ôter la vie à leurs enfans^ et non la liberté.

C'est aux places fortifiées qu*en général les rois doivent leur puissance et la permission d'être sots.

. Un malheureux dit aux gjens riches : a Si vous faites » des, sottises, c'est peu pour vous, mais a moi eljies 9 nç sont pas permises; » voulant dire par là qu'il n'en fait pas.

Il y a jdes gens que l'on mène par la crainte même où ils sont d'être menés.

Le cardinal de BicbeKeu disait qne la chambre du roi lui coûtait plus à gouverner que l'état.

Si l'on connaissait bien les motifs qui font agir les hommes, on verrait peut être qu'ils font ce qu'ils doivent faire; on se tairait, et l'on emploierait son temps à trouver les moyens de les rendre Vertueux en y attachant leur bonheur.

3oo ntisàss.

On n'appelle pas (bu on homme q«i croît manger le bon Dien^ mais celui qui se dit Jésus4^hrist.

II ne faut avoir Fopinion ni même ^a raison de son* c&té^ que parce qae Fopinion et la raison font de la force. Les gens indifférens dans une question se déci* dent pour la raison : or, comme il j a beaucoup de gens indifférens, la raison devient une force, parce qu'un grand nombre d'hommes fait toujours force ^ e( qu'un parti, quand tout esprit n'est pas éteint dans im pays, croit toujours et devient insensiblement le plu& fort.

xcvn-

Il serait fort heureux qu^on se mît bien dans la tête qu*on n'est point en droit de blâmer toute action qui ne nuit point au public : cela épargnerait bien des médisances et des chagrins aux hommes dans la sodété^

On dit r A quoi sert la vérité dans les ouvrages ? cela fera peu de bien dans la société. C'est comme si Toa disait : A quoi sert d'être honnête homme? cela fera peu de bien dans la société ; car un particulier y est bien peu de chose.

Ceux qui disent qu'on ne peut pas être honnête homme sans religion, s'ils sont proteslans, disent indirectemeut que qui n'est pas sot est malhonnête; car ils regardent comme une sottbe à nous decroire à la trans^ substantiation.

^' ET ilÉFLEXtONS. 3oï

Les prêtres enseignent aux enfans en termes clairs des choses inintelligibles, et aux hommes faits, en termes inintelligibles , des choses claires*

Toutes les fois <juV)n n'a pas, dans le gouvernement^ Tutilite publique pour point de ralliement , il n'y a plus de principe dans Un état ; car la soumission n'en est pas un , ni le despotisme , qui n^cst que l'exercice d'une volonté arbitraire qui change à tout moment*

CJl.

On se trompe toujours dans $es raisonneinens lors^ qu'on raisonne à priori^ voilà pourquoi^tant de métaphysiciens sont tombes dans des erreurs : c'est à pos*»^ «eriori qu'il faut raisonner, c'est-à-dire, d'après les faits bien observés. C'est la méthode de Locke , sans contredit le premier bon métaphysicien. Le mot même de métaphysique nous l'indique ; il signifie après ta physique. Cette, physique nous donne des faits; et, de la comparaison de ces faits, nous en tirons des résul^* tats généraux que l'on appelle métaphysique ; et chaque science a la sienne. Toute métaphysique qui n'est point appuyée sur une grande base de faits est une fausse métaphysique de mots.

cm.

Quand un peuple tel que les Huns, les Goths, etc. , n'a connu d autre gloire que celle des armes, il n'est pas nécessaire d'encourager chez eux les arts pour leur faire conserver leur vertu guerrière. 11 n'en est pas de même d'une nation policée : y détruire les arts, c'est éteindre toute émulation , par conséquent toute vertu guerrière, c'est l'émulation et l'envie de se distingi^er qui est le

levain propre à mettre en fermentation les talens de toute espèce.

Il y a dans la morale , comme dans l'astronomie , des temps plas propres à Tobservation. Les comètes morales qui passent mettent ceux qui existent plus à portée d'observer. Quand la sottise insulte au mérite et tient le haut du pavé, quand elle est puissante et ne garde aucun ménagement^ elle est bien plus facile à observer.

Les gens faux connaissent le moins les hommes : ils sont trop occupés à se cacher. Les gens francs qui n'ont point de vices, se montrent à. découvert, et peuvent employer les forces de leur esprit à pénétrer les autres.

Quand il y a tolérance dans un état, c'est qu'il y a équilibre de puissance. Ce qui faisait la tolérance d'écrire lorsque les gens de robe étaient ministres , <i'est que le mal qu'on disait des grands seigneurs plaisait aux ministres charmés de voir abaisser la noblesse; et quand on disait du mal des ministres , les grands seigneurs en riaient dans les petits cabinets, parce qu'ils étaient enragés de ne pas gouverner eux-piêmes.

Le gouvernement qui devient bien intolérant a encore bien des sottises à faire : c'est le voleur qui voudrait fermer la bouche à ceux qui dtlf>osent contre lui.

L'intérêt ferait nier les propositions de géométrie les plus évidentes , et croire les contes religieux les plus absurdes.

ET REFLEXIONS. 3o3

Tout habillement qui serait propre à marquer une belle taille passera toujours pour ridicule. Il y a trop de genç mal faits intéresses "^à en dire du mal. C'est de même de Vesprit et d'un bon livre.

ex.

Quand on nous dit que la vertu seule nous rend heureux ^ c'est trop prendre les hommes pour des enfans. Il faut d'abord être au-dessus des besoins physiques : à moins qu'on ne nous suppose comme dans les romans de chevalerie , où les héros sont toujours en action et se battent toujours , sans qu'il y soit fait mention s'ils dînent, soupent et dorment.

Quand, il y a dans un état une puissance autre que la loi , la' loi devient moins respectable. L'accomplissement de la loi fait la justice : or, si cette puissance est la plus forte, on vient bientôt k mépriser la justice ; et de là une infinité de crimes.

La le^|;islation &it tout : c'est pourquoi les jésuites ^ qui ont la même religion que les minimes, jouent dans le monde un bien plus grand rôle qu'eux.

U est rare que ce soit le génie de prévoyance qui donne une nouvelle forme aux états ; ce n'est que le msdheur et l'ambition.

CXIY.

Madiiavel dit que la noblesse dans une république est la vermine qui rooge les fondemens de l'état.

3o4 PENSEES

Il n'y a de roturiers c|ue ceux qui ont perdu leurs titres de noblesse.

Le despotbme conduit les femmes à Tesclavage.

Le corsaire désire la guerre ^ parce que son intérêt n est pas lié à la tranquillité publique. Chacun est plus ou moins corsaire.

Veux-tu plaire aux hommes : fais valoir leur esprit.

Une vérité qu'on veut prouver doit recevoir toute sa force et sa clarté des dernières réflexions qu'on fait pour la prouver.

Le ridicule est comme les honneurs : c'est la manière équitable de les distribuer qui en fait la valeur et Futilité.

Les hommes qu'on appelle faibles ne sont qu'indiffércQS ; car on est toujours vif sur l'objet de ses passions.

Fontenelle dit qu'il est assez singulier de perdre successivement la vue ^ l'ouïe, la mémoire, et de se trouver dans la classe des végétaux, après s'être vu Fontenelle.

Un homme disait à un courtisan : Vous n'êtes pas fait pour me voir, parce que je suis un bourgeois; et

ET RÉFLEXIONS. 3o5

moi je ne suis pas fait pour vous voir^ parce que vous êtes un sot.

Avoir de la décence dans le monde , c'est être faible , souvent fripon, quelquefois et presque toujours flatteur.

Les intrigues et le mouvement quHl faut se donner pour se faire une grande réputation nous empêchent de la mériter.

m CXXVI.

Il n'y a personne plus tôt dupe que celui qui se donne tant de peine pour, ne Fétre jamais.

Les princes et les grands qui ne répondent point aux gens font un mystère de leur faiblesse,

Euripide dit qu'il est honteux d'ignorer l'équité , et de savoir ce que c'est que la nature de Dieu, de l'âme , de l'univers.

La justice n'a plus lieu quand la force lui manque.

En général, les ouvrages qui plaisent sont ceux où l'on voit de la justice et de l'humanité : les hommes en sont avides. ^ ^ .

Il est bien singulier que les prêtres, qui ont avancé ^ des maximes aussi énormes contre les souverains , n'aient pas été sur-le-champ anéantis. C'est une furieuse preuve de leur crédit, de leurs richesses et de l'imbécillité des hommes.

TOMK III. 20

3o6 PENSEES

cxxxir.

La justice ou l'injustice d'une loi se mesure sur le plus ou le moins de bonheur du peuple*

CXXXIU.

Ce qui fait la libéralité, c'est la cause pour laquelle on l'exerce.

Honorer n'est qu'avoir de l'estime pour la puissance de quelqu'un. Voilà pourquoi Fon n'a guère de considération pour ceux qui ne peuvent guère.

Liberté, c'est avoir la permission de faire tout ce qu'on peut faire selon les forces humaines.

Une faction est un nouvel état dans le premier.

L'état monarchique n'est pas là patrie des ambitieux ni des talens ; c'est la patrie où les hommes communs sont plus heureux* Les grands seigneurs n'y ont. d'autre parti à prendre qu'être sots et ignorans. Avec l'âme grande et éclairée, ils seraient ambitieux et trop à craindre.

cxxxvin.

Chacun peint l'homme comme il lui plalt; tantôt on le fait petit comme un insecte , tantôt élevé comme un géant, et puissant comme un Dieu. C'est tm objet à plusieurs faces , que Ton considère du côté que l'oii veut. L'éloquence l'exagère ou le rétrécit à sa manière. La raison et la philosophie seules le voient tel qu'il est, c'est-à-dire avec la conformation de ses organes, avec

ET REFLEXIONS. Soy

sa capacité de recevoir des impressions et de les con-

server,

Page 1