‹ Œuvres complètes d'HelvétiusChapitre 68 sur 74 · UN DÉISTE ET UN ATHÉE · texte numérisé non relu

UN DÉISTE ET UN ATHÉE

l'athée.

JNoTRE disputé se réduit à savoir si la nature éternelle agit avec sagesse et dessein ^ ou si elle prend toutes sortes de formes par une nécessité aveugle. Ne nous éblouissons point sur les préjugés vulgaires. Un philosophe ne doit croire que lorsqu'il y est forcé par une évidence entière. Je ne raisonne que sur ce que je vois , et je ne vois, dans toute la nature, qu'une matière immense et une force infinie. Cette matière agissante est élernelle. Or, dans un tenops infini , une force toutepuissante doit donner nécessairement toutes sortes de formes à une matière immense. Elle en a eu d'autres que celles que nous voyons aujourd'hui ; elle en prendra de nouvelles. Tout a changé, tout change, tout chan- , gera^ Voilà le cercle éternel dans lequel roulent les atomes.

LE DEISTE.

Voilà un sophisme , et non pas une preuve. Vous ne voyez, dites-vous, dans toute la nature, qu'une force infinie et une matière immense. J'en conviens : mais s'ensuit-il que la force infinie soit une propriété de la matière ? La matière est éternelle , ajoutez-vous ; cela se peut, parce que la force infinie, toujour$ agissante, Ta pu produire de tout temps : mais concluez-vous dç

DANS LA. RECHEBCHE DU VRAÏ. 429

là qu elle soit l'unique substance existante ? Je conviendrais encore que la force toute-puissante peut donner dans un temps 'infini toutes sortes de formes à une matière immense ; mais est-ce là une preuve que cette force agit par une nécessité aveugle et sans dessein? Quand j'admettrais vos principes , je nierais cependant vos conséquences, qui me paraissent absolument (eusses. En voici la raison :

L'idée que nous avons de la lumière ne renferme pas celk de force. Elle ne laisse point d'être matière quand elle est daiis un parfait repos; ell« ne saurait se rendre je mouvement lorsqu'elle l'a perdu. De là je conclus qu'elle n'est pas active par elle-même, et par conséquent que la force iufipie n'est pas une de ses propriétés.

De plus, j'aperçois en moi, et dans plusieurs êtres qui m'environnent , un principe comparateur qui sent, qui raisonne et qui juge. Or, il est absurde de supposer qu'une matière sans pensée et sans sentiment puisse sentir et devenir intelligente en changeant de lieu ou de figure; il n'y a aucune liaison entre ces idées. Il est vrai que la vivacité de nos sentimens dépend souvent du mouvement de nos humeurs ; cela prouve que l'esprit et le corps peuvent être unis, mais nullement qu'ils sont un. De là je conclus qu'il y a dans la nature une autre substance que la matière, et par conséquent qu'il doit y avoir une Intelligence souveraine fort supérieure à mon âme , à la vôtre , et à celle de tous les hommes.

' Pour savoir s'il y a une telle Intelligence, je parcours toutes les merveilles de l'univers. J'observe la constance et la régularité de ses lois , la fécondité et la variété de ses productions, la liaison et la convenance de ses parties, la conformation des animaux, la structure des plantes, l'ordre des élémens, la révolu-

43o LES PROGBES VfE UL KJOaON

lion des astres : alors je ne pois plus doa(er «pie tout ne soil l'effet d'un A^séin, d*tm srt et d'ane sagesse suprême. De la je conclus que la force infinie que vous reconnaissez dans la nature est une Imel li g m ce souveraine et toute-puissante.

Une vue superficielle dans ces- prodiges peut laisser Fesprit dans Tincercitude ; mais lorsqu'on entre dans le sanctuaire de la nattire, lorsquon étudie à fond ses secrets ^ on ne peut hésiter. Je ne vois pas comment latbée peut résister à la force de ces preuves.

Après vous avoir exposé les raisons qui me font croire , je vous prie de me dire cdks qui peuvent vous faire douter.

Un être infiniment sage et puissant doit avoir toutes sortes de perfections; sa bonté et sa justice doivent égaler sa sagesse et sa pmssance : cependant l'univers est rempli de défauts et de vices. Je vois partout des êtres malheureux et méchan's. Or, je ne saurais concevoir comment les souffrances et les crimes peuvent commencer ou subsister sous l'empire d'un Être souverainement bon y sage et puissant. L'idée d'une cause infiniment parfaite me parait incompatible avec des êtres si contraires à sa nature bienfiiisante. Voilà la raison de mes doutes.

LE DéiSTS.

Quoil niere2-vous ce que vous voyex clairement ^ parce que vous ne voyez pas plus loin ? La plus petite lumière nous porte à croire ; mais la plus grande obscurité n'est pas une raison de nier. Dans ce crépuscule de la vie humaine , les lumières de l'esprit sont trop faibles pour nous montrer les premières vérités dans une clarté parfaite* On ne fait que les entrevoir de loin par un rayon échappé qui suffit pour nous conduire ;

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maïs ce ii'esl pas une évidence qui dissipe tous les nuages. Rejetterez'-vous les preuves les plus convaincantes d'une Intelligence souveraine^ à cause que vous ne voyez pas les raisons secrètes de sa conduite? Vous niez la Sagesse éternelle ^ parce que vous ne concevez pas comment le mal peut subsister sous son empire. Est-ce là raisonner? Une chose n existe pas^ parce que vous ne la voyez point : voilà à quoi se réduisent toutes vos difficultés.

Le désir de tout pénétrer et de tout expliquer^ de tout ajuster à nos idées imparfaites^ est la plus dangereuse maladie de l'esprit humain. Le plus sublime effort de notre raison , est de se taire devant la raison souveraine. Laissons à l'Intelligence suprême le soin de justifier un jour les voies incompréhensibles de sa providence. Notre orgueil et notre impatience font que nous ne voulons pas attendre ce dénoûment; nous voulons devancer la lumière , et nous la perdons de vue.

Le véritable bonheur, sans l'idée d'une Intelligence toute-puissante, est une contradiction. L'homme, loin de pouvoir se procurer par lui-même son bonheur, ne peut qu'être misérable, imparfait, faible et borné; agité par mille désirs bien au dessus de son pouvoir , comment pourrait-il se flatter d'être heureux, sans le secours d'un être tout sage pour éclairer notre esprit , tout-puissant pour nos faiblesses , et infiniment parfait pour suppléer à nos imperfections? Si cet être n'existait pas , l'homme serait le plus malheureux de tous les êtres qui existent sur la terre : car il porte avec soi les causes de sa misère ; ce qu'on ne voit pas dans lès autres animaux.

Ff^ DES FBOGRÈS DE Li RA.ISON DANt Ll RECBBKGHB DU YBAJ.

ESSAI

SUR

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