‹ Œuvres complètes d'HelvétiusChapitre 67 sur 74 · I.£S PBOGASS ]>E i.A RAISON · texte numérisé non relu

I.£S PBOGASS ]>E i.A RAISON

il ny a poiut d'être r^el qui «oii Yétenduen Co jpot W xuarque qu'une id^ générale, tirée de toutes les propriétés des objets qui affectent nos sens^ et auxquels jQons donnons un suppôt commun que nous appelons étendue. C'est ainsi que figure est un terme abstrait ,, qui marque la vue de notre esprit, qui conçoit en.gé* néral cette manière d'être des corps, ep tapt qu'ils on| une forme extérieure , sans s'arrêter à aucune forme par» iiculière : or, en ce- sens, il n'y a point d'être qui soit la 6gure en général ; il en est de même de l'étendue ; elle n'est que le suppôt commun que nous imaginons de toutes les propriétés sensibles qui affectent nos sens : or, la pensée étant intérieure, et ne pouvant point affecter les sens extérieurs , elle ne peut jamais être considérée comme ayant le même suppôt que les propriétés sensibles, ni par conséquent être renfermée dans l'idée de l'étendue; ce qui n'a aucune part à la cause de l'idée nç peut entrer dans la compréhension de cetle^même idée. . De plus, les objets d'un sens ne sont pas les objets d'un autre sens : la vue ne peut sentir les saveurs, ni les odeurs, ni les sons, ni les qualités tactiles ^ et les autres sens ne peuvent pas voir les objets : or, Ja pço^ priét() que le cerveau a de penser, n'étant exercée'quc dans rintérieur de la boite osseuse de la tête, <i oii par* tent tous les nerfs qui vont former les organes des sens, elle ne peut être aperçue par aucun sens externe; elle n'est donc pas plus l'objet des sens , que les couleurs ne le sont di» goût ou de l'odorat : cette pro-* priété est à peine saisie parle sentiment intérieur guidé par la réflexion ; mais elle ne renvoie ni lumière aux yeux, ni vibration de l'air aux oreilles, ni sels aux organes du goût , etc. Ainsi elle ne peut point être aperçue, par les sens, ni par conséquent être renfermée dans ridée de l'étendue, . Ayez un sens de plus qui puisse se réfléchir sur lui*

DAlSrS I.A RECHERCHE BU VRAI. 363

)ttiërùe^ iet vous dëcouvrÎFez comment votre cerveau pense ^ et bien d'autres propriclés encore, qui |us€fue4à vous* seront toujours aussi inconnues que les saleillte» àe SlAtume et eeux de Jupiter l'étaient aux astronottieft avant U décooverte du téieseope.

" Nos connaissances sont bornées ; celles des anhnaux le sont encore davantage ; les êtres inanimés n'en ont point : il y a des matières pesantes et d'autres légères; it y a des corps solides et d'autres fluides, qw sont toujours en mouvement, comme Téiber et le feu. Soyons eontens les uns et les autres de notre étatf reconnais^ sons les avantages que FlntelUgenee suprême nous a donnés; mais ne cherchons point à nous ennoblir par des titres* chimériques. •

Pour être en droit d'enclure de tout être étendu la propriété de penser, il fendrait ^connaître exactement toutes les propriétés que peut avoir un tel être , et nous n'en connaissons que celles que nos sens y découvrent. Et pourquoi lui refiiserions-nons de plus ceHe que notreconscience nous y fiût sentir? Pourquoi imaginerions** nous un être dont nous n'avons aucune idée, pour lui donner, pour tout suppôt, la propriété unique de penser ? être idéal, dont l'union chimérique avec le corps implique tant d'impossibilité et de contradiction. Pourquoi recourir au miracle, quand il n'y a qu'à se tater pour reconnaître que tout ce qui n'est pas contradiction est sous la puissance de l'Intelligence suprême?

Je sais que j'ai un cerveau ; et quoique ce qu'il y aurait de plus important à connaître dans les parties fines qui le composent, échappe à nos meilleurs ipicroscopes, cependant, comme l'anatomie m'apprend que Cj'est là (pie tous les sens aboutissent , et que d'ailleurs je sais par conscience que c'est là oh je pense , que je jug^, que j'imagine, et qtie je me souviens, etc., j'en infère que je pense, que je juge , que j'imagine |

et que ]e me ressouviens par le cerveau vivifie par les esprits animaux. C est un sens de plus, ou plutôt c'est le centre de tous les sens , et à regard duquel les esprits animaux font les mêmes fonctions que les rayons de la lumière font aux yeux, les vibrations de Tair aux organes de l'ouïe, les sels au goùt| et les divers corpuscules des corps odoriférans à l'organe de l'odorat ; eu un mot , je me prends tel que je me trouve , tel que je me sens , et je n'imagine pas en moi - même» un être que je ne connais pas, un être d'une nature différente de la mienne et de moi-même , un être dont je sens que la propriété qu'on lui prête de penser, qui fait , dit*on, toute son essence, n'est qu'une propriété de moi-même ; un être enfin qui , s'il était tel qu'on me le dit, ne serait qu'un accident absolu, et ne saurait avoir aucune relation avec mon corps.

Je sens que, lorsque mon corps parait obéir aux ordres de l'organe de la pensée et de la volonté , il ne •fait que suivre les mouvemens de son propre mécanisme ; ou , comme nous l'avons déjà remarqué , il suit les lois invariables du mécanisme universel , mécanisme auquel tous les sens sont assujettis , même celui de la pensée : ainsi, bien loin que cette prétendue substance qu'on appelle dme commande , elle ne fait qu'obéir. Et n'est-il pas étonnant que, pendant qu'on éprouve à chaque instant son impuissance et sa subordination, pendant que l'on reconnaît qu'elle ne peut se donner à elle-même le moindre plaisir, ni écarter la plus légère douleur, ni hâter la digestion , ni purifier le sang, ni dissiper la moindre obstruction, ni guérir la plus légère maladie, ni rectifier dans les insensés l'exercice de sa prétendue faculté essentielle de penser, on établisse un commerce réciproque entre J anie et le corps, et qu'on définisse Tâme une substance douée de raison et disposée de telle sorte qu'elle gouverne le

corps? N'en est-elle pas plutôt gouvernée elle-même, au point de cesser d'être quand le corps perd don mécanisme?

De r Organisation»

Toute la matière est vivante : il n'y a que de la matière vivante dans le système matériel. La matière ne saurait perdre sa vie ni son orgauUrae. Lorsqu'un tout organique et vivant se dissout en d'autres corps organiques et vi vans, il n'y a pas plus de matière mort<9

' après cette dissolution, qu'il n'y en avait auparavant; c'est un composé vivant qui se décompose en d'autres composés vivans, sans que jamais il y ait la nK>indre parcelle de matière qui meure dans toutes ces cotnpositioqi^ ou décompositions. Le passage de la matière d« l'état de vie à l'état de mort, et son retour de l'état de mort à l'état de vie, ne peuvent avoir lieu : la vie étant essentielle à la matière, elle reste toujours vivante; elle change seulement de fonne et de combinaison. Les •germes, considérés comme moules ou formes, passent; considérés comme matière organique, ils ne passent point, c'est-à-dire qu'il n'y a point de destructions dans la nature , mais une métamorphose continuelle.

Défaisons-nous donc de ces idées de matière morte ^ brute, inorganique. Croyons que c'est mal raisoniier

.que de dira : il n'y a poitit de vis où nous» ^'en aper-« cevons point ; c'est le premier moyen pour parvenir à en apercevoir partout.

X'expérience journalière nous démontre un instinct ou une intelligence dans chaque particule de malière« Un grain de semence , jeté dans une terre qui lui est propre (Ct* convenable, choisit dans cette terre ce qui convient à sa substance et à son accroissement. Il est donc visible que ce grain doit être doué d'une espèce d'intelligence capable de le faire agir. Le défaut dq

366 LES PROGRES D£ LK BAIflON

développement dans les germes saspend les fotictîoilSy mais il nancantît ni les ims ni les auires. Le germe conserve tout le fond de l'appareil organique du lOtM^ qui en résultera, he principe qui y est uni a de même le fond des opérations qu'il produira lors et à mesure cfu dévcdoNppement du germe. Il a ia faculté de penser , de vouloir, de sentir , de se mouvot-r , de se ressouvenir : mais le sujet qni doit le lui faire exeroei* n'a point «ncore acquis ce qu'il &ut pour cela. ( iJne génération XK)uvelle ne doit être, regardée «que comme la manifes-dation d'vm oorps <3pn existait sous une forme imper^ •ceptîble. ) Il n'y a rien d'inutile dans la nature; s'il y savait vme seule inutilité ^ il serait plus probaUe «que le iia^ard eût présidé h sa formation , qu'iJ ne le serait ^u elle eût pour auteur une Intelligence par&ile«Car il est plus singcrlier qu'une Intelligence infinie agisse sans dessein , qu'il ne serait étonnant qu'un principe «veuglie se conformât à l'ordre :par pur acddent : mais chaque ciiose à «a destination.

L'organisation est une qualité essentielle à la matière; ^jualité aussi essentielle que l'étendue. E^Ue est la base des facultés oomniifinès à tous les étties, qui est celle de se nourrir, de crôttre et d'*6nj|^nd>i*er. On peut diviser ^ briser 9 hacher des êtres organiques; on diélruira la forme et la structure totale y sans détruire l'organisa lion des patries ; on ne peut la leur enlever tant qu'elles aont matière ; elles demeurent organiques dams quelqrne état qu'elles soient, et conservent les fecuhés de se tiourrir, de croître et d'efngsndrer, pour les déployer quand les cik-constafices «etx>nt ^favorables.

Tout ce qui meurt ne fait que changer de forme. Il n'y a pas nu grain de la substance qui soit anéamti » parce que toute la matière est vivante et impérissable.

Lies .mimaux , les plantes et les minéraux sont tous des modilieaéions delà matière organisée; ils parû-^

DJIN5 LU RSGflERGHE DtJ VRAI. 367

.<!ipeiu toiis I ime uiémc «sBenoe> lam avoir cCmiiros distincdotis entre eux i^ue h meèure selon laquelle ik ont part aux propnët^s de cette essence.

Rien ne périt dans la nature. L'homme et tout ce tQ[ni respiixî y après s'éine diiipoiiillé de TenTeloppc grosélève de cette espèce de masque qui les envirenne et les couvre, et qui en faisait, par escmph), deslH>m<^es, ou toute autre espèce d'animal; des insectes ^ ou lout uutre compose 9 subsisteront vivans dans leur premièi^ Ibrme y et voltigeront dans les airs jusq^i'à ce que des occasions favorables les fassent reparaître sous d'autres formes.

L'homme fait partie de Tanivers^ la partie n des rapports ati tout. L'univers est un système immense de rapports; ces rapports sowt dwiternùoes réciproquement les uns par ies autres. Dans un i/el sy9tèuR' , il Yie peut y avoir d'arbitraire. Chaque •élat d'un être qifeftconqfue est d^termin^ naturellement par l'état antécédent! autrement l'état subséquent n'aurait point de raâsoii de son elistenoe.

Un «corps vivant qui se dissout, ne meurt pas pour cela ; mais chaque partie emporte avec soi sa vie et son âme, tomqu'itl se corrompt.

Tout assembla^ de matière pense , et la pensée qui a subsisté dans l'assemblage i subsiste sous d'autres modifications dans les parties désunies aprè^ la disst-» pation de l'assemblarge.

19u Màavement,

C'est le mouvement qui donne la pesanteur à la matière, qui , d-dle*m<éme, n'est ni pesante ni légère. Le moiivemen^t ^ët le principe ccmmi de la gravitation des corps. La végétation est l'effet du mouvement , comme la génération et la vie dfes corps organisés sont

produits jet conaervés par le mouvement. C'est aU rnoii-' vement qu'il faut attribuer nécessaireuient tous les phénomènes; et, grâce aux bornes de l'esprit humain, tout est phénomène pour nous.

Il n'y a point de mouvement sans direction; car le mouvement sans direction serait un mouvement de tous les cotés à la fois; ce qui est contradictoire. La direction est une détermination vers un côté plutôt que vers un autre. Cette direction ne peut être que l'effet d'une intelligence : l'existence du mouvement prouve donc l'existence d'une intelligence.

Ainsi, tout mouvement, ses lois, ses effetls sont J'ouvrage d'un être libre , infiniment puissant, infiniment intelligent.

Si une Intelligence suprême ne gouvernait pas la matière et le mouvement, tout serait en confusion. Or, nous voyons que, dans tout ce qui sort de la matière , il y a de l'arran^i^ient et de l'ordre ; par conséquent ime puissance infinie doit y présider.

Si l'activité doit entrer dans la définition de la matière, elle doit aussi en exprimer l'essence. En effet , il est .certain qu'une définition, pour être bonne,' doit contenir toutes les propriétés d'une chose, ou ces propriétés devraient nécessairement en découler; sans cela, la définition n'est pas suffisante pour distinguer la chose, elle est confus et incomplète. Cela posé, il me semble que jusqu'ici on n'a pas parfaitement défini la matière en disant qu'elle est étendue. Voilà la raison pour laquelle l'on n'a .point regardé les effets que le mouvement y produit comme essentiels à la matière , mais qon;ibme accidentels et d'une nature différente, vu qu'on ne les a point compris dans sa définition : au lieu que si , dans la définition de la matière , l'on fait entrer l'activité avec Fét^ndue et la solidité , comme Ta dit Locke ^ on verra tous ses effets en découler na^

DAMS LA REGHEHCHE DU VBAI. 369

turellementi et Ton ne sera plus obligé de recourir à une autre cause pour les expliquer ^ non plus que les conséquences de Tétendue.

En supposant que c'est une erreur de dire que le mouvement soit étranger à la matière 1 Yçn conviendra que toutes les définitions qu'on en donne pour 1 ordinaire 1 étant fondées sur cette définition , ont contribué beaucoup à fortifier cette erreur dans Fesprit des hommes. Par là ils se sont accoutumés à priver la matière de mouvement, et ils se sont fait de cette idée un principe qu'ils ont cru évident , et que jamais ils n'ont osé révoquer en doute. D'ailleurs, l'on sait que ceux qui se sont proposé d'introduire des opinions fausses, qu'ils jugeaient propres à fortifier leurs desseins ou à leur attirer de la célébrité, ou que ceux qui ont voulu maintenir leur autorité en soutenant des opinions absurdes qui étaient déjà établies, ont posé pour invariable, que l'on ne doit point disputer sur les principes; après quoi ils ont donné pour des principes toutes les maximes qu'ils jugeaient utiles à leurs propres vues. Quoi qu'il en soit, si le mouvement est essentiel à la matière, il est essentiel aussi de le fair« entrer dans ladéfinition de la matière.

J'en conviens ; avant de faire une telle définition de la matière, il faut commencer par prouver clairement que l'activité lui est nécessaire. C'est aussi ce que je me propose de faire dans le cours de cet écrit; et je tâcherai de faire goûter la définition que je demande, par les raisons que j'apporterai pour prouver que, dans la nature , toute matière, ainsi que toutes ses particules , ont toujours été en mouvement, et ne peuvent jamais en être privées; que les molécules qui sont renfermées au centre des rochers les plus durs et les plus grands, au centre d'une barre de fer ou d'un lingot d'or, sont dans une action aussi constante que les molécules du feu, de l'air

ToMK m. 24

3no LES PROGRÈS DE LA RAISON

OU de Teau , quoique suivant des degrés divers et des déterminations différentes, de même que le sont les dernières, comparées entre elles. En effet, celte action interne leur est également naturelle à toutes , ainsi (Jti a toutes les autres classes de matière qui sont dans l'univers, quoique leurs mouveniens spécifiques soient si variés ; ce qui vient des différentes façons dont elles s'affectent les unes les autres. Mais il sera temps de chercher une nouvelle définition de la matière lorsque nous aurons fait voir évidemment que le mouvement lui est esseùtiel.

Je soutiens que la matière ne peut être conçue sans une action qui lui soit propre , ou sans quelque effet de cette action : et je persiste à soutenir que la matière ne peut pas plus être conçue sans mouvement que sans étendue, et que l'une de ses propriétés en est aussi insépai'able que Tautre.

Si quelqu'un voulait tâcher de me donner l'idée de la matière sans action, il faudrait, pour y parvenir, ^u'il en fit quelque chose qui fut privé de toute couleur, de toute figure, de toute légèreté, de toute pesanteur; qui ne fût ni rude, ni lisse^ ni doux, ni aigre, ni chaud , ni froid ; en un mot, un être privé de toutes lés qualités sensibles, dépourvu de parties, de proportions, et de tous rapports : vu que toutes ces choses défièndent immédiatement du mouvement, ainsi que les formes des êtres corporels, leurs générations, leurs successions, leurs corruptions, leurs combinaisons infinies, leurs transpositions, lesarrangemens de leurs parties, qui sont indubitablement les effets naturels du mouvement, ou plutôt qui sont le mouvement lui-même, désigné sous ces noms divers et sous ces déterminations. La divisibilité de la matière, qui est généralement reconnue , est encore une preuve convaincante que l'on ne peut la concevoir sans mouvement; puisque c'est le

mouvement qui seul la divise et la diversifie , par cotlséqueni, le mouvement est préposé, ainsi que Téten-^ due , dans l'idée de la divisibilité : d'où il faut conclure que le mouvement est aussi essentiel à la matière que son étendue. En efifet, comment pouvoir côticevoît que la matière soit une substance ou quelque chose , k moins qu'elle n'ait de l'action? Comment la hiâtière pourrait-elle être le sujet des accidens , suivant quW lé dît dr<AS la définition vulgaire, puisque tous les acci^;^ den^ ne sont que les différentes déterminations de l'aC;* tion dans la matière , diversifiées suivant qu'elles sont différemment placées relativement à nos sens, m^is qui réellement ne sont point distinguées de notre imagina-» tion ou de la chose même dans laquelle nous disons que les accidens existent? La rondeur né diffère en rien du corps rond } il en est de tnême de toutes les au* très figures. En effet, rondeur n'est point lé nom d'un être réel ; c'est seulement un mot destiné pour exprimer la façon d'être particulière d'un cerfam corps. Le chaud et le froid, les sons, les odeurs, les couleurs, ne sont pas même les façons d'être ou les postures des choses; ce ne sont que des noms que noiis donnons aux façons dont elles affectent notre imagination; car la plupart des choses sont conçues par nous relativement à notre propre corps, et tion relativement à leur vraie nature. Voilà pourquoi ce qui est doux pour l'un paraît aigre pour l'autre; ce qui donne du plaisir à l'homme sain est douloureux pour le malade; cependant les organes étant à peu près les mêmes dans la plupart des hommes, ils sont conséqnemment affectés de la même manière , quoique avec des différences plus où moins marquées. Mais ces différences, ainsi que toutes lés au* très qu'on voit«dans la matière, étant dues à des changemens divers, ou à ces choses èlles-mêmesf^ n'étant que les conceptions de différens mouvemens, je crois pou-

Sy^ ^^ PROGRES DE LA RAISON

voir hardiment affirmer que la matière n'est jamais conçue qu'agissante , et je compte prouver qu'elle l'est même dans ce qu'on appelle le repos.

Cela pose, que Ton prive, si l'on peut, la matière de mouvement; alors je devinerai d'avance l'idée que l'on en aura : elle sera la même que celle qu'ont pré- , tendu nous en donner ceux qui ont ci-devant tenté de la définir. Selon eux, la matière première est neque quidf neque quale, neque quantàm, neque qv'^iquam eorum quibus ens denominatur. Ce qui,. en beaucoup de mots, signifie que la matière n'est rien du tout.

Cependant l'on prétend que l'étendue <le la matière est très-facile à découvrir , si même elle n'est pas évidente par elle-même; mais l'on dit qu'il n'en est point ainsi ^e son activité. Je ne puis être en cela de cet avis, et je soutiens que l'une de ces propriétés est aussi facile à découvrir que l'autre , et qu'elle ne peut être mécon-^ nue ou révoquée en doute que par ceux qui ne jugent que d'après les apparences, l'habitude et l'autorité, sans daigner consulter leur propre raison. En suivant cette méthode de raisonner, ils pourraient nous prouver que la lune n'est pas plus grande qu'un fromage; car, comme le vulgaire ne croit pas qu'il y ait de l'étendue lorsqu'il n'aperçoit pas l'objet visible, de même bien des personnes qui seraient très-choquées d'être mises au rang du vulgaire en bien d'autres choses , s'accordent néanmoins avec lui jpour croire qu'il n'y a point d'action lorsqu'elles n'aperçoivent point de mouvement local et déterminé. L'expérience doit nous convaincre que la multitude des adversaires ne prouve rien contre la vérité d'une proposition quelconque : les choses les plus claires et les plus simples ont été de grands mystères pendant des siècles entiers; cependant il^n'est point surprenant que l'on ne trouve rien où Ton n'a point cherché. Pour peu que vous ayez de patience , je me flatte que je

DANS LA RECHERCHE DU VRAI. dtjS

VOUS montrerai ce qui a conduit toutes les sectes des philosophes, ainsi que le vulgaire, à croire la matière inerte ou dépourvue d'activité. Cependant plusieurs des premiers se sont très-bien aperçu de son mouvement universel; mais, aveuglés par les préjugés de Tenfance, ils l'ont attribué à tontes sortes de causes par préférence à la véritable : ce qui les a souvent forcés d'imaginer des hypothèses ridicules et bizarres.

Je sais que plusieurs savans philosophes soutiennent l'existence dû vide ; idée qui semble fondée sur Tinertie de la matière. Â quoi j'ajoute que quelques*uns de ces philosophes nient, avec les Épicuriens, que le vide ait une étendue réelle, et prétendent qu'il n'est rien, tandis que d'autres en font une substance étendue qui n'est ^ selon eux , ni corps ni esprit. Ces notions ont fait éclore une infinité de disputes sur la nature de l'es* pace. La croyance du vide est une des conséquences erronées sans nombre qui sont résultées de ,1a définition de la matière par sa seule étendue , de ce qu'on l'a supposée dépourvue d'action, et de ce qu'on Fa crue divisée en parties réelles, indépendantes les unes des autres. D'après de pareilles suppositions , il est impos- . sible de ne pas conclure qu'il doit y avoir du vide, et il est pareillement impossible de ne pas conclure une foule d'absurdités.

Ce que nous appelons parties dans la matière, n'est, comme on peut le prouver, que des façons différentes de concevoir ses affections, ses distinctions, ses modifications; ainsi ces parties ne sont qu'imaginaires ou relatives, et ne sont pas réelles et absolument divisées. L'eau, comme telle, peut être produite, divisée et corrompue, augmentée ou diminuée , mais non quand elle est considérée comme matière.

Pour éviter toute équivoque là-desius , il est à propos que j'avertisse que, par corps, j'entends certainea

$74 ^^ PHOGRIiS DE LA BAISON

modifications de la maiiore , que Fesprii cpnçoit comme autant de êy$\ème& limités , ou des qualités particulières abstraites mentalement, mais qui ne sont point réellement êiip^rées de l'étendue de l'univers* Nous disons donc qu'un corps est plus grand ou plus p^etit^ qu'un autre est hrisé ou dissout, etc., lorsqu'il éprouve des qhangemeos divers dans les modifications ; mais nous ne pouvons point dire proprement que des matières sont plus grandes les unes que les autres, parce qu'il n'y a qu'une ^pèce de matière dans l'univers; et si elle est infiniment étendue , elle ne peut avoir des parties absolues, indépendantes les unes des autres, vu que les parties ou molécules ne sont conçues que comme je viens de dire que l'étaient les corps.

On a inventé une infinité de mots pour aider notre imagination; ils servent comme les échafauds aux ouvriers; mais ils doivent être supprimés quand Tédifice est achevé; U &ut bien 9m gs^der de les prendre pour des piliers ou des fondemens* De cette espèce sont, par exemple^ les mots grand et fjeîit, qui ne sont que des comparaisons que bit notre esprit , et non des noms de sujets positiCi. Un homme est grand relativement à son enfant, et ffetit comparé à un éléphant, et l'enfant est grand ai on le compare à son oiseau , etc. ; ces mots et ceux de même nature sont très-utiles quand on les applique oonvenablement; mais on en fait un abus fréquent ; et ds$ relatifs laits pour désigner des modes , on en fait des réalités, des êtres positifs et absolus. Tel est l'abus qu'on fait des mots co9jm, parties , particules , quelque chose, um certain être, etc. On peut bien les passer dans l'usage ordinaire de la vie; mais on ne devrait pas les permettre dans les spéculations de la phi* losophie.

D'autres n'ont^dmis dans la nature que des parties somales et relatives , et non des parties réelles et posi-

tives ; cependant , nonobstant leurs subtLliié^j Us n ont pu alléguer aucune preuve contre Texistence d'un vide que leurs adversaires ne pussent aisément détruire , vu qu'ils s'accordaient avec eun à supposer la raaticre dépourvue d'action. Ceui qui sont au fait de la philosophie savent que les difficultés sont égales des deux côtés; ce qui a fait que bien des gens ont cru que la chose était par sa nature inejiplicdble. Ils s'en pre^ naient; «comme souvent on fait très^in justement ^ à leur propre entendeinent qui n'était point satisjSiit , et non aux suppositions précaires que l'on fait de part et d'autre, qu'ils n'ont ppiQt aperçues.

Il n'y a rien de plus certain que , de deux contradictions t l'une doit toujours être vraie , de même que l'autre doit être fausse. Ainsi, quoiqu'il soit indubitable ou qu'il doit y avoir du vide, ou que tout est plein ( pour me servir de leurs expressions impropres) p quoiqu'il soit évident que la vérité doit se trouver dans l'une de ces deux propositions, aucun des. deux partis n'a été caipable <Iq démontrer laquelle était vraie ; parce que tous deux sont partis d'un faux principe duquel il ne pouvait découler que des faussetés et d&s absiu*dités.

Mais si l'on est convaincu , comme j'espère le faire vçir bientdt , que la matière est activa aiussi<-bien qu'étendue , toutes les difficultés sur le vide disparaissent sur-le-dhamp. JËn effets comme les quantités par^ ticulières et limitées que nous nommons corps ^ ne sont; que des modifications diverses de l'étendue générale de la matière qui les renferme tous, et qu'ils ne peuvent ni augmenter ni diminuer ; de même , tgus les mouvemens locaux ou particuliers de la matière ne sont que des déterminations diverses de son action générale, qui les dirige vers un côté ou vers un autre à l'aide de telle ou telle cause, de telle ou telle manière ;

sans que ces mouvemens augmentent ou diminuent raction générale.

Dans tous les traités que Ton a faits sur les lois ordinaires du mouvement, l'on trouve les différens degrés de mouvement qu'un corps perd ou acquiert ; ces lois ont pour objet la quantité de l'action des corps particuliers les uns sur les autres , et non l'action de la matière en général; de même que des qtiantités particulières de matière sont mesurées par d'autres quantités moindres , et non l'étendue du tout. Les mathématiciens calculent la quantité et les proportions du mouvement , lorsqu'ils voient les corps agir les uns sur les autres, sans s'embarrasser des raisons physiques, qu'ils laissent à expliquer aux philosophes. Ceux-ci les expliqueraient bien mieux , s'ils commençaient par étudier les faits et les observations des mathématiciens^ comme Newton l'a très-bien remarqué.

Il n'y a pas dans la matière d'attribut inséparable qui n'ait un nombre infini de modifications qui lui sont aussi propres que l'étendue. L'action et la solidité sont dans ce cas ; cependant il faut que tous les attributs concourent à produire les modes particuliers à chacun , parce qu'ils ne sont que la même matière considérée sous des points de vue différens. Ainsi, en disant, comme l'ont dit une foule de philosophes, que, s'il n'y avait point de vide , il n'y aurait point de lieu où le >^corps C pût se placer , ni aucun espace libre pour que le corps B pût pousser le corps C; en parlant ainsi, je dis que c'est n'avoir de l'espace que les idées grossières du peuple ; c'est supposer que les points B et C , ainsi que tous ou la plus grande partie des points qui les environnent, sont réellement fixes et dans un repos absolu. Mais un vrai philosophe n'est point fait pour donner dans les erreurs de la multitude; et si je parviens à prouver que Faction est naturelle ; essentielle ,

DANS LA HEGHEHCHE DU VHAI. 877

intrinsèque et nécessaire à la matière p Ton verra bientôt que ces objections ne sont d'aucune, force 1 et que les exemples qu on nous oppose de cercles formas par des boules contîguëSi d'un poisson sur le point de se ujouvoir dans Teau ^ etc. , ne prouvent rien , vu que toutes ces choses supposent un repos absolu aussi-bien que la génération du mouvement; ce qui est précisément la chose en question. Si elle pouvait être prouvée , il n'y aurait point d'argument solide pour répondre à ce dont on se sert pour établir le vide.

J'ai déjà fait pressentir quelque chose sur l'abus des mots dans la philosophie; nous en avons une preuve en particulier dans quelques termes utilement inventés par les mathématiciens ^ mais mal entendus et pervertis par d'autres 9 et souvent mal appliqués par les mathé-* maticiens eux-mêmes; ce qui no peut manquer d'ar-* river quand on prend des notions abstraites pour des êtres réels, «t dont on fait ensuite la base pour élever des hypothèses. C'est ainsi que les lignes, les surfaces, les points mathématiques, ont été regardés comme des choses réellement existantes ; ce qui a fait tirer une infinité de fausses conclusions. Dire, par exemple, que l'étendue est composée de points, c'est dire que la longueur et la profondeur sont formées par ce qui n'est ni long, ni large, ni profond, ou la niesure d'aucune quantité.

C'est ainsi que le mot infini a donné lieu à de trcsgrands embarras, qui ont fait naître une foule d'erreurs et d'équivoques. On a rendu le nombre infini, comme si de ce que des unités peuvent se joindre k des unités •ans fin , il s'ensuivait qu'il existe réellement un nombre infini : c'est ainsi que l'on a fait un temps infini; on a fait la pensée de l'homme infinie ; on a imaginé des lignes asymptotes, et plusieurs autres progressions sans fin , qui ne sont infinies que relativement aux opf^rations de notre esprit, sans l'être en elleq-mémes : car ce qui

'ijS LEA IPBOORCS I» LA RAISON

rM réel]emeni infini ^ délirait exWter actoellenient comme tel; do lieu que ce qui nW qae poteDtieUe«ment infini, ne feu pas poMii?emenu

IVLki» il n'est point de mot que Ton ait plu* mal ap^ pliqné, et qui par coniéquent ait donné beo à plus de di»piit#7a que celui ^espace, qui n'est qu'une notion al>Af raile, comme ou le Terra par la suite ^ ou qui n'est que le rapport qn'tui être a avec d'autres êtres qui sont i» wne dislance de lui , sans avoir égard aun choses qui se trouvent entre eux, quoique ces choses aient une exi»~ tence réelle. Ainsi le lieu est ou la position relative d'un cr»rps , eu é^ard aux autres corps qui l'environnent , ou la place que ce corps remplit de son propre voliîme, d où Ion conçoit que les autres corps sont exclus : ce ne sont \U que de pures abstractions, vu que la capacité ne diffère point du corps contenu* De même, la distance est la me* su re en t re deux corps quelconques » sans avoir égard aux choses dont l'étendue esi^ «insi mesurée. * Néanmoins, comme les mathématiciens ont eu besoin de supposer un espace sans matière, de même qu'ils ont supposé une durée Mans êtres, des points sans quantités, etc. , les philosophes I qui n'ont pu sans cela rendre raison de la génération du mouvement dans la matière qu'ils r^ardaient e.ontrno inerte, ont imaginé un espace réel, distingué de la matière , qu'ils ont regardé comme étendu , incorporel, immobile, homogène, indivisible , infini.

i^. Sx la matière elle-même est essentiellement active , on n'a pas besoin de recourir à oett<i invention pour lui procurer le mouvement, et il n'est pas nécessaire de chercher la génération du mouvement.

Oi^. Si la matière est infinie, elle ne peut point avoir de parties séparées qui se meuvent indépendamment les unes des autres en lignes droites, ou en lignes courbes , nonobstant ces modifications que nous distinguons par le nom de corps particuliers et divisibles.

S^'. La matière pareillement doit être homogène, si

DANS LA RECHEBC1BE DU VRAI. []jg

elle a de r^ction'par elle-iuéme, aussi-bien que de l'étendue et de la solidité , sans être divisée en parties.

4"- Si la matière est infinie , Funivers doit ne point avoir de mouvement local; puisque hors de lui il ne peut y avoir de points fixes auxquels il puisse être successivement appliqué, ni aucun lieu dans lequel il puisse passer.

Je sens bien que je combats une opinion universellement reçue , et que même en particulier de ce que je dis sur l'espace , j'ai contre moi le plus grand homme de l'univers; mais il ne perdra rien de sa gloire, quand même il se serait trompé dans cette occasion , vu que les démonstrations et les découvertes que renferme son livre n'en demeureront pas moins vraies. Pour moi, je ne puis pas plus admettre un espace absolu distingué de la matière, que le lieu où le placer, ou que je ne puis admettre un temps absolu distingué des choses dont on considère la durée* Cependant il y. a lieu de penser que non-seulement Newton a cru ces choses, mais encore les a mises sur un même pied : «c Le temps 3» et les espaces, dit^il , sont les lieux propres d'eux- » mêmes, ainsi que de tous les êtres : tous les êtres » sont placés dans le temps , quant à l'ordre de suc- D cession ; et dans Tespace , quant à l'ordre de situa- » tion : il est de leur essence d'être des lieux , et il est » absurde de dire que les lieux primitifs se meuvent. » Ainsi ces lieux sont absolus, et les seules translations y> de ces lieux sont des mouvemens absolus. »

(Voyez les Principes Mathématiques , p. 7. )

Je suis persuadé que ces mots sont susceptibles d'être interprétés d'une façon favorable à mon opinion ; mais je préfère de les rapporter dans le sens qu'on leur attache communément, vu surtout que , comme je l'ai dit ci-devant , cela ne doit faire aucun tort à l'ouvrage de ce grand homme.

38o LES PROGRES DE LA RAISON

A l'égard de ce que l'on allègue en faveur de l'inertie de là matière^ aussi-bien que l'existence du vide, en disant qu'un corps est ou plus pesant ou plus léger qu'un autre corps de même volume^ il faut que l'on suppose que la pesanteur et la légèreté ne sont point de pures relations, ou des comparaisons de quelques situations et de quelques pressions extérieures; il faut qu'on les regarde comme des êtres réels , comme dés qualités absolues et inhérentes, sentiment qui est maintenant rejelé par tout le monde , et qui est contraire aux notions que l'on a en mécanique. Il ne serait pas- difficile de prouver, même à des personnes d'une capacité trèsordinaire, qu'il ne peut y avoir ni gravité ni légèreté dans le chaos qu'on suppose, et que ces qualités dépendent uniquement de la fabrique ou du mécanisme de l'univers, c'est-à-dire, sont des conséquences nécessaires du monde actuellement existant, des effets nécessaires de son arrangement présent^ maïs non des attributs de la matière , vu que le même corps devient alternativement pesant ou léger, suivant qu'il se trouve placé parmi d'autres corps , et d'autant qu'il n'y a rien de plus connu, que bien des êtres ne sont quelquefois ni dans un état de légèreté ni de pesanteur. Vouloir imaginer qu'aucune partie de la matière ait par elle-même de la gravité ou de la légèreté^ parce que l'on voit ces effets dans la fabrique de l'univers, ou vouloir déduire ces effets des lois communes de la gravitation, c'est non-seulement supposer que la matière est également affectée en tout lieu , mais encore c'est supposer que les roues , les ressorts et les chaînes d'une montre peuvent, étant séparés, produire les mêmes mouvemens qu'ils produisent réunis.

C'est néanmoins d'après des suppositions si fausses, que les philosophes, dans les systèmes qu'ils ont imaginés sur la formation de l'univers ^ ont inventé la fable

des quatre élëmens qui venaient se placer d'eux-mêmes suivant leurs différens degrés de pesanteur et de légèreté. La terre , selon eux , se plaça dans le lieu le plus bas^ ou au centre; les eaux vinrent ensuite, le séjour des airs et le feu occupèrent la région supérieure. Tous les peuples et toutes les sectes ont été superstitieusement attachés à ces idées de chaos primitif, notion aussi informe et aussi embrouillée que son nom semble l'annoncer, et qui, dans toutes ses parties, est fondée sur des suppositions non-seulement arbitraires , mais entièrement chimériques et fausses. Telles sont les idées grossières que Ton s'est faîtes du nombre et du nonmélange des quatre élémens, tirées des corps les plus composés 4e l'univers; telle est la légèreté et la pesau* teur des molécules de la matière; telle est la séparation de ce qu'on appelle les germes des êtres, séparation qui, dit-on, n'aurait pu se faire sans cette légèreté et cette gravité y et qui, d'après ces conditions, ne pouvait s'exécuter sans les secours d'un Architecte toutpuissant, que l'on n'a point toujours pourvu de ce qui était nécessaire , ou à qui l'on a fourni des instrumens si mauvais et si mal inventés, qu'ils prouvent la faiblesse du jugement de ceux qui ont formé le monde sur leur propre modèle- En un mot, c'est d'après une supposition aussi précaire que l'on a décidé qu'il fut un temps où la matière a été dans le désordre, sans nous dire combien ce temps a duré, ni la cause de cette confusion. Cela peut nous prouver, au reste, combien peu l'on doit compter sur le consentement universel , ou plutôt qu'il faut se défier des erreurs épidémiques qui se répandent sous le nom imposant de consentement universel.

^ Maisi ne nous jetons point dans des digressions, quoiqu'elles se présentent très -naturellement. L'on convient que la pluparjL des corps sont actuellement en

392 tes PBOGÙS DE LA KAISOlf

noarement, ec Ton dît que cela ne prouve pas cp'îk j aient tonjoim été , et qnll n'y en ait pas d^antres qtd soient dans on repos absolu- Xaecorde que, quoique la chose soit irraie , une pareille conséquence ne s'ensuit pas nécessairement. Cependant, avant d'aller pins loin, il ne serait pas hors de propos de voir jusqu'oii peut s'étendre ce mourentent actuel dont Ton conyient* Qocàque la matière de Tunivers soit partout la menues cependant^ en égard à ses différentes nx)di6cations , on la conçoit divisée en une infinité de ^rstèmes particuliers et de fonrbillons de matière : ces systèmes ou tourbillons se sons-divisent encore en d'autres plus on moins grands, qni dépendent les uns des autres, comme chacun d'eux dépend du tout dans leurs centres, leurs tissus, leurs formes, leur cohérence. Notre soleil , par exemple , est le centre de l'un de ces grands systèmes qui en renferme un grand nombre d'autres plus petits dsMs la sphère de son activité, de même que toutes les planètes qui se meuvent autour de lui; ces systèmes sont sous-divisés en d'autres plus petits qui en dépendent \ comme les satellites de Jupiter dépendent de lui f ou comme la lune dépend de la terre. Notre globe est sous-divisé en atmosphère, en terre, en eau , etc. Ceux-ci se sous-divisent encore en hom-r mes, en quadrupèdes, en oiseaux, en plantes, en arbres, en poissons, en vers, en insectes, en pierres, en métaux, et en une infinité d'autres êtres différens. Comme tous ces êtres sont liés ou dépendent les uns des autres, de même, pour me servir du langage ordinaire, leur matière se résout Tune dans l'autre. En effet, non-seulement la terre, l'air, l'eau, et le feu sont intimement unis et combinés ; mais, par une révolution continuelle, ils sont transformés les uns dans les autres. La terre devient eau , Tcau se change en air, l'air se convertit en matière éthérée, et ensuite ils servent à

former des combinaisons sans nombi*e et sans fin. Les animaux que nous détruisons contribuent à nous con-server; jusqu'à ce que, détruits nous-mêmes, nous contribuons à la conservation d'autres êtres ; nous devenons de Therbe, des plantes, de'Feau, de l'air, ou d'autres substances qui servent à produire d'autres hommes, d'autres animaux; ceux-ci à leur tour se changent en pierres, en bois, en métaux, en minéraux ou en nouveaux animaux^ ou bien deviennent des parties de ces êtres ou de beaucoup d'autres; vu que les animaux ou les végétaux se consomment et se dévorent les uns les autres : tant il est vrai que chaque être vit par la destruction d'un autre.

Toutes les parties de l'univers sont continuellement dans un mouvement qui produit et détruit ; les systèmes les plus grands ont leurs mouvemens continuels de même que les molécules les plus petites ; les globes , placés aux centres des tourbillons , tournent sur leur propre axe, et chaque molécule du tourbillon gravite vers son centre. Quelque idée flatteuse que nous ayons de nous-mêmes, nos corps ne diffèrent en rien de ceux des autres êti^es ; comme eux , ils s'accroissent du diminuent par la nutrition et les sécrétions, par l'accrétion, la transpiration, et par beaucoup d'autres voies, par lesquelles nous faisons part de notre substance à d'autres corps de qui nous recevons quelque chose en échange. Il résulte de là que nous ne sommes plus au* jourd'hui ce que nous étions hier, et que nous ne serons pas demain ce que nous sommes aujourd'hui. Tant que nous vivons, nous sommes dans un flux et reflux perpétuel; et quand nous sommes dans Fétat de la dissolution totale de notre système , ce qui arrive par notre mort, nous devenons partie d'une infinité d'autres êtres qui s'emparent de nos dépouilles ; nos cadavres se mêlent en partie avec la poussière et les eaux de la

terre; une portion s^évapore dans Fair, d'où elle va voltiger en diiSerens lieux; elle se mêle et s'incorpore avec une infinité d'êtres.

Aucune partie de la matière n'est attachée à une figure ou forme; toutes changent' perpétuellement, c'est-à-dire quêtant dans un mouvement continuel ^ elles sont divisées, usées, triturées, dissoutes par d'autres parties qui prennent leur figufe, et changent ainsi sans cesse de forme : la terre, l'air, le feu et l'eau, le fer, le bois, le marbre, les plantes et les animaux, sont raréfiés ou condensés, liquéfiés, congelés, dissous ou coagulés , sont, en un mot, par une infinité de mouvemens, changés les uns dans les autres. Toute la surface de la terre nous montre ces changemens à chaque moment; il n'est point d'être qui demeure le même pendant une heure de suite : or , tous ces changemens n'étant que des mouvemens de différentes espèces , sont indubitablement des effets d'une action universelle. Mais les changemens des parties ne produisent aucun changement dans l'univers; car il est évident que les altérations, les successions, les révolutions , les transmutations continuelles de la matière , ne peuvent pas plus accroître ou diminuer la somme de cet univers , que l'alphabet ne peut perdre aucune de ses lettres , malgré les combinaisons infinies que l'on en fait dans une langue. En effet, aussitôt qu'un être quitte une forme , il en prend ime autre ; il sort, pour ainsi dire , de la scène dans un certain habillement , pour y reparaître bientôt sous un déguisement nouveau; ce qui produit dans la nature une jeunesse et une vigueur perpétuelles, qui ne sont jamais suivies de déclin ni de décrépitude, comme l'ont imaginé follement quelques hommes qui n'ont consulté ni l'expérience ni la raison. L'univers, ainsi que toutes ses parties ; demeure toujours le même.

Les grands systèmes de l'univers étant sous-divîsés en dc^s systèmes plus petits de matière, les individus qui composent ces moindres systèmes périssent^ à la writé, sans cependant être anéantis; ils conservent quelque temps leur forme, eh raison de la force ou de la faiblesse de leurs dispositions , de leur structure ou de leurs constitutions ; c'est ce que nous appelons Ydge pu le temps de la durée d'un tel être. Néanmoins^ quand cette constitution est détruite avant d'avoir achevé son période ordinaire^ par des mouvemens plus puissaîis partis des êtres qui l'environnent, nous donnons à ce changement le nom d'accident ou de i;»olence; comme lorsqu'un jeune homme est assassine, nous disons qu'il est mort par accident, qu'il a péri par une mort violente , qu'il est mort avant le temps.

Les espèces se perpétuent par la propagation , nonobstant le déclin et la destruction des individus. La mort de nos corps n'e^t que de la matière qui va se revêtir de quelque forme nouvelle : les empreintes de la cire peuvent varier, mais la cire demeure toujours la même, et dans là réalité, notre mort est la même chose que notre naissance. En effet, mourir n'est que cesser d'être ce que nous étions auparavant; naître, c'est commencer à être ce que nous n'étions pas jusqu'à ce moment.

Avant de quitter cette matière , je dois faire observer qu'en considérant que les générations sans nombre qui se sont succédées sur ce globe sont, par leur mort, rentrées dans la masse commune, et se sont dispersées et combinées avec ses autres parties ; et en joignant à cela les flots de matière que la transpiration fait incessamment sortir des corps des hommes pendant qu'ils vivent, ainsi que la nourriture qu'ils prennent journellement, rinspiration de l'air, 'et les additions continuelles des matières qui augmenl^at leur volume; Tome IIL 25 '

385 I-ES PBOGBES DE I-A RAISOlf

en oonsîdéraiit, dis-je, ce» choses, U paraîtra proliable qu*a n'y a point sor la sar&oe de la terre entière une molécule de matière qui n*ait fiât partie de Thomme. Ce raiâonneœent, apjJicahle à noire e^eœ, est Clément yrai relativement à tout ordre d'animanx, de végétaux et d'êtres, vu que tous ont clé dîssoos et cbanfiés les ans dans les antres par des révolutions oon* tinnelles ; en sorte que rien n est plus certain que chaque être matériel est toutes choses, et que toutes les choses ae réduisent à une seule.

Les effets sen»bles que nous voyons nous forcent donc de reconnaître un mouvement continuel dans les êtres. L'on convient que les particules de l'air, de l'eau, 4a feu, de la matière éthérée, des vapeurs, sont dans ane action perpétuelle ; l'on reconnaît encore le mouvement dans les corpuscoles imperœpdUes qui émanent de tous les corps grands et viables , qui , par leur mas^, leur figure, leur nombre et leurs mouve* mens , agissent sur nos sens, et produisent en nous les sensations et les idées que nous avons des couleurs, des odeurs, des saveurs, du chaud, du froid, etc. Mais en même temps l'on ext appelle i nos sms pour prétendre qu'il y a des corps qui sont dans un repos absolu. L'on cite , par exemple , les rochers , le fer, l'or, le plomb, les bois de construction, et les autres corps qui ne changent point de place sans le secoors d'une force extérieure. Je réponds que c'est la raison et non les sens qm doit gmder notre jugement dans cette affaire ; nos sens ne peuvent point nous tromper lorsque nous appelons la raison à notre secours; quand les sens seront unis à la raison , je ne ferai point de difficulté de laisser décider la question.

Il faut donc que l'on distingue toujours entre l'énergie interne ou J'aclÎQn essentielle de toute matière, sans laquelle elle, ne pourrait çtre susceptible d'aucune

m^^m^^rmi^m^m^t^mmmmm

DANS LA RECHERdHE DU VRAI. 387

altération ou division, et les mouvemens locaux extérieurs ou les changetaens de lieux qui rie sont que de» modifications particulières de l'action essentielle qui «st le sujet. Les moutetoéns particuliers étant déterminés par d'autres mouvemens plus puissans qui les rendent ou directs, ou circulaires, ou rapides j ou lents, ou continués, ou interrompus, suivant les mouvemens des autres corps qui les rencontrent, qui les suivent ou qui les eiltoiirent, il n'y a aucune partie de la matière qui n'ait une énergie interne qui lui est; propre ; mais elle est ainsi déterminée par les Parties q\ii l'avoisinent , suivant que leur détermination particulière est plus forte ou plus faible , cède ou résiste. Ces parties , à leurtour , continuent à être variées d'une autre manière par k plus proche; et c'est de cette manière que tous les êtres continuent à changer rans cesse par un mouvement que je trouve perpétuel. Mais comme tout le monde convient que tous les mouvemens locaux que 1 on peut imaginer s6Bt des aceidens qui s'augmentent, s'altèrent, diminuent, s'anéantissent, sans pourtant que le sujet qu'ils modifient, ou dans lequel ils existent, se détruise, ce sujet ne peut point être entièrement imaginaire, une notion purement abstraite • il doit être quelque chose' de réel et de positif. L'éten-^ due ne peut point être ce sujet, puisque les idées de variété, d'altération ou de mouvement ne décaaïtah pas âécessairemen t de l'idée de retendue ; atasi, comme je viens de le dt^e , il 6u« que ce soit l'actîo»^ vii que tous ces mouvemens ne sont que des modification» diverses de l'action , de même que tous les corps parficuliers Où quantités né sori< que difiei^ntes modifications de l'étendue. Je parlerai en son lieu de k solidité ou de 1 impénétrabilité, et je ferai voir la manière dont ces trois attributs essentiels ou ces trois propriétés sont inséparables et coofèreni ensemble.

Maïs n'oublions pas que nous en avons appelé à nM sens. Le vulgaire croit que les étoiles ne sont pas plud grandes que des lampes ordinaires , que le soleil et la lune n'ont environ qu'un pied de diânaètre. C'est notre raison qui nous a mis à portée de calculer là distance qui est entre nos yeux et ces corps , et de mesurer leur masse réelle par la façon dont ils se montrent à nous à une telle distance. N'est-ce pas encore la raison qui nous apprend à distinguer les étoiles fixes des planètes, et qui nous met à portée de concevoir les mouvemens de .celles-ci , qui sont très-différens de ce que les sens nous montrent? Je ne parle point d'un bâton droit qui parait courbé dans l'eau , ni des couleurs que l'on voit sur la gorge d'un pigeon ; je ne parle point non plus tle la chaleur et du froid , de la saveur et des odeurs, qui n'existent point dans les choses même que nous distinguons par des noms qui expriment les sensations qui s'excitent en nous; je m'en tiens au sujet que je traité. Lé mouvement local n'est-il pas lui-même souvent si lent que nos sens ne peuvent point l'apercevoir? Nous ne voyons point un corps passer successivement d'un lieu dans un autre , quoiqu'il ne cesse de se mouvoir, et quoique nous en soyons à la fin convaincus par des effets indubitables et par des intervalles visibles qu'il laisse. N'en avons-nous point des exemples dans l'aiguille d'une montre, dans l'ombre d'un cadran solaire? il en est de même dans les mouvemens qui sont très-rapides, dans lesquels nous ne voyons point distinctement des successions, comme ,dans le passage d'une balle de fusil, etc.

Si l'on jugeait du corps d'un homme > ou de tout autre animal par sa surface extérieure, il paraîtrait n'avoir pas plus de mouvement local interne que le plomb, que l'or, qu'une pierre. Nous ne porterions pas un jugement plus sensé d'un arbre ou d'une plante;

DANS LA. KECHERChE DU VRAI. 38^

cependant; si toutes les parties d'un arbre n'étaient pas en mouvement, il ne pourrait ni s'accroître ni décliner. Les connaissances que l'on a en anatomie , jointes*, à l'expérience journalière, ne permettent pas de douter que toutes les parties des animaux ne soient dans un mouvement continuel , ainsi que celles des plantes ; elles croissent, elles décroissent, elles transpirent, elles se dissolvent , elles se flétrissent , ell.es se corrompent, elles s'engraissent ou maigrissent ; elles ^'échauffent ou se refroidissent y même lorsque l'homme ou l'animal est en repos ou sommeille , ou quoiqtie l'arbre ne sorte point de sa place. Personne n'ignore aujourd'hui la circulation du sang et de la sève. Le fer , la pierre , l'or et le plomb ne sont pas plus dépourvus d'un mouvement interne que les corps que nous nommons fluides ; sans cela ils ne subiraient point les changemens que l'air, le feu et l'eau leur font éprouver. Mais quoique ces corps soient sortis d'un état précédent pour prendre les formes que nous leur voyons maintenant, quoique les changemens qu'ils éprouvent dans leur figure fassent voir clairement que leurs parties sont dans un mouvement continuel, cependant les causes qui les environnent ne lcur<bnt point changer de forme ou de situation d'une façon assez marquée pour se montrer à nos sens. C'est ce qui a été cause que bien des gens ont cru que ces corps n'ayaient aucunmouvement ni aucune détermination particulière.

Cependant, ces corps mêmes, en demeurant dans une même place, éprouvent une action réelle, les efforts et la résistance d'une de leurs parties étant égaux, pendant quelque temps, aux mouvemens déterminans des corps voisins qui agissent sur elle, et qui les empêchent de franchir de certaines bornes. Cela. est aisé à concevoir, si Ton se rappelle ce que j'ai déjà dit des déterminations successives et sans nombre du

3go l'Es PBOCRES DE L4 BAISO^T

moinrement y dont celle-ci est une espèce que Ton a nommée repos , pour distingaer cet état du' corps de celui ou il est dans 1« mouyeraent local et visible.

Un corps qui descend on qui tombe par son propre poids ou par l'impulsion plus forte qai loi est imprimée par d'autres corps, ajant plus de force que les corps qai lui cèdent sur la route , n'en est pas moins en action quand il est arrêté ; il est seulement empêché d'avancer plus loin par la résistance plus forte que lui oppose la terre; il ne petit retourner sur ses pas à cause de la pression égale des corps qui sont derrière lui. Un vaisseau n'est point sans action quand la force du vent qui Je fait aller vers l'embouchure d'une rivière est égale à la force de la marée qui remonte ou qui le pousse vers la source de la rivière. En effet , si Fune des forces l'emporte sur l'autre , le vaisseau voguera : mais durant tout ce temps , le vaisseau n'a été privé que d'une sorte de mouvement, et non de tout effort ou action. Le fer, le pilomb ou l'or ne sont pas plus privés d'action; les changemens qu'ils subissent , soit par leurs mouvemens internes, soit de la part des mouvemens des corps environnans, dont l'effet est de les user, de les dissoudre, de les*ternir, de les diminuer, d'altérer leurs formes, etc. , doivent nous convaincre de cette vérité.

Ainsi , puisque le repos n'est qu'une certaine détermination du mouvement des corps , une action réelle par laquelle ils résistent à deux mouvemens égaux, il est évident que ce qu'on nomme repos n'est qu'un état relatif, eu égard à d'autres corps qui changent sensiblement de lieu.

Mais le vulgaire, prenant le mouvement loc^l pour un être réel , comme il fait de tous les autres rapports, a regardé le repos comme une privation , ou bien a cru que le mouvement était actif, et que le repos était passif, relativement au corps qui lui a donné sa dernière

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DANS LA RECHERCHE DU VRAI. Sqî

déierminaiion , tout comme il est actif relativement au corps qu'il détermine ensuite. C'est en ôtant à ces mots une significalioii relative, pour leur en prêter une absolue, que l'on a donné lieu à la plupart des erreurs et des disputes qui se sdnt élevées a ce sujet.

Cependant les plus habiles géomètres et les grands philosophes > quoiqu'ils supposassent le mouvement accidentel ou étranger, et le repos essentiel à la matière, n'ont pas laissé de reconnaître que toutes ses parties étaient actuellement en mouvement ; ih y ont été forcés par le pouvoir irrésistible de l'expérience et de la raison. Ils conviennent que les corps relifermés dans le sein de la terre éprouvent de^ mouvemens et des changemens continuels, ainsi que deux que l'on voit à la surface, c'est ce que nous prouvent les bancs' ou lits de pierre qui se forment, les métaux et les minéraux qui se produisent journellement, et tous les phénomènes du monde sopterrain. Ils- avouent que c'est par le mouvement que 1 on peut expliquer tout ce qui arrive dans la nature; que c'est par l'action réciproque des corps les uns sur les autres , qu'ils suivent toujours les lois de la mécanique. C'est ainsr qu'ils nous rendent raison de toutes les variétés que la nature nous présente ; c'est ainsi qu'ils nous expliquent les * qualités sensibles et primitives^ les formes, les combi-« naisons , les modiâcations , les chai^^gemens de la matière. Ainsi ceux qui se sont fait les idées les pkts nettes du mouvement local ,. considèrent les points d'où un corps part et vers lesquels il tend, non coinm^ daf)9 un repos absolu , mais' seulement comme dams un état dé repos relatif an mouvement dé ces^ mêmes corps. Quoique le grand Newton soit regardé comme' le par-' tisan d'un espace étendu,, incorporel , il ne laisse pa» de dire que peut-être n'y a-t*îl' pas «m seul corps qui soit dans un repos absolu ; que peut^tre il n'y a point

3g2 LES PBOGRES DE LA RAISON

de centre corporel immobile que Ton puisse tronrer dans la nature. Yoici comme il s^exprime dans un en-» droit ; a Le ynlgaire attribue la résistance aux corps en 3» repos, et l^mpulsion aux corps mouvans; maisle mou^ 9 vemeni et le repos, de la manière dont on les conçoit 9 pour Tordinaire, ne sont que relativement distingués 9 Fun de l'autre ; et les êtres que vulgairement on croit 9 en repos , ne se reposent point réellement. 9 (Voyez Principes mathématûjues , p. y ). C'est ainsi que parle cet bomme si justement admiré , qui a porté ses vues plus loin qu'aucun autre dans la nature ou dans Fétat actuel de la matière : en effet, toute la pbysique est comprise sous le titre qu'il a donné au premier Livre de ses Principes , qu'il a intitulé : Du Mouvement des corps.

Je crois pouvoir conclure bardiment de tout ce qui précède, que l'action' est de l'essence de la n^atière, puisque c'est cette actioii qui est réellement le sujet dé toutes les modifications que l'on désigne sous les noms de mouvemens locaux, de cbangemens, de différences et de variétés; et surtout parce que le repos absolu, sur lequel on s'est fondé pour croire l'inertie ou l'activité de la matière , est une pure chimère.

Cette erreur vulgaire, qui faisait supposer un repos absolu , a été occasionnée par les apparences que pré-* sentent les corps pesans, durs et en masse. En voyant que ces corps ne changeaient point de direction , mais qu'il fallait, pour les en faire changer, des déterminations ou des forces plus grandes dont les effets frappaient les sens, on a conclu : i°. qu'il y avait un repos absolu j 3°. que tous les corps resteraient dans un élat de repos sans un moteur extérieur, qu'on n*a point regardé comme matériel , vu que tous les corps étaient matière, et que ce qui était naturel aux parties, devait l'être au tout. Du moins les philosophes ont tiré ces inductions

IBWP

DANS LA RECHERCHE DU VRAt. SgS

de la notion du repos dont ils s'étaient imbus dès leur enfance^ et en ne consultant que leurs sens. En effet, personne ne naît théologien , philosophe ou politique ; ainsi , au commencement , tout le monde est au niveau du vulgaire, et reçoit les mêmes impressions ou les mêmes préjugés que lui; et quoiqu'un homme parvienne à se débarrasser d'un grand nombre d'erreurs , cependant s'il donne entrée dans son esprit à quelque principe qu'il n'ait point examiné, quelque lumière qu'il ait d'ailleurs, il finira par tomber dans des absurdités sans nombre qui découleront de <;e principe admis sans examen.

Puis donc qu'il n'y a point de repos absolu dans les exemples que l'on a apportés, et puisqu'au contraire toutes les parties de la matière sont dans un mouvement absolu, l'on ne doit point se ranger du côté de ceux d'entre les philosophes qui sont les plus superstitieux et les moins clairvoyans. L'on ne doit point partir, dans ses raisonnemens, d'une erreur vulgaire; mais> en voyant que toutes les parties de la matière sont toujours en mouvement , l'on doit encore conclure que le mouvement lui est essentiel , autant par la même raison que l'on croit que l'étendue est de son essence, parce que toute partie de la matière a de Tétendue. Ces deux cas sont les mêmes , et la raison le prouvera à ceux qui renonceront aux préjugés.

C'est à ce dessein que j'ai omis de parler des mouvevemens relatifs de tous les corps que l'on suppose dans le repos; je ne ferai que les indiquer ici, afin de rappeler qu'en même temps ces mouvemens ne cessent point d'être absolus. Tous les êtres qui se trouvent sur notre globe terrestre, participent à son mouvement continuel. Il en est de même de ceux qui sont dans les autres planètes, vu que le mouvement du tout n'est que la somme totale du mouvement des parties. Cela est

3g4 ^^ PROGRÈS DE LA RAISON

évident par soi-même^ et se démontre encore par la force proportionnelle qui est nécessaire , soit pour imprimer une nouvelle direction ou détermination à un corps , soit pour arrêter la direction qu il a déjà reçue ; car Tune ne peut pas être moindre que l'autre. Quoique toutes les parties imaginables d'une boule en mouve*ment soient en repos , les unes relativement aux autres , ou relativement à la place quelles occupent dans la boule y cependant personne ne dira que toutes les parties ne sont point réellement en mouvement^ et comme faisant parties de la boule , et relativement aux corps qui sont hors d'elle. C'est ainsi qu'un passager participe au mouvement d'un vaisseau qui navigue , quoique ce passager paraisse être en repos relativement à l'endroit où il est placé , ou aux autres parties du vaisseau qui , nonobstant le mouvement du tout, demeurent à la même distance que lui, et dans la même position à son égard. Je n'ai encore dit qu'un mot en passant de la force centripète, par laquelle tous les corps de la terre tendent vers son centre, de même que tous les corps tendent vers le centre de leurs mouvemens ; je n'ai rien dit non plus de la force centrifuge par laquelle les corps s'efforcent de s'éloigner du centre par une ligne droite, s'ils ne sont point autrement déterminés par une cause plus forte. C'est ainsi qu'une pierre tournée par une fronde est retenue dans son orbite par le cuir de la fronde, pendant que les cordons étant tendus par le mouvement de la pierre sont contractés et resserrés du côté de celte pierre par les efforts qu'elle feit pour s'échapper en ligne directe à chaque point du cercle qu'elle décrit. Ces cordons sont également tendus et contractés près de la main de l'homme^ d'où il suit que le centre s'approche autant de la pierre que la pierre s'approche du centre,, ce qui par bien des raisons n'arrive pas toujours. Des effets bien remarquables dépendent de ces forces à mçsure

DANS L\ RECHERCHE DÛ VRAI. JgJ

qu^elles sont plus près d'être égales, ou à proportion que l'une est plus forte que l'autre ; c'est pourquoi la force centfipète étant beaucoup plus grande que la force centrifoge des parties de la terre, en y comprenant son atmosphère , on voit la raison qui l'empêche de perdre aucune de ses matières, et pourquoi elle de*" meure toujours d'un même volume ou avec les mêmes dimensions ; vu que la force centripète de la gravité, qui retient les différens corps dans leurs orbites, est bien plus forte que la force centrifuge du mouvement par lequel ils cherchent à s'échapper suivant la tangente.

De , quelque nature que soient les causes de ces forces, elles fournissent des preuves incontestables du mouvement continuel que je soutiens exister dans tous les êtres. Mais je ne dirai rien de plus là-*dessus , de peur de m'engager dans, une dispute sur la nature de la gravité , et d'être obligé de rechercher si la pesanteur des corps est toujours proportionnelle à la quantité de matière qu'ils contiennent; c'est-ànlire s'il y a plus de matière comme plus de poids dans un pied cube de plomb que dans un pied cube de liège (sentiment que je sais que de très-habiles philosophes soutiennent), ou si la même quantité de matière est contenue dans les mêmes dimensions de mercure, d'or, d'argent, de fer, de plomb, de terre, d'eau, d'air, qqoique leurs pesanteurs spécifiques soient difierentea : ce qui vient en partie des pressions extérieures et en partie des structures intérieures ou des modifications qui donnent à leurs matières communes les formes diverses qui con-« sti tuent leurs espèces, et qui les distinguent de leur poidfr , comnie elles le sont par leurs figures , leurs couleur», leurs saveurs, leurs. odeurs ou leurs aiotres qua- Ktés qui sont dues à leurs di^posi^ens particulières, à

3ç)G LES PROGRÈS DE LA RAISON

Faction des autres corps , ou à notre propre imagina^

tion et a nos sens.

Tel est mon sentiment^ sur quelque raispn qu'il se fonde ; joint à ce que , si la gravité était un attribut essentiel de la matière^ et non un mode particulier, les mêmes choses seraient également pesantes dans tous les lieux y et dans toutes les circonstances, de même qu'elles sont partout également solides et étendues; elles ne varieraient point dans l'accélération, et le retardement de leur chute à des distances variées du centre.

Ainsi, selon moi, la gravité ne prouve point l'existence du vide, elle n'est qu'un des modes nombreux de l'action, de quelque manière que cette détermination arrive; ce que nous n'examinerons point quant à présent, vu que personne ne "nie son existence, que les quantités et les proportions du mouvement sont dues à la gravité , ou à l'action des corps particuliers à cet égard, et que l'on doit les calculer d'après dès faits et des observations, de quelque nature que soient leurs causes physiques. Par la même raison, je ne parlerai point de l'attraction des planètes, de leur gravitation , de leur façon d'agir les unes sur les autres; vu qu'il est certain , par les influences du soleil , par le flux et reflux occasionnés par la lime, et par beaucoup d'autres preuves, que les planètes s'aflèctent très -sensiblement les unes les autres, en raison de leur masse , de leur figure^ de leur distance et de leur position.

Les opinions de ceux qui se persuadent que lé mouvement est accidentel à la matière, qu'elle a des parties actuellement indépendantes et séparées, qu'il existe un vide ou espace incorporel , ne sont point les seules erreurs auxquelles la notion d'un repos absolu ait donné lieu. En effet , les philosophes les moins superstitieux , et qui ont le plus attentivement considéré

la nature des choses, ont enseigné que toute la matière était animée, et que les molécules de l'air, de l'eau, du bois, du fer, de la pierre, jouissaient de. la vie, comme l'homme et les animaux , ou comme la masse entière. Ils ont été naturellement conduits à cette idée , parce qu'on leur avait appris que la matière était essentiellement inerte, préjugé dont ils ne^se sont point dégagés! Cependant, comme ils voyaient, à l'aide de Texpérience, que la matière, ainsi que toutes ses parties , était dans un mouvement continuel , et comme ils crurent pareillement que la vie était une chose distinguée du corps vivant dtt organisé, ils ont conclu que , la cause de ce mouvement était quelque être intimement uni avec la matière, de quelque façon qu'elle fût modifiée, et qu'il en était inséparable. Ces philosophes vivifians se partagèrent en différentes classes; car il faut un grand nombre d'ex pédiens pour donner à l'erreur les apparences de la vérité. Quelques-uns, parmi lesquels ont doit placer les stoïciens, regardaient cette vie comme l'âme de l'univers, coétendue avec la matière, répandue dans le tout, et pénétrant toutes ses parties, comme essentiellement corporelle, quoique infininîent plus déliée que tous les autres corps que l'on suppose très-grossiers en comparaison d'elle.

Mais l'âme universelle des platoniciens était immatérielle bu n'était qu'un pur esprit. D'autres, parmi lesquels se trouvent Straion de Lampsaque et les modernes hylozoïstes , ont enseigné que les molécules de la matière avaient de la vie , et conséquemment de la pensée jusqu'à un certain degré , ou une perception directe sans aucune réflexion. A quoi Heraclite chez, les anciens, et Spiiiosa chez les modernes, ont ajouté de l'intelligence ou des actes réfléchis , sans jamais s'embarrasser de lever les difficultés qui se présentaient contre un système si peu fondé , et sans même se dou-

4oO LES PROGRES DE LA. RAISON

connues et adoptées pour que j'aie besoin de les répe-* ter. La matière n'est pas moins infinie quand on la conçoit comme une substance étendue; car Ton ne peut point imaginer des limites auxquelles Ton ne puisse ajouter encore de Tétendue à Tinfini; ainsi ^ si elle n'est pas actuellement infinie , sa qualité d'être finie doit venir d'une autre cause que de son étendue.

Ceux qui y d'après des principes philosophiques ^ ont cru que la matière était finie, se sont iniaginé qu'elle était inactive , divisible en parties séparées et indépendantes les unes des autres ^ entre lesquelles se trouvaient des interstices; ils ont pensé que ces parties étaient pesantes ou légères par elles-mêmes ; qu'elles avaient des figures diverses, des degrés variés de mouvement , quand elles avaient été une fois forcées de sortir de leur état naturels de repos. Cela les conduisit nécessairement à supposer des étendues infinies, en même temps qu'ils admettaient une autre étendue infinie. Pour loTS ils ne purent se dispenser de faire ces étendues diflerentes à d'îmtres égards : l'une fut immobile, pénétrable, indivisible, invariable, homogène, incorporelle, et renfermant tout; l'autre fut mobile, impénétrable, divisible, variable, hétérogène, corporelle et contenue; Tune désigna l'espace infini, et l'autre les corps particuliers.

. Mais toute celte distinction est fondée sur la supposition de la chose en question, et sur la significaiiou équivoque des mots de lieu, de tout, de parties, de par' ticules y de divisibilité , ^tc. Ainsi, après avoir regardé conmie constant que la matière était finie , divisée en parties, qu'elle avait besoin de recevoir le mouvement d'ailleurs, qu'elle agissait dans un lieu vide , ces philosophes ont fait cette roue dans une autre roue, ou ont supposé une étendue qui en pénétrait une autre, comme si des modes pouvaient être pénétrés par leur sujet.

Mais toutes ces suppositions n'étant , comme je l'ai dit , que des conséquences de la supposition générale que la matière était dépourvue d'action , et ayant au contraire prouvé que le mouvement lui est essentiel , il n'y a pas de raison pour ne pas croire que la matière soit infinie , et que , comme le néant n'a point de propriété, l'étendue/ que tout le monde s'accorde à reconnaître pour infinie, convient à ce sujet qui est infini lui-*même, et qui est modifié à Tinfini par son moU'pvement, son étendue et ses attributs inséparables.

Je pourrais m'arrêler ici ; mais pour mettre la chose dans tout son jour et hors de toute dispute, je vais montrer que tout ce qu'on attribue à l'espace et aux corps comme leurs différences essentielles , appartient indubitablement à la matière infinie. Car j'avoue que ces propriétés ont une existence réelle; et quoiqu'elles soient en apparence opposées , elles ne sont que les affections du même sujet considérées sous divers points de vue. Quand on conçoit les corps comme finis, mobiles, et divisibles, en repos, pesans ou légers, de différentes formes, et dans des situations variées, alors nous séparons par abstraction les modifications du sujet, ou, si l'on veut, nous séparons les parties du tout, et nous imaginons des limites propres à certaines portions de la matière , qui les séparent et les distinguent de tout le reste ; c'est de là qu'est venue originairement la notion.de vide : mais lorsque nous considérons l'espace infini comme impénétrable , immobile indivisible > comme le lieu qui reçoit tous les corps où ils sont contenus et se meuvent, tandis qu'il est lui-même privé de forme, exempt de changement; pour lors, au contraire, nous. séparons par abstraction le sujet infini des modifications finies , c'est-à*dire le tout de ses parties.

Appliquons maintenant cette doctrine à des exem- TOME III. 26

4oâ LES PROGBES DE LA RAISON

pies particuliers. Puisque rien ne peut être ajouté à l'infini, ni ne peut être retranché, Tunivers ne peut ni augmenter ni diminuer, vu qu'il n'existe point de lieu hors de lui dans lequel vous puissiez placer ce que vous en aurez retranché , ni où vous puissiez prendre ce que vous voudrez ajouter; conséquemment, il est immuable et indivisible ; ainsi il est sans figure , puisqu'il n'a point de limites; il est immense, puisque nulle quantité infinie, quelque souvent qu'on la répète^ ne peut égaler ou mesurer son étendue.

C'est pourquoi, quand nous disons que l'espace renferme tout, nous parlons de la matière infinie pour distinguer le tout des parties , qui néanmoins ne diffèrent point réellement du tout; lorsque nous séparons par abstraction l'étendue de la matière de ses autres propriétés , nous faisons la même chose lorsque nous disons que lespace est Incorporel , vu qu'alors nous ne le considérons que comme les géomètres considèrent les points, les lignes, les surfaces. Quand nous disons qu'il est un, nous voulons désigner qu'il est infini et indivisible; car il n'y a qu'un seul univers, quoiqu'il y ait des mondes sans nombre. Lorsque nous disons qu'il est le lieu de toutes choses, nous indiquons qu'il est le sujet de ses propres modifications , de ses propres mouvemens, de ses propres figures, etc. Quand nous disons qu'il est homogène , nous voulons annoncer que la matière est toujours la même, quelque variées que soient ses modifications. Enfin , quand nous disons que des corps finis ne peuvent point être, a moins qu'ils n'existent, nous entendons par là leur existence relative, vu que leur propre solidité ou leur façon d'être relativement à d'autres êtres est ce qu'on appelle leur place , abstraction faite de l'univers dont ils sont des parties, et dont ils partagent, d'une manière finie et limitée ^ le* mouveHient , la solidité et

DANS LA. RECHERCHE DU VRAI. 4o3

l'étendue infinie ; car la matière infinie est Fespace €t le lieu réeh, aussi-bien que le sujet réel de ses propres -modifications et de ses portions.

Ce qui vieat'd'étre dit doit &ire sentir comment I* notidn d'un espace absolu s'est formée. Elle est venue en partie de suppositions gratuites , telles que sont celles que la matière e^t finie ^ quelle est inerte , et qu'elle peut être divisée ; et en partie de ce qu'on h iàit abstraction de l'étendue, qui est la propriété la plus frappante de la matière , sans faire attention à se^ antres propriétés çu à leur connection absolue dans le même sujet , quoique cbacone d'elles puisse être ab^ straite mentalement des autres ; ce qui , dans plusieurs occasions, est d'une très-grande utilité pour le^ géo-^ mètres. Mais il ne &ut jamais prendre ces abstractions pour des réalités, ni les faire exister hors du sujet dont on les a mentalement séparées , ni les placer dans un autre sujet incertain ou inconnu. La matière est souvent considérée abstraction £iite du mouvement, de même que le mouvement est souvent considéré abstraction faite de la matière, l'étendue abstraction faite du mouvenient , de la soKdité , etc. Chacune de ces propriétés peut être considérée séparément des autres ; quoique, dans la réalité, le mouvement de la matière dépende de sa solidité et de son étendue , et quoique ces attributs soient inséparables les uns des autres. Mais ceux qui soutiennent l'existence d'un espace absolu, après avoir considéré la matière, abstraction iàite de l'étendue , ont distingué l'étendue générale de Féten-^ due particulière de la matière de tel ou tel corps, comme si la dernière était quelque chose de surajouté à la première ; quoiqu'ik ne pussent point assigner le sujet de la première étendue , ni dire si c'était une sul>stance qui ne f&t ni corps ni esprit, ou si c'était tme

4o4 ^^ PROGRÈS DS LA RAIS0EI

nonvelle espèce de néant , doué pourtant des proprîéiés de Yètre.

Bien pins, plusieurs d'^iti^e em ont tooIu le &ire pdsser pour YtÀre suprême lui-ménie, ou du moins ponr une idée incomplète de la divinité, comme <xi peut le voir dans le Traité de T Espace réel de M. Ralph- Ion ; quoique Ton puisse voir , d'après les autCMités qn*il allègue , qn il n'est point le premier inventeur de cette notion , ni le seul qui la soutienne aojoordlioi. Je ne doute point que la plupart de ces messieiirs n'aient cru fermement Feiistence de FlnteUigence soprème, et je veui charitablement le croire de tous: mais il me semble qnà force de subtiliser, ils Font réduite 2i rien du tout, ou du moins ils ont fiât de Funivers ou de la nature le seul Dieu , ce dont ils ne voudraient assurément pas convenir. Mais la bonté de leurs intentions doit les disculper auprès des personnes équitables, et empêcher qu'on ne les accuse d'athéisme. Cependant leur erreur a été aperçue par les athées euxmêmes, et quelques-uns s'en sont moqué, comme on peut le voir dans ces quatre vers d'un poëme, où après avoir chicané sur quelques autres notions de la divinité, ils tournent en ridicule cet espace incorporel infini nvec bien plus de raison : a D'autres , y est-il dit, 9 dont la tête s est fait des notions plus sublimes , prou- » vent avec bi uucoup d'adresse que tout l'espace n'est » rien ; donc il en est de méuie de toi. » Ces gens, sans y penser, ont rencontré la vérité. En effet, l'idée d'une étendue qui en pénètre une autre a paru ridicule à bien des gens d'ailleurs très-éloignés de l'athéisme ou de l'irréligion. Ils pourraient demander où peuvent résider l'intrlligence , la raison, la sagesse d'un espace étendu? si c'est dans le tout ou dans quelqu'une de ses parties? Quand je parle de parties^ c'est pour m'ao-

DANS LA RECHERCHE DU VRAI. ZJoS

commoder aux idées ordinaires; car rinfini ne peut avoir de parties ; mais si , comme Fun des interlocuteurs des dialogues-de Cicéron, on prétendait que le tout a de rintelligence, ou que quelques-unes des parties en ont; outre qu'on ne pourrait leur accorder que l'intelligence de ces parties appartint d'aucune manière à leur étendue , nous pourrions encore leur rétorquer , avec l'autre interlocuteur de Cicéron, .que, par le même raisonnement , le tout doit être un courtisan , un musicien, un maître à danser, un philosophe, vu que plusieurs des parties, le sont. Mais ce sont là des sophismes de part et d'autre , vu que c'est confondre des modes variables avec des propriétés essentielles, ou effets véritables à des causes imaginaires , étrangères ou peu proportionnées à ces effets.

Après avoir vu que le mouvement est essentiel à la matière , l'on trouvera que les argumens de ceux qui soutiennent l'existence de l'espace absolu sont plutôt des comparaisons et des similitudes que des raisonnemens; qu'ils ne prouvent rien que ce que l'on veut y concevoir, et qu'en général ce sont des pétitions de principes. Je puis supposer avec eux que Dieu a partagé toute la matière de l'univers en deux sphères égales; que si elles sont à une certaine distance l'une de l'autre, il se trouvera entre elles un espace ou un vide que l'on peut mesurer; ou que si elles se touchent dans un seul point , comme des corps sphériques parfaits doivent le faire , il y aura un espace qui ne sera point corps entre les autres points de leur circonférence. Mais n'est-ce pas supposer en même temps la matière finie, que de supposer cet espace que l'on prétend prouver, et par aucune autre raison que j'aperçoive , si ce n'est la simple considération de la gravité? Je puis bien avec Locke concevoir le nxouvement d'un seul corps sans qu'un autre lui succède immédiatenient

4o6 LES PROGRES DE LA. RAISON

pour prendre sa place , mais ce sera eii faisant abstraction de ce corps unique, ou en empêchant mon attention de se porter sur ceux qui lui succèdent réellement. Jfi puis avec lui concevoir deux corps placés à une certaine distance , qui s'approcljent l'un de Fautre sans dépbcer aucun autre corps , jusqu à ce qu'ils viennent à se rencontrer ; mais ce sera en faisant abstraction de tout ce qu'ils déplaceront. Car, comme Locke l'observe très-bien lui-même, de ce que nous concevons qiu'uae chose peut être ainsi p il ne s'ensuit pas pour cela qu'elle existe dans cet état, sans cela nous remplirions le monde de chimères, de centaures , de monstres qui n'ont jamais existé. Mais je lui accorde que, par ces sortes d'exemples, j'entends très-bien l'idée de ceux qui soutiennent l'existence de l'espace ou du vide, qu'il était absurde aux cartésiens de nier , ainsi qu'il 4tait impardonnable à eux de disputer contre une chose 4ont ils avouaient n'avoir aucune idée.

Locke a dit tout ce qu'on pouvait dire là-dessus, dans son E^sai sur VEnlendement humain y et surtout dans le Chapitre XIII du second Livre, ou entre autres il s'exprime ainsi : «Si le corps n'est point supposé infini, y> ce que je crois que personne n'affirmera , je puis con- » cevoir à l'extrémité de la matière un homme qui » pourra tendre la main au-delà de son corps^». Ce philosophe ne pouvait point ignorer que bien des gens , avant qu'il fut né ^ avaient soutenu l'infinité de la matière , et je ne suis pas le seul qui ]a soutienne de son temps. Mais quoique je puisse concevoir par abstraction ces limites imagi^iaires , cependant je ne puis rencontrer une bonne raison pour me persuader que l'étendue, que Locke avoue être infinie, puisse exister quelque part hors de la matière. Ji^ dis que , bien loin de trouver dans tout ce qu'on a écrit à ce sujet quelque raisonnement péremptoire , pu capable au moins de;

balancer les miens , je n'y vois que des suppositions que j'ai déjà détruites , sans parler des difficultés insurmontables qui résultent de ces extrémités fictives f quand il s'agit d'examiner leur consistaftce et leur figure, et de ss^voir si quelque cho'se peut s'en détacher, ce que deviennent ces fractions ou parties détachées, et infinité d'autres problèmes inexplicables* ' Je puis encore, pour faire plaisir à Locke, considérer des parties divisées ; mais je nie que la continuité de la matière infinie puisse être jamais rompue ou séparéq par aucunes surfaces distinguées par des esqpiaces vide^ intermédiaires; car, comme je Tai dit, nous ne faisons qu'abstraire ce que nous appelons des parties , en ne considérant qu'autant d'étendue qu'il est nécessaire, pour notre objet; et en distinguant ces parties^ non • par des divisions réeUes du tout, mais par les modifications de la couleur, de la forme, du mouvement, etc. : de même que nous considérons la chaleur du soleil sans faire attention à sa lumière.

Locke dit encore que ceux qui assurent rimpossibilité de l'existence de l'espace sans matière , non-seulement sont forcés de faire les corps infinis, mais encore doivent nier que l'Intelligence suprême ait le pouvoir d'anéantir aucune partie de la matière. Il est constant qu'ils. font la matière infinie; mais on nie ce qu'il ajoute sur l'anéantissement de ses parties; car outre que l'on ne peut montrer que l'Intelligence suprême ait jamais révélé qu'elle diit anéantir aucune partie de la matière^ ce ne serait pas plus un ai^ment pour un espace réel^ que de dire que l'Intelligence suprême a le pouvoir d'anéantir les portions de la matière , que de prétendre que le monde finira dans trois jours, parce que l'on convient et que l'on conçoit qu'il est possible à l'Etre suprême de le détruire dans un temps si court.

Je ne sais pas pourquoi Locke dit dans le même

4o8 LES PROGRES DE LA RAISOIIT

endroit que ceux qui soutiennent l'infini té de la maliépe devraient être réservés à déclarer leur opinion : je ne sais pas ce qui doit les rendre plus réservés que ceux qui soutiennent Texistence d'un espace infini^ ou tout autre être infini; car ce mot s'applique à plusieurs sujets. Ce qui a empêché Descartes d'affirmer nettement que la matière fiit infinie, et ce qui l'a déterminé à se contenter de la dire indéfinie, c'est qu'il était d'un côté assuré que l'étendue était infinie, tandis que de l'autre il disait que la matière était inerte par elle-même , et réellement divisible ; ce qui faisait qu'il ne pouvait démontrer son infinité, quoique Ton pût très-bien prouver par ses écrits qu'il l'a très-positivement affirmé.

Quant aux difficultés que les théologiens peuvent opposer contre ce principe, elles sont de très-peu de poids, et montrent qu'il y a des hommes^ qui ont trèspeu de philosophie avec beaucoup de zèle et de chaleur. Pour moi, je ne crois pas que les théologiens modérés de notre siècle aient, envie de faire revivre les sophismes futiles de leurs ignorans prédécesseurs; mais je prie que l'on se souvienne que , quoique je ne sois point de l'avis de Locke sur l'espace, je fais tout le cas que je dois de son excellent ouvrage sur V Entendement humain^ et que je le juge comme le plus propre à guider le raisonnement d'une façon exacte, convenable et intelligible, âur toutes sortes de matières. Ce n'est point par affectation que je me déclare ici contre le sentiment de ce grand homme ; mais, sachant le cas que l'on, doit faire de son autorité, j'ai cru devoir écarter les préjugés qu'elle pourrait faire naître contre l'infinité de la matière, contre le mouvement qui est de son essence, ou contre toutes les inductions que l'on pourrai^ tirer de ces principes.

J'ose donc me flatter que tout .ce que j'ai dit convaincra que le mouvement doit entrer dans la défini-

ipaMN:wwPHv«9^v«^^M^-*q^*^*fV^^WMi^

tion de la matière, ainsi que son étendue et sa solidité. Si Von me demande la définition du mouvement luimême , je dirai que ni moi ni personne ne pouvons la donner. Ce n'est pas que nous le connaissions moins pour cela ; au^contraire, nous le connaissons beaucoup mieux que bien des choses qui peuvent se définir. Les idées simples, telles que celles du mouvement, de l'étendue, de la couleur, du son, etc., sont évidentes par elles-mêmes » quoiqu'on ne puisse les définir; mais les mots qui désignent des idées complexes, c'est-à-dire, un assemblage d'idées évidentes considéré cpmme une seule chose, sont les vrais objets de la définition, parce qtie les difTérens termes qui représentent ces idées, quand ils sont réunis, montrent la liaison, la possibilité et la conception du tout. C'est ainsi que tous les mots de l'univers ne pourraient point expliquer ce que c'est que le bleu , ni en donner une idée claire à celui, qui n'aurait jamais vu cette couleur. Si Ton suppose que la même personne n'ait jamais vu de l'or , quoiqu'elle connaisse très-bien d'autres métaux , elle sera en état de s'en faire une idée distincte , quand on lui aura dit que c'est un métal jaune, pesant, malléable, fusible, fixe au feu, etc. Ainsi, quand on définit les mots qui désignent des idées simples, nous ne devons point prendre ces mots pour les sujeis de ces idées; car des termes synonymes n'expliquent point la nature d'une chose; ils ne font que nous expliquer le sens du mot d'une façon plus intelligible; c'est pourquoi les termes de passage, de translation, d'application successive, ne sont que des mots difTérens pour désigner le mouvement , et n'en sont pas plus des définitions que celle d'Âristote qui dit que, c'est F action d'un être qui a le pouvoir de s'avancer autant quil en a le pouvoir. Mais tous- les mouvemens locaux particuliers peuvent être définb par les lignes qu'ils décrivent et par les causes

4lO LES PROCBES DE LA KAIS09

qai détermiiieiit le cours ou les d^rés de ces moure'-* mens.

On pent dire la même chose de FéteBdae générale de la matière el de ses déterminations paiticnlières , par la mesare, les figures, etc. La solidité de la matière est pareillement une idée intuitive, on indéfinissable : mais je ne prends point ici la solidité dans le sens des géo* mètres, je n'entends point par là toute quantité assignée à trois dimensions; mais je la prends dans le sens de Locke, qui a substitué le terme positif de soUdUé^xi tenue négjàûfd* impénétrabilité y pour désigner la résis* tance que nous trouvons dans chaque corps lorsqu'il en empêche un autre de se mettre dans le lieu qu'il occupe avant de Tavoir abandonné. C'est ainsi qu'une goutte d'eau également pressée de tous les côtés, est un obstacle insurmontable à la réunion des corps les plus forts de l'univers, tant que ses parties ne sont point écartées^ c'est ainsi qu'un morceau de bois empêchera vos deux ma'ms de se joindre, quelque effort que vous £aissie^ pour cela. La même chose est aussi vraie de tous les corps mous et fluides, que des corps les plus durs et les plus fixes, des plus pesans et des plus légers; de l'air que de l'or et des diamans, comme l'observe trèsbien Locke, qui porte tant d'exactitude partout; qui distingue le mot employé pour désigner une propriété inséparable de la matière, de son acception commune; quand on se sert du mot solide au lieu du mot dur^ dans quel sens il désigne la cohésion des parties de tout corps difficile à séparer, tandis que dans le sens philo^ sophiqne, c'est une répétition ou une exclusion totale de tous )es autres corps ; et voilà le sens que je lui attache dans tout cet écrit.

Je ne prétends point dire que la matière n'ait pas d'autres propriétés essentielles que celle de l'étendue, de la solidité; de. l'action; mais je suis persuadé que y

ma

DANS LA REGUEKGHE DU VRAI. 4ii

si Ton fait Fattention convenable à ces trois propriétés , on pourra expliquer une infinité de phénomènes dVne façon bien plus claire que Ton n a fait jusqu'à présent. Mais il faut s'attendre à ne faire que trés-peu de découvertes dans la physique , quand on voudra &ire abstraction d'une de ces propriétés , ou de celle qui seule peut com^^ter l'essence de la matière ; car il est cer*tain que^ dans la matière y ces attributs ne peuvent être séparés que mentalement.

Je nie, par exemple, que l'étendue épuise l'idée de la matière , puisqu'elle ne renferme point la solidité et son mouvement; il peut être très-vrai que la matière soit étendiie , quoiqu'elle né soit pas uniquement étendue , mais encore active $t solide. Mais puisque , dans la considération pure de ces idées, l'une ne suppose point les autres, et quoique chacune d'entre elles ait de certains modes que l'on conçoit lui appartenir en propre et immédiatement ; cependant elles sont telle-*ment liées dans la xiature, que l'une ne peut exister sans l'autre, et que toutes concourent nécessairement à la production de ces modes qui sont propres à chacune d'elles.

L'étendue est le sujet immédiat de toutes les divisions , les figures et les portions de la matière ; mais c'est son action qui produit ces changemens , et ils ne pourraient point être distingués sans la solidité. L'ac-*- |ion est la cause immédiate de tous les mouveméns locaux, de tous les ch^ingemens et de toiites les variétés que nous voyons dans la matière; mais l'étendue est le sujet et la mesure de leurs distances; et c'est de la solidité que dépend la résistance , l'impulsion et la protrution des corps; et cependant c'est Faction qui les produit dans l'étendue.

Ainsi la solidité, l'étendue et l'action, sont trois

4l!2 LES PROGRES DE LA RAISON

idées distinctes , sans être trob êtres différens; ce sont

des façons diverses d'envisager la mênoie matière.

Mais, pour en revenir au sujet particulier que nous traitons 9 Ton apercevra facilement à présent que la vraie force motrice est cette action essentielle à la ma— tière , et que la force imprimée des corps particuliers est quelque détermination ou direction de l'action générale ; car , dans ce sens y il est indubitable que rien ne peut se mouvoir , c'est-à-<lire , se déterminer luimême jusqu'à ce qu'il soit déterminé par quelque autre être : ainsi ^ la matière étant active, la direction donnée à cette action y dans quelque partie que ce soit^ continuerait pour toujours d'elle-même, puisqu'il ne peut y avoir d'effets sans cause , et que par conséquent cette direction devrait être cbangée par une force supérieure, et celle-là par une autre, et ainsi de suite, l'une ne cessant d'agir que lorsqu'une autre commence; de même qu'une forme n'est jamais détruite dans la matière, que pour faire place à une autre. Ainsi chaque mouvement est toujours succédé par un autre mouvement, et ne l'est jamais par un repos absolu; de même que, dans chaque partie de la matière, la cessation de la figure serait la cessation de tout; ce qui est impossible.

Ces déterminations du mouvement dans les parties de la matière solide et étendue, sont ce que nous appelons les phénomènes de la nature , auxquels nous donnons des noms et nous attribuons des usages, des perfections ou des imperfections, suivant la manière dont ils affectent nos sens, ou causent du plaisir ou de la douleur à nos corps, et contribuent à notre conservation ou à notre destruction. Cependant nous ne leur donnons pas toujours des déterminations tirées de leurs causes réelles , ou de la manière dont ils se produisent les uns les autres, telles que l'élasticité, la dureté, la

DAISS LA RECHERCHE DU VRAI. 4i3

mollesse 9 la fluidité^ la quantité , les figures et les rap- , ports des corps particuliers ; au contraire , nous n'attribuons souvent plusieurs déterminations du mouvement à aucune cause du tout, comme nous faisons dans les mouvemens spontanés des animaux; car quand même ces moUvemens seraient accompagnés de pensée, néanmoins, si on les considère comme des mouvemens, ils ont leurs causes physiques. C'est ainsi qu'un chien court après un lièvre ; ce qui vient de ce que l'objet extérieur agit avec toute sa force impulsive ou attractive sur les nerfs, qui sont disposés, avec les muscles , les jointures et les autres parties, de manière à pro-* duire des mouvemens divers dans le mécanisme de l'animal. Quiconque a quelque idée de l'action des , corps les uns sur les autres par leur contact immédiat ou par les molécules imperceptibles qui en partent incessamment, et qui à cette connaissance joint celle des lois de la mécanique , de l'hydro-statique et de Fanatomie, sera convaincu que tous les mouvemens par lesquels l'homme s'assied , se tient debout, se couche, se lève , marche et court , etc. , ont pour principe des déterminations propres, matérielles, et proportionnelles à leurs effets.

Newton , dans la Préface de ses Principes mathéma-^ tiques, après avoir parlé de la gravité, de l'élasticité, de la résistance, de l'impulsion, de l'attraction, et de la façon dont il explique le système du monde par ces choses, dit : a Je souhaiterais bien que l'on pût, à l'aide » des principes de la mécanique , expliquer de même 2> les autres phénomènes de la nature; car bien des 3» choses me font soupçonner qu'ils pourraient bien dé- » pendre de quelques forces qui, mises en action par » des causes encore inconnues, font que les corps sont y> poussés les uns contre les autres, et s'unissent pour 7f former des figures régulières , ou s'éloignent et se

4l4 ^Q nOGftCS D£ LA %ÀMOS

1^ (ment k» on» les ature» : maô» e» forces étani incon- 9 niie»^ le» |>bi)osoplM»(]iic fente iranoeiiiem dTrrp ]P b nature* » Personne aa monde n'est pins en état «jœ ee grand homme de déooaTrir la natore de ces foires elde ces figures particolieres , et de les réduire en sj9thne. Quant i la force générale on a la force motrice de tonte la matière , f ose me flatter d'avoir dans cet écrit contribué k la iâire comiattre.

L'on ne pent donner aocnne raison potvqnoi Fintelligence suprême n'aurait pas donné factivité à la matière aussi-hten que l'étendue ; Tune de ces deux propriétés ne loi est pas plus impossible que l'autre : ne fattt-il pas nécessairement que cette Intelligence suprême dirige sans cesse tous les mouvemens? Peuton autrement rendre raison de la formation des plantes et des anîmaui que par l'étendue de la matière? L'homme esir>il en état de pouvoir prouver, sans la puissance de cette Intelligence suprême , que Faciioa ou la réaction des corps et de toutes les molécules de la matière les unes sur les autres, eût jamais pu produire le mécanisme admirable de ces plantes et de ces animaux? Toutes les connaissances profondes de la méca-* nique ne serviront de rien. Toutes les rencontres fortuites des atomes , tous les coups de hasard que Ton puisse supposer , ne peuvent pas plus donner aux parties de l'univers Tordre que nous y voyons, que les caractères de rimprimerie jetés confusément cent mille millions de fois^ ne produiront des poëmeis comme XÉnéïde de Virgile , ou comme r/Ziade-d'Homère.

A regard de FinBuité de la matière, elle ne fait qu'en endure , comme font toutes les personnes sensées^ un Dieu étendu et corporel, mais non une Intel* Kgence suprême et immatérielle.

Un homme exempt de tous préjugés doit être convaincu de tontes ces vérités , et par conséquent peut vivre

wm m» ■wi

iranquiUement sans d'autres embarras que celui de conserver sa santé et cultiver sa raison ; c'est Foccupation la plus agréable qu'il puisse avoir pendant le cours de sa vie : il s'applaudit à lui-même en comparant la tranquillité intérieure dont il jouit^ avec les inquiétudes , les embarras et la, crainte qui tourmentent les autres, et auxquels , selon eux , la mort même ne doit point mettre de fin. Il se voit, par l'usage de sa raison , ras-' $uré contre les vains fantômes et les chimère^ qui infestent sans relâche la plupart des mortels. Content de ce qui lui est permis de connaître, et des découvertes qu'il fait chaque jour, il ne se croit point intéressé à sonder des profondeurs impénétrables. Il n'est point , comme un animal stupide, entraîné par upe autorité iiUpérieuse ; content et libre de son sort , il attend sans trembler la mort comme un terme inévitable que l'auteur de la nature a fixé à tous les êtres. Cette mort ne peut point effrayer tout homme qui sait que son sort est entre les mains d'une Intelligence infiniment parfaite, dont la bonté, la sagesse, la justice, ne peuvent être mêlées d'aucune imperfection, ni jamais se démentir.

Caractère du vrai philosophe.

Le vrai philosophe est une machine humaine comme un autre homme; mais c'est une machine qui, par sa constitution mécanique, réfléchit sur ses mouvemens. Les autres hommes sont déterminés à agir sans sentir ni connaître les causes qui les font mouvoir, sans même songer qu'il y en ait.

Le philosophe, au contraire, démêle ces causes autant qu'il est en lui , et souvent même les prévient et se livre à elles avec connaissance; c'est une horloge qui se monte , pour ainsi dire , quelquefois elle-même ; ainsi il évite les objets qui peuvent lui causer des sentimenj^

4l6 LES PROGRES DE LA RAIS05

qui ne conviennent ni au bien-être , ni à Tétre raisonnable , et cherche ceux qui peuvent exciter en lui des affections conyenables à l'état où il se trouve.

La raison est , à 1 égard du philosophe , ce qu'est la grâce à Fégard du chrétien. Dans le système de saint Augustin y la grâce détermine le chrétien à agir volontairement ; la raison détermine le philosophe sans lui ôter le goût du volontaire.

Les autres hommes sont emportés par leurs passions, sans que les actions qu'ils font soient précédées de la réflexion; ce sont des hommes qui marchent dans les ténèbres : au lieu que le philosophe ^ dans ses passions même 9 n'agit qu'après la réflexion ; il marche la nuit , mais il est précédé d'uii flambeau.

Le philosophe forme ses principes sur une infinité d'observations particulières ; le peuple adopte le principe sans penser aux observations qui l'ont produit. Il croit que la maxime existe pour ainsi dire par ellemême; mais le philosophe prend la maxime de sa source I il en examine l'origine , il en connaît la propre valeur, et n'en fait que l'usage qui lui convient.

De cette connaissance que les principes ne naissent que des observations particulières , le philosophe en conçoit de l'estime pour la science des faits ; il aime à s'instruire des détails et de tout ce qui ne se devine point; ainsi il regarde comme une maxime très-opposée aux progrès des lumières de l'esprit , que de se borner à la seule méditation , et de croire que 1 homme ne tire la vérité que de son propre fond.

Certains métaphysiciens disent : « Évitez les impres- » sions des sens, laissez aux historiens la connaissance » des faits ^ et celle des langues aux grammairiens. »

Nos philosophes, au contraire , sont persuadés que toutes nos connaissances nous viennent des sens; que nous ne nous sommes fuit des règles que sur l'unifor-

Î>âSS LX REtHERCHE DtJ VRAT. 41^

mité des impressions sensibles; que nous sommes ait bout de nos lumières quand nos sens lie sont ni assez déliés, ni assez forts pour nous en fournir. Convaincus que la source de ïios connaissances est entièrement hors de nous> ils nous eîshortent à faire une ample provision d'idées en nous livrant aux impressions exté- . rieures des objets > mais en nous y livrant en disciples qui consultent et qui écoutent > et non en maîtres qui décident et qui imposent silence* Ils veulent que nous étudions l'impression précise que chaque objet fait en nous , et que nous évitions de la confondre avec celle qu'un autre objet a causée*

De là la certitude et les bornes des connaissances humaines; certitude quand on sent que l'on a reçu du dehors l'impression propre et précise que chaque jugement suppose ; car lou^ jugement discerne et sent l'impression extérieure qui lui est particulière; et les bornes sont quand on ne saurait recevoir des impressions^ ou par la nature de l'objet, ou par la faiblesse de nos organes. Augmentez, s'il est possible, la puissance des organes, vous auga;ienterez les connaissances. Ce n'est que depuis la découverte des télescopes et des micros-' copes, qu'on a fait tant de progrès dans l'astronomie et dans là physique. ^

C'est aussi, pour augmenter le nombre dc' nos cbn-; naissances et de nos idées quenos philosophes étudient les hommes d'autrefois et lesjipmmes d'aujourd'hui.

c( Répandez-vous comme des abeilles, nous diseni- » ils, dans* le monde passé et dans le monde présent; » vous reviendrez, ensuite dans votre ruche composer » votre miel. ».

' Le philosophe s'applique à la connaissance de l'univers et de lui-même ; mais comme l'œil ne saurait se voir, le philosophe connaît qu'il ne saurait' se connaître parfaitement, puisqu'il ne saurait recevoir d'im- Tome III. 2j

4l8 LES PROGRÈS DE LA. RAISON

pression eitérieare da dedans de Im-méme, et qne nous ne connaissons rien que par de semblables iubpressions.

Cette pensée n'a rien d'aflligeant pour hil, parce qa'il se prend luî-même tel qu'il est, et non pas tel qu'il semble à Fimagination qu'il pourrait être ; d ail-* leurs f cette ignorance n'est pas en lui une raison de décider qu'il est composé de denx substances opposées^ Ainsi , comme il ne se connaît pas par&itement , il dit qu'il ne connaît pas comment il pense; mais comme il sent qu'il pense , il reconnaît que sa substance est capable de penser, de la même manière qu'elle est capable d'entendre et de voir.

Lsi pensée est à l'homme un sens, comme l'ouïe et la vue 9 dépendant également d'une constitution orga-nique : l'air seul est capable de rendre les sons ; le feu seul peut énciter la chaleur; les yeux seuls peuvent voir ; les seules oreilles peuvent entendre , et la seule substance du cerveau est susceptible de pensées.

Que si lés hommes ont tant de peine à unir l'idée de la pensée avec l'idée de l'étendue , c'est qu'ils n'ont Jamais vu d'étendue penser; ils sont à cet égard ce qu'un aveugle«né esta l'égard des couleurs, un sourd de naissance à l'égard des sons ; eux qui ne sauraient unir ces idées avec l'étendue qu'ils talent , parce qu'ils n ont jamais vu cette union. La vérité n'est pas pour le phi-i losophe une maîtresse qui corrompe son imagination , et qu'il croie trouver partout. Il se contente de pouvoir la démêler où il peut l'apercevoir; il ne la confond point avec la vraisemblance ; il prend pour vrai ce qui est vrai y pour faux ce qui est faux, pour douteux ce qui est douteux, et pour vraisemblable ce qui n'est que vraisemblable ; il fait plus, et c'est ici une grande per-* fection du philosophe, c'est que , lorsqu'il n'a point de molif propre pour juger, il sait demeurer indéterminé*

'W^V'mmmt

DANS LA. RECHERCHE DU VRAI. ^rg

Chaqtt6 jugement, comme on Ta déjà remarqué,» suppose un motif extérieur qui doit l'exciter. Le philor sophe sent quel doit être le. motif propre du jugement qu'il doit porter; si le motif manque , il ne juge poitit, il l'attend /et se console quand il voit qu'il l'attendait inutikment.

Le monde est plein de personnes d'esprit, et de beaucoup d'esprit , qui jugent toujours; toujours ils devinent : car c'est deviner, que de juger sans sentir que l'on a le motif propre du jugement; ils ignorent la portée de l'esprit humain; ils croient qu'il peut tout connaître ; ainsi ils trouvent dé la honte à ne point prononcer de jugement, ei s*imaginent que l'esprit consiste à juger« Le philosophe , au contraire, est plus content de lui-mém^ , quand il a suspendu sa faculté de se déterminer, que s'il s'était déterminé avant que d'avoir senti le motif propre de la décisiçu. Ainsi il juge et parle moins, mais il juge plus ss^inement et parle mieux ; il n'évite point les traits vifs qui se présentent naturellement à l'esprit par un prompt assem-* btage d'idées qu'on est souvent étonné d avoir unies. C'est dans cette prompte liaison que consiste ce que communément on appelle esprit, mais aussi c'est ce qu'il cherché le moins; il préfère à ce brillant le soin de bien distinguer les idées, et à'en connaître la juste étendue et la liaison précise, d'éviter de prendre le changé, en portant trop loin quelques rapports parti-* culiersque les idées ont entre elles. C^est dans ce di^ cernemeni que consiste ce qu'on appelle jugement et justesse d'esprit.

A cette justesse se joignent encore la souplesse et la netteté. Le philosophe n'est pas tellement attaché à un système, qu'il ne sente toute la force des objections. La plupart des homnte»' sont si fort, livrés à leurs opi«

ûioDS, qu'ils ne prennem pas seulement la peine* de pénétrer celles des autres.

Le philosophe comprend le sentiment qu'il rejette avec la même étendue et la même netteté qu il entend celui qu*il adopte.

'' L'esprit philosophique est donc un esprit d'observation et de justesse qui rapporte tout à ses véritables principes : mais ce n'est pas l'esprit seiil que le philosophe cultive; il porte plils loin son attention et ses soins.

♦ L'homme n'est point un monstre qui ne doit vivret que dans les abîmes de la mer ou dans le fond d'une forêt. Les seules nécessitâBde la vie lui rendent le commerce des autres nécessaire ; et dans quelque état qu'il se trouve, ses besoins et son bien-être l'engagent à vivre

en société.

; Ainsi la raison exige de lui qu'il connaisse , qu'il' étujiie les qualités sociales^ et qu'il travaille à les acquérir. Il est étonnant que les hommes s'attachent si peu à tout ce qui est de pratique , et qu'ils s'échauffent si fort sur de vaines spéculations. Voyez les désordres que tant de différentes hérésies ont causés : elles ont toujours roulé sur dés points de théorie. Tantôt il s'est agi du nombre de personnes de la Trinité^ tantôt de leurs émanations , tantôt du nombre des sacremens et de leurs vertus, tantôt de la nature de la grâce. Que de guerres , que de troubles pour des chimères !

Le peuple philosophe est sujet aux mêmes visions. Que de disputes dans les écoles I Que de livres sur de vaines questions ! Un mot les déciderait, ou ferait voir, qu'elles sont insolubles.

Une secte, aujourd'hui fameuse, reproche aux personnes d'érudition de négliger l'étude de leur propre esprit pour charger leur mémoire de faits et de recher-

mm^^wr^^9tim

elles sur ranliquité, et nous reprochons aux uns et .aux autres de négliger de se rén^lre aimables ^ et de n'entrer pour rien dans la société.

Notre philosophe ne se croit pas en exil dans ce monde; il ne<;roit point être en pays enneini ; il veut jouir en sage économe des biens que la nature lui offre; il veut trouver du plaisir avec les autres; et pour en trouver, il faut en faire. Ainsi il cherche à convenir à ceux avec qui le hasard ou son choix le font. vivre, et il trouve en même temps ce. qui lui convient; c'est un homme qui veut plaire et se rendre utile.

La plupart des grands, à qui les dissipations ne jlaissent pas assez de temps pour méditer , soiit féroces envers ceux qu'ils ne croient pas leurs égatrx.

Les philosophes ordinaîj'es, qui méditent trop, ou plutôt qui méditent mal , le sont envers tout le monde : ils fuient les hommes, et les homnies les évitent.

Mais notre philosophe, qui sait se partager entre la retraite et le commerce des hommes, est plein d'humanité. C'est le chartier de Térence , qui sent qu'il est homme , et que la seule humanité intéresse à la bonne ou à la mauvaise fortune de son voisin*

Il serait inutile de remarquer ici combien le philosophe est jaloux de tout ce qui s'appelle honneur et probité : c'est là son vrai objet.

La société civile est, pour ainsi dire, la seule divi- .nité qu'il reconnaisse tant qu'il est sur la terre ; il l'encense, il l'honore par sa probité, par une attention exacte à>5es devoirs , et par un désir sincère de n'être pas un miembre inutile et embarrassant.

Les sentimens de probité entrent autant dans la constitution mécanique du philosophe que les lumières de l'esprit ; plus il sera éclairé , plqs vous trouverez en lui de probité; au contraire, où règne le fanatisme et la ^ superstition ^régnent les passions, Temportement : c'est

4^3 rC5 PBOGR^S DE LA RAlSOll

ALigdelaine qui aime le monde, et Magdelaine qui aîme Dieu } c est toujour» Magdelaine qui aime avec TÎolence. Or, ce qui fait rfaonoéte homme, ce n'est point, d'agir par amour ou par haine, par eàpéranoe OU' par crainte; c'est d*agir par esprit dV>rdre ou de ndson. Tel est le tempérament du philosophe ; or, il n'y a guère k compter que sur les vertus du tempéra* ment* Confies votre vin plutôt à celui qui ne Taime pas naturellement, qu'à celui qui forme tous les jours de nouvelles résolutions de ne s'enivrer jamais.

Le dévot n'est honnête homme que par passion ; or ^ les passions n'ont rien d'assuré : de plus, le dévot ^ j'ose le dire , est dans l'habitude de n'être pas honnête homme par rapport à Dieu , parce qu'il est dans l'habitude de ne pas suivre eiactement sa règle.

La religion est si peu proportionnée à l'humanité* que le plus juste fait des infidélités à Dieu sept fois par jour, c'«8t-à-dire, plusieurs fois. Les fréquentes confessions des plus pieux nous font voir dans leur cœur, selon leur manière de penser, une vicissitude continuelle du bien et du mal; il suflSt sur ce point qu'on croie être coupable pour l'être.

Ce combat étemel, auquel Tltomme succombe si souvent, forme en lui une habitude d'immoler la vertu au vice; il so familiarise à suivre son penchant, et à faire des fautes, dans l'espérance de se relever par le repentir. Quand on est si souvent infidèle à Dieu, on se dispose insensiblement à l'être aux hommes.

D'ailleurs > le présent a toujours plus de force sur l'esprit de l'homme , qu'un avenir que l'amour-propre fait toujours regarder dans un point de vue fort éloigné. Le superstitieux se flatte toujours de réparer ses fautes, d'éviter les peines et de mériter les récompenses; aussi Texpérience fait assez voir que le frein de la religion est bien faible. Malgré tant de sermons, tant de prônes,

DANS LA RECHERCHE DU VRAt, 4^3

le peuple est toujours le méilie ; la nature est pliis forte que les chimères. , Il semble qu'elle soit jalousa de ses droits ; elle sç retire souvent des chaînes où lavéugle superstitioii ve^t follement la tenir. Le seul philosophe^ qui skit en jouir » k r%Ie par la raison.

Examinez toi»s <^ux contre lesquels la justice hu-« màitie e^t obligée de se servir dé son épée ; voUs trouverez ou des tempéramens ardens ou d€S esprits peu ëclait^s^ et toujours des superstitieux ou des ignorans. Les passions tranquilles du philosophe peuvent bien le porter à la volupté , mais jamais au crime ; sa raison cultivée le guide ^ et ne le conduit jamais au désordre. . La superstition ne fait sentir que faiblement combien il importe aux hommes, par rapport à leur intérêt présent, de suivre les lois de la société; elle condamne même ceux qui ne les suivent que par ce motif, qu'elle appelle avec mépris motif humain. Le chimérique est pour elle bien, plus paHTait que le naturel. Ainsi ses ex«hortations n'opèrent que comnoe doit opérer une chimère. Elles troublent, elles épouvantent; mais quand la vivacité :d(» images qu'elles ont produites est ralentie, que le feu passager des imaginations est éteint, l'homme demeure sans lumière , abandonné aux faiblesses de son tempérament*

iNotrè sage, en ne craignant rien après la mort, semble prendre un motif de plus d être honnête homme pendahi sa vie. Mais il y ga^ne de la cônsistanœ, pour ainsi dire, et de la vivacité dans le motif qui: le fait agir; motif d'autant plus fort, qu'il est purement humain et naturel; le motif est b propre satisfaction qu'il trouve à être content de lui-même, et suivant les règles, de la probité : motif que le superstitieux n'a qu'imjparfaitément, car tout oe qu'il a de bien en lui n'est qu'imaginaire.  ce motif se rapporte encore un autre

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motif bien puissant : c'est le propre intérêt da sage> et un intérêt présent et réel.

Séparez pour un moment le philosophe de l'honnête homme ^ que lui reste-t-il? La société civile , son unique soutien ici-bas , l'abandonne. Le voilà privé des plus douces satisfactions de la vie; le voilà banni sans retour du commerce des honnêtes gens. Ainsi ^ il lui importe bien plus qu'an reste des hommes de disposer tous ses ressorts à ne produire que des effets confohnes à ridée de l'honnête homme. Ne croyez pas que^ parce que personne n'a les yeux sur lui , il s'abandonne à une action contraire à la probité. Non , cette action n'est point conforme à la disposition mécanique du sage. Il est pétri, pour ainsi dire, avec le levain de l'ordre et de la régie; il est rempli des idées du bien de la société^ civile ; il en connaît les principes bien mieux que les autres hommes. Le crime trouverait en lui trop d'oppositicHis. II y aurait trop d'idées naturelles et trop d'idées acquises à détruire. Sa faculté d'agir est , pour, ainsi dire , comme une corde d'instrument de musique montée sur un certain tpn ; elle n'en saurait produire un contraire. Il craint de sedétohner , de se désaccorder d'aveclui-méme.

D'ailleurs, dans toutes les actions que les hommes font y ils ne cherchent que leur propre satisfaction actuelle; c'est le bien , ou plutôt l'attrait présent, suivant la disposition mécanique où ils se trouvent, qui les fait agir- Or, pourquoi voulez-vous que, parce que le philosophe n'attend ni peines ni récompenses après cette vie, et laissant agir la Providence, il doive trouver un attrait présent qui le porte à vous tuer ou à vous tromper ? N'est-il pas, au contraire , plus disposé par ses ré* flexions à trouver plus d'attraits et de plaisirs à vivre avec vousj» à s'attirer votre confiance et votre estime;^

DANS LA RECHERCHE BU VBAi;. 4^^

à s'acquitter des devoirs de l'amitié et de la reconnaissance? Ces sentimens ne sont-ils pas dans le fond de Thoname, indépepdamment de toutes croyances sur l'avenir? L'idée de malhonnête hoimme est autant opposée à l'idée de. philosophie , que l'est l'idée de stupide; et l'expérience fait voir tous les jours que plus on a de raison et de lumières, plus on est bon , àagCi et propre pour le commerce de la vie.

J'entrerais volontiers dans un plus grand détail; mais on. sent assez combien la république doit tirer plus d'utilité de ceux qui, élevés aux grandes places, sont pleins des idées de l'ordre et du bien public, et de tout ce qui s'appelle humanité. Il serait à souhaiter qu'on en pût exclure tous ceux qui, par leur mauvaise éducation,, sont remplis d'autres sentimens.

Le vrai philosophe est donc un honnête homme qui agit en tout par raison , et qui joint à un esprit de ré^ flexion et de justesse, les mœurs et les qualités sociales.

Le vrai philosophe sent qu'il est quelque chose d'existant. Or, ce quelque, chose qu'il sent, il ne peut le savoir que par l'Intelligence, puisque sans elle on ne peut rien concevoir. Cette Intelligence est donc la seule nécessaire,- et tout ce qui n'est pas elle, lui est contingent. Elle est donc la première cause et l'unique source de tout ce qui existe. Cette Intelligence ne peut avoir eu de commencement, elle est donc éternelle et infinie; comme Intelligence, elle n'a besoin que de soi pour exister, et elle est certainement sa propre cause. Puisqu'elle est sa propre cause, et que rien ne peut exister sans elle , elle est donc aussi la cause de tout ce qui existe ; car il est de l'essence de l'efiFet d'avoir une cause : par conséquent l'Intelligence est cause néces* saire^tant de soi, que de tout ce qui existe, ou qui peut e:9^isteD.

Le philosophe ne peut douter que la substance in-

436 LSS ^BOGUES 0E LA EAIStm

tciligesfe ne aoit detemiEUiée , pnîacpieHe est eame gi> aérale cf eUe^méme et de tCHit ce qui ouïe. H ne peut dooter que cette came iimfKgiit ne soit fibre, pûqn'elle en sa propre came dTesisier et cf a^*

Le phîloiophe appelle umau i yejic ce (foi pest étw ec Be pas être; avqoel sens , îl est ^fidest qiie h sidMaBce jDtelligeiice ni aea icfioiM ne peiiveut être enaendoesy poisqoe sa natnre et sc9 cooséqneacea aant égakmeM néceasaîreft et détemûnées.

Le pbîloaophe a|ipelle néeasmre loat ce cpt est détermine, et en ce aena, la vàMwmot kitelfigenar est nécessaire, étant deiennince par dleHnâaie; et les êtres particiiKers sont aiiSM néof^Êmin*^ en tant «pe décerinbiÀ par leurs causes. Bfaîs il j a une antte aorte de nécessité^ qui est celle de la natore; telle est ceSe de la substance dont Fexiscence est nécessaire par sa défoi«* tîon, laquelle par cooséqnent ne connent pcunt am êtres particaKeirSy qoi penircnt être conços comme n'existant pas.

' Il j a pareilkmeiit une antre sorte de déterminatioD , qoi consiste dans les bornes prescrites a Fexistence des êtres panîcoliersy soît en étendne, soît en conforma* tion d'organes, soit en perceptions et en connaissances; niaris cette espèce de d^erciination bornée est opposée à Fidée générale, et se renferme dans les indiHdas.

Cela posé, le philosophe conclut que Faction de la substance intdMgente est étemêile, libre, infinie et nécessaire comme sa natmv, parce qu'autrement son action ne dépendrait pas d'elle; elle aurait une autre cause qu'elle-4néme, contre sa définiticm, que le philosophe conçoit comme sa propre cause d'exister et d'agir.

Et de là même il s'ensuit qu'elle est toute-pmssante , c'est-à-dire^ quelle peut faire tout ce qui est possible, non pas à des êtres bornés ^ ou à un ^oitendement in-

DAKS LA B1SCHËRGRE DU VRAI. 4r%7

fini > mais en général à tout ce c|ui peut être conséquent de se» attributs infinis. Or, de l'infinité des attributs suit Finfinité des conséf|uences« Pariant^ la substance intelligente, ou l'être absol:^, est infinie dans son acticm^ et cfonsequemmeiil toute-*puissante.

 cette énmn^ration des attributs de la substance intelligente^ mais plus sensiblement à<celùi que le philosophe conçoit sous le nom de cause absolue et de toutepuissance, il n'est pas difficile de reconnaître l'Être suprême , que le philosophe conçoit comme l'Être absolument infini, la substance douée d'une infinité d'atiributs, ou plutôt connaissable pat une infinité de propriétés, dont chacune exprime infiniment son essence éternelle et infinie.

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