Oeuvres complètes d'Octave Feuillet Scenes et comedies
THOMAS ROUVIÈRE, soixante, ans ; élégance d'un vieux viveur, barbe en éventail; vérin; haut, un peu fanfaron.
MARIANNE, vieille domestique.
— I-V SCÈNE SE CASSE DANS l'N HOC IIC DE COTENTIN —
LE VILLAGE
Scènes provinciales
Un salon servant de salle à maager. Ameublement en vieille tapisserie, style l rt u s XV. Au-dessus d'un canapé, une belle pendule de la même époque , en écaille incrustée de cuivre Entre deux fenêtres, un baromètre.. Quelques portraits de personnages poudrés, tenant une lettre a la ma n. — Sur la cheminée, nue pendule à globe, du plus mauvais style troubadour impérial, deux vases de fausses Heurs. Sur la tablette et sous les globes, nombre de curiosités d'un goût douteux.
Il est six heures du soir en hiver. (Jeorgc Dupuis. Mme Dupuis et Bouvière sont à table devant un bon feu. — Marianne va et vient pour le service, — Lue grosse chatte blanche cherche fortuue autour de la table.
MADAME DUPUIS
C’est comme je vous le dis, monsieur Rouvière, je l’ai cru fou, — entièrement fou... A bas, Minette!... Il montait l’escalier quatre à quatre, en criant : C’est Tom ! c’est Tom Rouvière! c’est ce diable de Tom !... Pardon monsieur Rouvière, mais c’est son mot, vous savez ? — Et moi, je le suivais dopin-clopant en me tuant de lui dire que c’était bien plutôt M. du Luc avec sa nouvelle calècle, .. car je savais par madame Le Rendu que M. du Luc dînait aujourd’hui à Sémon ville, et comme il ne traverse jamais Saint Sauveur sans nous dire un petit bonjour, j’étais bien fondée à croire. . .
uuruis.
Mais, ma bonne amie, qu’cst-ccque cela fait à Rouvière lout celât II ne connaît pas plus M. du Luc que madame Le Rendu, n'est-ce pas?... D'ailleurs tu sais que M. du Luc a ses chevaux et qu’il ne prend jamais la posle ; ce ne pouvait être lui par conséquent.
MADAME DUPUIS
Enfin, mon ami, j’en étais convaincue, que veux-tu?
DUPUIS
Allons! c’est bien, ma chère.,. Prends donc garde à ta chatte,... elle taquine constamment Rouvière.
MADAME DUPUIS
A bas, Minette ! Qu’est-ce que c’est donc quo-ça, mademoiselle?... Tu m’avoueras toi-même, Dupuis, qu’il était plus naturel de m’attendre à voir M. du Luc, notre voisin de campagne, que M. Rouvière, que je ne connaissais pas, et dont lu n’avais pas eu de nouvelles depuis plus de trente ans... Là, franchement... j’en fais juge monsieur.
ROUVIÈHE, évidemment impatienté.
Vous avtz raison, madame, dix mille fois raison !... Mais Dieu me pardonne, madame Dupuis, je crois que vos côhlct tes sont panées!
MADAME DUPUIS
Hélas! et c’est moi qui ai recommande à Jeannette de les paner !... J’avais cru faire pour le mieux.
nouviÈnE. <
C’est une hérésie capitale, ma chère dame ; on ne pane plus les côtelettes, — de même qu’on ne porte plus de manche à gigot. Comment, diantre ! la Providence vous accorde une des substance Ica plus précieuses que l’on connaisse en cuisine, — le pré salé authentique, — le pur mouton de Miels, et vous le panez !... vous osez le paner!
LE VILLAGE
Parbleu! j’ai fait le tour du monde, mais il me fallait, venir à Sainl-Sauveur-le-Vieomte pour voir naner les moulons de Miels !
MADAME DUPUIS
Que je suis mortifiée! Un peu de sole, monsieur Rouvière? Nous n’avons la poissonnerie qu’une fois la semaine; mais, comme M. Dupuis aime beaucoup le poisson, j’ai fait un marché particulier avec un pêcheur de Portbail ; ce qui nous donne un petit plat d’extra tous les mercredis; et comme, Dieu merci, cela se trouvait aujourd’hui mer-
01 cU I •• •
DUPUIS
Allons! Reine, c’est bien! quel intérêt peuvent avoir ces détails pour Rouvière, je te le demande? (Arec expansion ) Dismoi, Tom, où étais-tu, il y a huit jours, à celte heure-ci?
nouviÈiiE.
11 y a huit jours, mou ami,... j’étais à Dublin.
A Dublin? voyez-vous cela!... ce diable de Tom!
ROUVIÈRE
De Dublin à Londres, de Londres à Jersey, — et me voilà.
DUPUIS
Bt c’est à Jersey que l'est venue cetle pensée bienheureuse de relancer au- gîte ton vieux compagnon de jeunesse?
ROUVIÈRE
Hier matin, mon ami. 11 y avait dans le vestibule de mon hôtel une carie de Normandie; je la parcourais machinalement en attendant le déjeuner : le nom de ton village, — Sainl-Sauveur-le-Vicomtc, — a frappé mes yeux... Tiens! me suis-je dit, Sainl-Sauveur-le-Vicomte; mais c'était là, si je ne m’abuse, que demeurait autrefois George
Dupuif,--. mon ami George! Eh bien ! ma foi, s’il vil encore, j’irai lui dcmattdér à dîner en passant... (il promioe sei
regard, sur la table d'un air inquiet )
MADAME DI PC1S, avec empressement.
Wus cherchez quelque chose, monsieur Rouvicre?
. ROIIVIÈIIE.
Ne faites pas attention, je vous en prie... (Élevant la soi*.) Marianne! N'est-ce pas Marianne que s’appelle votre domestique? Marianne, ma bonne fille, n’auriez-vous pas un citron ? celte sole en réclame.
MADAME DUPUIS, courant à un bulTct.
Attendez, attendez en voici on.
ROUVIERE.
Ah! mille pardons, madame.
MADAME DUPUIS
Ainsi voilà trente ans, monsieur Rouvière, que vous êtes toujours par voies et par chemins, comme le véritable juif errant?
ROUVIÈRE
Positivement, madame.
MADAME DUTUIS.
Dieu, que je n’aimerais pas cela !
ROUVIÈRE
Sans doute; mais moi, je suis un original, vous voyez
MADAME DUPUIS
Vous avez dû, monsieur Rouvière, dans le cours d' 1 vus voyages, manger des choses bien étranges?
ROUVIÈRE, mangeant avec suite, tout en parlant.
Des choses inouïes! madame. — Ah! Marianne, ma bonne fille, approchez un peu... Si j’en juge par l’odeur qui se répand ici, on est en train de torréfier le café dans la cuisine : généralement, surtout en province, on le brûle trop, ce qui lui ô'.e la fleur de son arôme... Allez donc vite, Marianne, et dites bien à Jeannette... n’esl-ce pas Jeannette