‹ Œuvres complètes d'Octave Feuillet Scenes et comediesChapitre 2 sur 74 · I.F. VILLAGE · texte numérisé non relu

I.F. VILLAGE

que s’appelle votre camarade?... dites lui bien que le café veut être roussi seulement, — roussi, vous entendez >

MARlANXR.à demi-voix en sortant.

Hon ! ii n’aime rien comme un autre, celui-là'.

. I10UV1ÊRE.

Ma chère dame, il est précisément arrivé à votre volaille l’accident que j’appréhendais pour le café de Jeannette : elle est trop cuite ou plutôt cuite trop rapidement. Cela est fâcheux, car la hèle est de bonne race.

MADAME DUPUIS. »vi*c désolation

Tous les malheurs à la Fokîl Je vous demande bien pardon, monsieur Rouvière... mais votre arrivée a été si imprévue... nous avons eu si peu de temps devant n»u3... De grâce, accurdetf-nous quelques jours, et vous serez mieux traité, je vous le promets.

. ROUVIERE.

Dix mille fois bonne, ma chère dame; mais à neuf heures ce soir, sans une minute de délai, il faut que je roule... Oui; madame, vous pouvez le dire, j'ai mangé, chemin faisant, des choses inouïes! j’ai mangé tour à tour le kouskoussou sous la tente de l’Arabe, — le cun;v, — l’incendiaire curry sur les bords du Gange, — à Java, le hideux tripang, — qui est le hareng du pays, — en Chine, le fameux nid d’hirondelle à l’huile de ricin...

MADAME DUPUIS

O ciel !

îiouviÈnE.

A Panama, j’ai mangé du singe. . Dali ! il n’y a pas un aliment dans la création qui ne m’ait passé sous la dent !

DUPUIS

Ce diable de Tom !

ItOUVlÈRB.

Aussi, s’il existe sous le firmament un convive sans fa- ’ (jon, j’ose me flatter que c’est moi... Les Indiens des Mon-

? CÈNES ET C0MÈP1ES.

tagncs-Roi lieuses... ces sauvages sont doués véritablement d'une sagacité extraordinaire!... les Indiens, dis-je, m'avaient donné dans leur langue un surnom qui signifiait textuellement «l’estomac de bonne humeur... » Toujours content, — facile à vivre enfin!

DUPUIS

Ce diable de Tum !

MADAME DUPUIS

Acceptez-vous une troisième bécassine, monsieur Rouvière? Je vois avec plaisir que vous les aimez.

ROU^tÈtlE.

Dix mille gj-ftccs, madame. Oui, j’aime les bécassines, je ne m’en défends pas ; mais celles-ci ont un défaut, je ne puis vous le cacher : outre qu’elles sont trop fraîchement tuées, vous avez négligé de les fairp saupoudrer légèrement de poivre fin, ce qui est quasiment indispensable à ce gibier... Ah çà! excusez ma curiosité, mais rien ne m’a plus intrigué, je crois, dans tout le coui s de ma vie que ce plat que voici sur ce réchaud... Au nom du bon Dieu et des saints, qu'est-ce que c’est que cela ?

DUPUIS

Mon ami, je l’ai fait mettre pour toi : c’est du macaroni.

rouviêre.

Du macaroni, ceci?

MADAME DUPUIS

Oui, monsieur Tom..., c’est une attention de George..., il m’a rappelé que vous séjourniez souvent en Italie... J’ai envoyé en toute hâte chez l’épicier, qui avait encore par bonheur celle petite provision de macaroni, et, en m’aidant du Cuisinier royal, car Jeannette en perdait la tête, j'ai essayé de vous l’arranger à l’italienne.

ROUVIÈRE

A l’italienne ! Mais, ma pauvre chcre dame, ça n’a ia-

l.E VILLAGE.

mais été du macaroni à malienne, ça, — jamais, jamais! — Au surplus, c’est peut-être bon tout de même... Voyons.

DUPUIS, après une pause.

Eh bien! mon ami?

ROUVIÈRE, résolument.

Mon ami, autant mâcher dos tuyaux d’orgue! Oh ! mais c’est prodigieux! Ah çà! c’est donc du macaroni fossile, ossifié,... je ne sais pas quoi! Il faut faire arrêter l’épicier qui vous a veudu cela !... Il doit être affilié à quelque chose !

Durcis.

Marianne, vile une assiette à M. Rouvière. Ah ! mon ami, quel triste dîner tu fais là !

t ROUVIÈRE, froidement.

Tu plaisantes ! Ton vin est exquis d’ailleurs.

MADAME DUPUIS

Moi... je ne sais plus que dire... J’en mourrai de chagrin... Monsieur Rouvière, goûtez au moins mon gâteau de riz, je vous en supplie à mains jointes.

ROUVIÈRE

Très-volontiers, madame... dès que j’aurai achevé celle c nserve de pois, — qui serait parfaite si on y avait un peu plus ménagé le beurre. (On entend le tintement d'une cloche.)

’ MADAME DUPUIS

Eh! déjà l’angélus! (Elle *e lève.; Pardon, monsieur Rouvière... je vous quitte pour un instant ; mais je serai revenue bien avant l’heure de votre départ. jEiic ta prendre une

mautc posée sur un meuble.)

ROUVIÈRE

Comment! vous sortez, madame, d'un temp^ pareil ! I! y a un pied de neige. . Savez-vous cela?

Ma femme, mon ami, va tous les soirs à l’église quand

o SCÈNES ET COMÉDIES.

l'angélus sonne, quelque temps qu’il Tasse, hiver comme éic : c’est une habitude de cinquante ans; tu n’y changerais rien.

nouviKUR.

Ah ! très-bien... J’espère que vous êtes contente de votre curé, madame Dupuis?

MADAME DUPUIS

Oh ! oui, monsieur ; c’est un si digne homme ! Tenez, si vous nous restiez seulement vingt-quatre heures, nous l'avons demain à dîner; vous ne regretteriez' certainement pas d’avoir Tait sa connaissance.

nouviÈDF,.

J’en suis persuadé, madame Dupuis, je vous assure; mais ce sera pour une autre fois.

MADAME DLTUIS.

George, insiste encore, je t’en prie, cl n’oublie pas surtout que M. Rouvière m’a promis de goûter mon riz... Ah ! monsieur Tom, je vous recommande aussi mes confitures... Je les fais moi-même, et c’est une de mes petites prétentions... A revoir, mon cher monsieur.

houvièhe.

A revoir, madame, à revoir. '.Madame Dupuis sort.)

\h ’ ah!... hem! hem? voyons donc ce riz. — Elle est un pou dévote, ta femme, hein?

DUPUIS

Oui, un peu... mais d’une dévotion qui n’a rien de gênant pour son Æilourage. Elle me laisse, moi, bien tranquille dans ma tiédeur. — Bois donc, mon ami, tu ne bois pas! ;En naissant les yeux.) Dis moi, Tom, tu l’as trouvée fièrement provinciale, ma femme, n'est-ce pas?

ROUVIÈRE

Mais non, mais non.

LE VILLAGE

DUPUIS

It

Si fait. Que veux tu? elle n'esl jamais sortie de son ■ trou !... Et puis, ton arrivée lui avait monté la tcle, je crois... Elle ne savait plus ce qu’elle disait... Elle parlait à tort et à travers, patati patata : c’était un chapelet de commérages à dépendre les oreilles.

rouvière.

Mais pas du tout.

DUPUIS

Si fait, pat'blcu !... Ne le nie pas... lu en étais agacé! Moi aussi, du reste... 11 semblait qu’elle eût fait vœu de se montrer à toi sous ses côtés les plus défavorables... J’enrageais d'autant plus qu’elle en a de bons, — et à l’occasion d’admirables... Pauvre femme!

nouvtÈCE.

Je n’en doute pas le moins du monde, mon ami... Son riz était excellent, tiens!

DUPUIS, violemment à la chatte .

A bas! Minette. Je ferai noyer celte infâme bête ! {.\ u»rianne, qui vient d onner.) Emmenez ce chat. S’il rentre ici, je le jette par la fenêtre. — Apportez le café, et vous nous laisserez.

MARIANNE

Allons ! viens-t’en, viens-t’en ma pauvre, blanchcttc, puis que les messieurs de Paris ne veulent pas de toi... a demi-voix en sortant. ]Hom ! il bouleverse tout dans la maison. cet Ostrogotb-Ià !

ROUVIÈRE (Il a pris les pincettes cl fourrage dans la cheminée en fredonnant.

O bell’ aima innamorcita o bcll’ aima innamorat !... Vous n’avez pas de théâtre à Saint-Sauveur, vous autres?

DUPUIS

De théâtre? Tu es bon là, toi !... Nous avons le théâtre de la foire, tous les ans, à la mi carême. •

ROUVIÈRE

Diantre, c’est dur!... Et qu’esl-ce que vous faites donc de vos soirées?

Heu! l’hiver, nous bavardons au coindu feu; nous faisons un piquet, ma femme et moi, — ou bien un whist avec les voisins. .

ROUVIÈRE

Aïe !... El avec le cuvé, j’en ferais serment ?

DUPUIS

El avec le curé quelquefois, oui. L’été, j’arrose un peu dans mon jardin... Ensuite, nous nous promenons sur la routes jusqu'au haut de la côte, — ou bien dans le petit bois qui borde ia rivière... et puis, on se couche de bonne heure ici !

ROUVIERE,

Huin!... c’est moral, tout cela! (Un moment de silence. Ms r.inoe achève le service et sort.)

DUPUIS

Enfin nous voilà seuls ! Je puis te serrer la main • mon aise, mon cher Tom, mon vieux camarade! Mais liois donc, Tom, lu ne bois pas! Tu vas me dire ce que tu penses de celle cau-de-vie-là, mon gaillard!... A ta santé, mon ami ! — Sais-tu qu’il y a trente-cinq ans que rous ne nous étions vus !

ROUVIÈRE

Oui, parbleu ! il y a trente-cinq ans, ou peu s’en faut, que nous nous embrassions, — rue Montmartre, — dans la cour des messageries, — en nous jurant amitié et correspondance éternelles... La correspondance s’éteignit, comme de raison, au bout de deux ans ;... mais l'amitié couva sous la cendre... Gentille eau-de-vie que tu as là!

Elle est danséon sentiment? bravo !... Eh ! ma foi, il

l.E VILLAGE.

y a encore de bons moments dans la vie, Tom, avotte-le!

ROUVIÈRE

Aquin; dis-tu, mon garçon?

DUPUIS

Au fait, qui le saurait mieux que toi, Jocoi.de? Mais tu as donc signé un pacte avec le diable, Tom ! tu n’as pas

changé ! tu es resté jeune et superbe « J’étais jeune et

superbe ! » te tappelles-lu comme Talma disait cela?... Tu as de la barbe et des moustaches comme un lion de l’Atlas... Tu ressembles à Henri IV... Bois donc, mon ami.

ROUVIÈRE

Cher vieux George, va. (Posant scs coudes sur la table et prenant un ton confidentiel , A h ça ! quelle idée as-lu eue, toi, de t’enterrer dans ce bailliage, voyons ?

DUl'UIS, sérieux tout à coup.

Tu me trouves rouillé, hein?

Non, non; niais quelle idée as- tu eue, dis-inoi cela, entre nous?

DUPUIS

Si fait, je suis rouillé, je le sens bien. Ah! mon ami, c'est que la province n’est pas un vain mot ! Bile n’a pas volé sa réputation, la misérable!... Je la compare volontiers à ces sources d’eaux thermales qui vous prennent un animal vivant, et vous rendent une pétrification... Quelle idée j’ai eue, dis-tu? Eh ! mon Dieu, qu’est-ce que la vie, Tom? Un enchaînement de hasards, un fatal engrenage qui s'empare de vous dès la naissance, et qui vous pousse de filière en filière jusqu'à la tombe!... Voici le rhum, mon ami.

ROUVIÈRE

As- tu coutume de t’abandonner tous les soirs à des li bâtions aussi prolixes, Georget?

DUPUIS

Jamais, mon ami. C'est pour te faire honneur.

ROUVIÈRE

Aussi je me disais... Ceci est le rhum, n’est-ce pas? Bon, continue ton odyssée.

A Paris, comme tu sais, j’étais en passe d’un assez bel avenir: j’allais acquérir, aux conditions les plus avantageuses, le cabinet de cet avocat à la cour de cassation chez qui je travaillais. — Je viens ici pour affaires de famille, comptant y rester trois mois au plus;.., mais, oui dà ! quand une fois la province vous a mis la main au collet, elle vous tient bien...

El l'avare Achéron ne lâche point sa proie 1

Bref, je me laissai surprendre au charme. . grossier sans doute, mais quotidien, mais incessant, de celte existence provinciale; j’en savourai, à mon insu, le futile bien-être, les molles habitudes, la douce monotonie : sans défiance contre des séductions si minces qu’elles en étaient imperceptibles, je m’en trouvai un beau jour enveloppé comme d’un réseau de fer; j’y demeuiai captif!

ROUVIÈRE

Oh ! oh ! madame Dupuis, j’imagine, a bien quelque

chose à réclamer dans ce dénoûment-là ?

OUPUtS.

Mon ami, tu me croiras ou te ne me croiras pas, mais elle était charmante. De plus, j’avais encore ma vieille mère, et c’était pour elle une vive satisfaction que de me voir me fixer ici. Enfin je me mariai : j’achetai l'élude de mon beau-père, et tout fut dit. — Prends donc un peu de mou kirsch, Torn.

LE VILLAGE. 1 5

Tout à l’heure. Mais, dis-moi, tu n’cs pas reste claquemuré depuis trente-cinq ans dans la vicomté de Saint- Sauveur, j’aime à croire? Tu as fait pour le moins ton tour de France ? Tu vas quelquefois à Paris?

1 DUPUIS

Ne me parle pas de cela. J’ai fait mon tour de France dans mon jardin, et -je n’ai pas vu Paris depuis notre embrassade de la rue Montmartre !

ROUVIÈRE

Comment, diable!... mais tu avais la passion des voyages autrefois?

DUPl'IS.

Eh! je l’ai toujours, mon ami; mais qu’y faire? Quand je me mariai, mon projet était de vendre mon élude au bout de quinze ans, après avoir réalisé quelques économies. Je comptais alors mener ina femme à Paris, — et de là aux Pyrénées... C’était ma manie de voir les Pyrénées... et puis voilà une fille qui nous arrive après cinq ans de mariage.

ROUVIÈRE

Tu as une fille, toi ?

* DUPUIS

Pardi! je suis grand-père... Eh bien! il a fallu garder mon étude dix ans de plus pour doter convenablement cette enfant. Quand j’ai eu vendu... peuh ! j’étais vieux... je suis resté dans mon fauteuil!... Je te l’ai dit, c’est un enchaînement de fatalités que ma vie. — Si nous faisions un petit punch, mon ami?

ROUVIÈRE

Va pour le petit punch !... Ah ! tu as une fille? Et tu l’as bien mariée, j’espère?

DUPUIS

Mais fort passablement. Elle a épousé un sons-préfet.

ROUVIÈRE

Un sons-préfet! muledu pape!. . Tu mois trop de citron.

DUPUIS

Tu crois?... Or çà, Tom, éclaircis moi un mystère : comment ta modique foi tune a-t-elle pu défrayer, pendant près d’un demi-siècle, ce vagabondage grandiose que lu mènes à travers le monde?

ROUVIÈRE, s'échauffant.

Mon ami, j'avais dix mille livres de rentes en terres : je commençai par transmuter mon patrimoine en billets de banque, ce qui doubla mon revenu ; puis je plaçai tout à fonds perdu, ce qui le tripla. Affranchi alors de toute considération étroite, de tout lien de famille, de toute entrave sociale, — citoyen de l’univers, — libre comme l’oiseau du ciel, je m'élançai dans l’espace !... Je te porte un toast, ami George. Hop ! hop ! hourrah !

DUPUIS

Ce diable de Tom! Eh bien ! c’était énergique! c’était grand!

Je consacrai ma jeunesse aux aventures lointaines, réservant pour mon âge mûr les moindres fatigues. — M m pied, ce pied que voilà, ce pied qui touche le tien sur ce tapis, George, a croisé sa trace avec celles du tigre et de l’éléphant sur le sol de l’Inde. J’ai suivi ces rôdeurs formidables dans leurs forêts de bambous, hautes et solennelles comme des cathédrales.

DUPUIS

C’était vivre cela, morbleu !

ROUVIÈRR.

Deux ans plus tard, j’arrivais à Canton. Quelle arrivée, mon ami ! C’était an milieu d’une splendide nuit d’été. On célébrait l’avéncment du céleste empereur. Notre canot

I E VILLAGE

* avait peine à se frayer passage à travers ics jonques et les bateaux de fleurs pavoises de lanternes innombrables ; des feux de mille couleurs se réfléchissaient dans le fleuve avec les étoiles, et nous apercevions au loin sur les rives miroiter les temples de porcelaine !

DUPUIS

Spectacle féerique ! Heureux To:n !

ROUVIÈRE

Je t’épargne les transitions. - De la Chine, je cinglai vers les Amériques. J’y voyageai plusieurs années, descendant du nord au sud, des savanes aux pampas, des grands bois austères du Canada aux riantes forêts du Brésil, tantôt à pied, tantôt achevai, plus souvent en pirogue. — Mon plus long séjour fut au Pérou. Je ne pouvais m’arracher de cette coquette ville de Lima !... (Avec discrétion.) Ilum ! j’avais pour' cela des raisons

DEPUIS

Ah ! traître ! ah ! bandit !

ROUVIÈRE

Et puis, j’étais devenu joueur. Tu te figurerais difficilement, George, l’attrait d’une table de jeu dans cette patrie des galions. Il semble que l’on ait secoué sur le tapis un de ces arbres merveilleux qui s’épanouissent dans la légende orientale. On y voit peu ou point de monnaie régu- * lière; mais l’éclat fauve du lingot s’y mêle au scintillement des paillettes d’or, le feu du diamant à la clarté lactée des perles ; tous les trésors, ravis de la veille à l’océan ou à la tfrre, se heurtent et se combattent sous vos veux dans un pêle-mêle fulgurant. On demeure là des nuits ent ères, des nuits qui sont des minutes, le regard fasciné, la cervelle en fusion, passant vingt fois entre deux soleils du trône de Rothschild au fumier de Job : on y devient chauve, on y devient fou, mais on y sent fortement l’existence!

SCÈNES ET COMEDIES, fil PUIS.

El» ! sans doute, voilà.. . El moi qui n’ai jamais joué que mon galopin de whist à un sou la fiche... Malédiction ! Mais poursuis, Tom, tu m'électrises!.

ROUVIÈRE

Tout finit, comme tu sais. Dans un jour de tristesse, je m'embarquai sur un baleinier américain qui allait faire campagne dans les parages du [ôle austral. Je touchai de la main les froides bornes de notre univers; je vis sur leurs socles de glace ces morses à figure humaine, accroupis et rêveurs comme les sphinx de Thèbes. Au milieu de ces limbes silencieux* dont tous les aspects sont étrangers à la vie terrestre, j’éprouvai les sensations d’un monde différent. J’eus l'illusion, en quelque sorte posthume, d’une planète nouvelle. Je vis là, si je ne me trompe, des jours et des nuits comme on en doit voir dans notre pâle satellite. Que te dirai-je, mon ami? Après trois autres années également bien remplies, je me trouvais à llio-Janeiro. d’où je fis voile pour l’Europe, ayant décrit avec le bout de ma canne toute la .circonférence du globe. — Ainsi se passa ma jeunesse.

DUPUIS

Mon ami, il n’y a pas de roi qui ne doive te l’envier! Et depuis lors, Tom !

ROUVIÈRE

Depuis lors, je n’ai plus voyagé. Je me suis promené, — d’abord sur la Méditerranée... Bah! il me semblait être sur le bassin des Tuileries! — J'en ai visité tous les rivages. Feu à peu, à mesure que l’âge est arrivé, j’ar restreint mon cercle, et maintenant je réside en Europe, allant de ville en ville, suivant l’attrait du moment ; l’Europe, mon cher, mais elle est à moi ! c’est ma propriété, mon domaine ! Toutes les fêtes qu’y donnent les hommes ou la

LE VILLAGE

nature, c’est h moi qu’ils les donnent ! C'est pour moi que Naples a son golle et son théâtre Saint-Charles, Paris ses boulevards et Rachel, Madrid son Prado et ses combats de taureaux! C’est pour moi qu’on vient de faire l’exposition d>; Londres ! Evviva Ut libçrfà ! A boire !

RUPllS.

Tom, tu étais né avec du génie ! Mais tu ne m'as rien dit des femmes, mon ami? Tu as dû cependant en voir de magnifiques! A Rome, par exemple! ce beau type romain, ers brunes moissonneuses de YAgro romano?

ROUVIÈRE, légèrement.

Oui, oui ; mais dans le Transtévère surtout.

DUPl'IS.

Et en Asie?... A Smyrne?... Tu es allé à Smyrne? Ces admirables filles d’Ionie, avec des sequins dans les cheveux... tu les a vues?

ROUVIÈRE

Oui, oui ; je leur ai même parlé.

DUPUIS

Elles monuments, Tom, tu ne m’en as rien dit non plus? l’Alhambra, le Colisée, le Partbénon ?

ROUVIÈRE

Rah 1 des amis à toi, tout cela! Je ne t’en dis rien, parce que cela traîne pârtout. Tout le monde a vu ça. (u& m .ment

de silence.)

DUPUIS, frappant violemment sur la table.

Damnation ! (Il SC lève, enfonce ses mains dans ses poches et tuar- :he à travers le salon.)

ROUVIÈRE

Eh bien ! qu’est-ce qui le prend ?

Ah ! Tom ! Tom ! la rougeur me monte au front, quand je compare à la destinée que tu as su le faire celle que j’ai

SCÈNES KT rOJlEDIES.

subie ! Tandis que ton cœur comptait chacun de ses batte ments par quelque noble ou gracieuse émotion, le mien marquait stupidement les heures comme une horloge de cuisine ! (il «'«frète. Car enfin est-ce que j’ai vécu, moi? Fi donc ! Je suis né, j’ai dormi et j’ai mangé, voilà tout ! Aussi qu’est-il arrivé ? Je me suis éteint, je me suis raccorni ; je suis descendu dans l’échelle des êtres au niveau du crétin des Alpes... du coquillage... du mollusque!

ROUVIÈRE

Allons ! allons ! lu vas trop loin. Si tu ne possèdes plus tout-à fait la même verdeur d'imagination, la même vivacité d’esprit que je t’avais connues autrefois....

% » Duruts.

Ah ! ah ! tu l’avoues donc enfin, tu me trouves rouillé!

ROUVIÈRE. (Il se lève, allume un cigare, s’adosse à la cheminée cl dit en brossant scs moustaches «le la main.)

Écoule, George, je serai franc. — Tu sais que je le fus toujours. — Mon impression, lorsque j’ai mis le pied dans ta demeure, a été sinistre. J’y ai respire je ne sais quelle vague odeur de nécropole. J’ai cru pénétrer dans une de ces habitations d’un autre âge reconquises sur la mort par la patience de l’antiquaire. — Pendant qu’on était allé t’avertir, je regardais, avec une sorte de curiosité hébétée, ces meubles, ces tableaux, ces tentures* dont la propreté morne semble attendre la vitrine d’un musée. : je me rappelais ta délicatesse d’esprit, ton élégance de mœurs, ton goût éclairé des arts, et je ne pouvais absolument concilier celte brillante image qui m’était restée de toi avec l’existence maussade et plate dont les témoignages attristaient mes yeux. Tu es entré alors ; je t’ai vu. — Tu m’as parlé... Ma vue, mon jugement étaient-ils altérés par les préoccupations auxquelles tu me trouvais en proie ? Je ne sais... mais ton langage m’a surpris... ton front même m’a

LE VILLAGE

paru rétréci... j’ai essuyé une larme furtive, — et j’ai murmuré malgré moi, comme j’eusse fait devant ta tombe ; Voilà donc tout ce qui reste de mon ami ! — Je ne t’offense pas, George ?

DUPUIS

Non, Tom, non. J’avais d’ailleurs le sentiment de ma décadence. Je m’en doutais du moins, et ce doute était insupportable. J’aime mieux la certitude.

ROUVIÈHE.

Parlons d’autre chose, mon ami. — Tu as vendu ton étude? et que comptes-tu faire maintenant?

DUPUIS

Que veux-tu que je fasse ? j’achèverai de mourir !

Eh ! sangdicu ! ressuscite plutôt ! — Causons sérieusement, George. Tu t’étais, en te mariant, créé des devoirs ; tu les a remplis jusqu'au bout : c’est très-bien ! — Mais aujourd’hui la position est faite; l’avenir de ta femme, celui de la fille, sont largement assurés.... Qu’est-ce qui t’empêche pendant deux ou trois ans de te replonger dans le courant de ton siècle et d’y retremper les facultés ? Tu sais de quel air miraculeux on voyage à présent : en deux dns, te dis-je, tu peux parcourir l’Europe et même pousser une pointe en Asie.... Tu peux recouvrer au contact des plus radieuses créations de la nature et des arts toute la fraîcheur et tout le mouvement de ta pensée.... Tu peux assouvir ces regrets qui le rongent le cœur et qui abrègent tes jouis ! en deux ans, pas davantage ! Et maintenant, si tu préfères le suicide à outrance, libre à toi !

' DLTU1S.

Eh! mon ami, quelle apparence y a-t-il que j’aille, à mon âge, m’embarquer seul par les chemins comme un écolier ?

ROUVIÈRE, allant à ,ui.

Est- ce qu’il s’agit de s’embarquer seul ? Ne suis-jo pas là ? Est-ce que je ne mets pas à ta disposition mon expérience, ma chaise de poste, mon domestique, — tout ce que je possède eutin ?

DUPUIS

Comment ! Tom, vraiment ? tu m’accompagnerais partout ? (Us se mettent en marche côte à cite à lra\crs le salon.)

Mais je te conduirai parla main, mon garçon ! je t’épargnerai les guides, les ciceroni et toute la vermine familière du touriste. Ne me remercie pas, cela m’enchante Tes impressions raviveront les miennes Et puis n’est-il pas délicieux, George, de terminer tous deux la vie comme nous l’avons commencée, confondant nos aventures, nos plaisirs, nos cassettes ? Allons ! c’est entendu, hein ?

DUPUIS

Je t’avoue, mon ami, que jamais projet ne m’a souri davantage ; mais. ..

ROUVIÈRE

Point do mais, c’est entendu ! Nous irons attendre la fin de l'hiver à Paris : pour prendre patience, tu auras les musées, les spectacles... je te mènerai dans les coulisses... tu entendras Alboni, Cruvelli... Tu aimais la musique autrefois ?

» DUPUIS

Je l’aime toujours, mon ami! je joue même encore de la flûte.

ROUVIÈRE, entraîné.

Eh bien ! tu empoteras ta flûte..,. Qu’est-^e que je disais donc ? Ah ! l’hiver à Paris, — c’est convenu ; mais des les premiers jours dn printemps, si tu m’en crois, nous franchirons les Pyrénées : nous passerons trois mois dans

LE VILLAGE

la Péninsule. . nous profiterons de l’été pour visiter les capitales de l’Allemagne... et nous redescendrons en Italie par Trieste et Venise.... Quedis-tu de ce plan ?

DUPUIS, (tt s'arrête.)

Je dis... (avec décisioo) je dis qu’il m’ouvre le ciel!... donnemoi un cigare!..... je dis que tu as raison, — que j’ai assez long-temps vécu pour les autres... que j’ai fait dans ma vie une part suffisante au sacrifice! Eh! morbleu, on a aussi des devoirs envers soi -même ! (Il lance d'énormes bouffées de fumée.) On doit compte à la Providence des dons qu’on en a reçus ! L’intelligence, — l’imagination, — le sentiment du beau, sont des bienfaits qui obligent, Tom ! C’est une honte, c’est un crifnc digne des sauvages que de laisser périr ces flammes sacrées sous l’éteignoir !

ROUVIÈRE

Eh ! à la bonne heure! je retrouve mon George!... Ah çà! mon ami, battons le fer pendant qu’il est chaud..,, (il appelle) Marianne!

DUPUIS, baissant la voix tout à coup.

Chut ! chut ! qu’est-ce que tu lui veux donc?

» ROUVIÈRE

Mais je veux la prévenir de ton départ, afin qu’elle s’occupe de ton petit bagage.... Marianne!

DUPUIS

Chut! chut!... comment, mon ami? est-ce que nous allons partir ce soir?

ROUVIÈRE

A neuf heures.... J'ai commandé les chevaux pour neuf heures, tu sais bien.

DUPUIS

Oui, oui, je le sais... mais la nuit menace d’être diantremeutrude... il fait un froid de Sibérie... il me semble que noua pourrions s a us inconvénient attendre à demain malin.

ROUVIÈRE

Oh! écouté, si tu as peur d’une onglée et d’une nuit en voiture, enfonce ton bonnet sur tes deux oreilles, couchetoi et ne me parle plus de voyager!

DUPUIS

Mon ami, je 11 ’ai peur de rien, ni de personne ; mais ia vérité est que cette grande hâte me déconcerte un peu. J’avais compté sur deux ou trois jours pour me retourner, — pour faire mes préparatifs...

ROUVIÈRE

Quels préparatifs? 11 te faut une malle et un peu de linge; tu as une heure pour cela, c’est assez. Si tu n’as pas d’argent, j’en ai. Voyons, pas d’enfantillage, George ; si tu diffères ton départ de deux ou trois jours, il est clair, pour toi comme pour moi, que tu ne partiras pas. Je n’ai pas besoin de te dire quelles influences, quels obstacles amolliront ton courage et ruineront ta résolution. Quoi qu’il en soit, en pareille circonstance, il faut trancher dans le vif ou renoncer...

DUPUIS, «prés un moment de rcfleiion.

Tuas encore raison... Touche là, Rquvière; je suis ton homme.

ROUVIÈRE, appelant.

Mar...

DIJPUIS, YÎvcmont.

Non n’appelle pas Marianne... c’est inutile. Je sais mieux qu’elle ce qui m’est nécessaire. Je ferai ma malle moimême, sitôt que ma femme sera rentrée, (il regarde à la pendule.) Huit heures... elle ne peut tarder beaucoup maintenant .. Eh bien! quoi? c’est un moment à passer... un triste moment, j’en conviens... mais apii»s tout j’ai ma conscience pour moi .. et puis, si ma coupe est pleine d’une généreuse liqueur; qu’importe un peu d’amertume sur les bords?... Ah! Tom, quelle perspective soudaine !

LE VILLAGE

jiicl horizon ! Grenade, Venise, Naples !... c’est un rêve!... Huit heures cinq... Ah ! je donnerais vingt-cinq louis pour être plus vieux d’une heure... Mon Dieu !d’un quart d’heure seulement... Je sais bien que c’est une faiblesse, mais...

non VI eue.

Allons ! veux-tu que je me charge d'avertir ta femme, moi ?

DUPUIS

Franchement, Tom, tu me rendras service.

UOUVIÈKE.

Eli bien ! c’est arrangé. Va-t’en faire ta malle.

DUPUIS

Ce n’est pas au moins que je craigne une scène violente; ce serait méconnaître son caractère.

rouvière.

Je verrai bien.

DUI’UIS

Dis-lui surtout que je la prie instamment de garder son calme. Des attendrissements me feraient mal et ne serviraient à rien.

ROUVIÈRE

Je vais le lui dire. Allonf, ta malle !

ouruis.

J’y cours, nie venant). Mon ami, dis-lui cela tout doucement, n’est-ce pas?

ROUVIÈRE

Sois tranquille. Mais toi, ne va pas m’abandonner, quand une fois je me serai mis en avant.

DUPUIS

Fi donc! déserlei pendant le combat. Tu ne méconnais plus, Tom !

ROUVIÈRE

Non... C’est que, dans ce cas-là, je jouerais un fort sol personnage, tu conçois?

2 fi SCÈNES ET COMÉDIES.

ouruis.

Tom Rouvière, j’ai l’honneur de vous aftirmer qiiç ma résolution esl prise, que ce soir à neuf heures, rescousse ou non rescousse, je pars avec vous, et, s’il vous faut ma parole pour gage, je vous la donne... Es-tu content?

ROUVIÈRE, le prenant par les épaules.

Va faire ta malle ! (Dupuis sort.)

ROUVIÈRE, seul; il se froUe les mains.

Ah ! ah ! c’est donc à nous deux, ma chère madame Dupuis!... Assurément mon principal bnt en celle affaire est d’obliger George, — de le rendre à lui-même ; mais je ne suis pas indifférent non plus an plaisir de lancer la foudre à travers la sérénité de celle malrone ridicule... Voil't une femme, je l’avoue, qui renverse toutes mes notions morales... Je ne suis pas un Turc... j’avais cru fort chrétiennement jusqu’ici que la polygamie était un cas pendable... mais, ma foi! il est décidément impossible qu’un galant homme soit condamné à l’intimité perpétuelle d'une créature aussi parfaitement désagréable que l’est ce vieux pot-au-feu de village ! — Avant même d’avoir vu cette femmé, je l’avais comprise, je l’avais jugée : elle m’était odieuse ! Oui, je l’avais devinée tout entière, depuis ses souliers de castor jusqu’à son bonnet à tuyaux pias, dans l’ordonnance de ce monde mesquin, son œuvre et son image, — dans la béate symétrie qui prête à chacun de ce? meubles, savamment distancés, un air de si profond ennui, — dans le méthodisme poupon que respire tout cet intérieur de presbytère... il n’y a pas jusqu’à ce baromètre, — terni par sa curiosité banale, jusqu’à ces niaises raretés, — ce bengali empaillé... ce nécessaire en coquillages... ce verre filé... ccs absurdes cocos sculptés par les prisonniers, qui ne m'eussent donné fidèlement la mesuie

LE VILLAGE

de sa personne physique et morale... Celte femme-là, — j’en mettrais ma main au feu, — conserve des pommes dans ses armoires à linge!.. Pauvre George !.. un homme d’esprit cependant!

J'en étais fâché à cause de lui... mais je n’ai pa> pu

y tenir... je l’ai bourrée comme une earonade pendant tout le dîner. J’ai été maussade comme un Kalmouk ! au fond, j’en avais honte... mais, ma foi ! on n’a pas des nerfs de bronze... M. du Luc! Madame Le<Rendu ! et sa poissonnerie, — et sa chatte, — et son curé ! Que diable ! c’était trop fort... Non, je n’imagine pas que l’existence bornée, l’esprit étroit, le langage commun d’une taupinière de province puissent jamais se résumer dans un type plus complet, et réaliser une figure de femelle plus disgracieuse.

Ah! nous allons avoir probablement une chaude explication, car je sais assez quelles âmes de harpie se dérobent sous ces masques débonnaires : j’entrevois la griffe sous le gant ouaté de la dévote... Mais elle va trouver son maître, ou je me trompe fort. J'ai les pleins pouvoirs de George... j’ai sa parole... je sais qu’elle est solide... je ne lâcherai point prise.

Excellent George ! que n’a-t-il pas dû souffrir avant de courber sa tète intelligente sous ce joug imbécile! Eli! mon Dieu, je connais celte bistoire-là. Il aura lutté bravement d’abord, — et puis peu à peu il aura été dompté comme tant d'autres par l’action continue, dissolvante de cette volonté féminine. — C’est un martyre de trente années ! mais pardieu ! madame Dupuis, le vengeur eut arrivé ! (il rii ) Ça me rappelle ma bataille contre cette mégère indienne àqui j'avais volé son manitou pendant son sommeil... Ah! la méchante drôlesse! C’est une chose extraordinaire comme toutes les vieilles femmes se ressemblent.

(Au bruit rtc la porte qui s'ouvre, il se poste carrément le dos au feu).

MADAME DUPUIS, parlant à sa chatte, qui essaie de se glisser à sa suite.

Pas du tout ! vous vous êtes fait mettre à la porte. — restez- y. ( R iie referme la porte. Oh ! Dieu !... oli ! les mauvais sujets ... ils ont fumé!

ROUVIÈRE

Avons-nous fumé ?... (il aspire avec bruit ) Dieu me protège, je le crois! Eh bien ! voyez jusqu’où peut aller la distraction, madame Dupuis... je ne m’en étais pas aperçu, tant nous étions absorbés, George et moi, dans notre grand projet.

MADAME DUPUIS, se débarrassant de sa mante el.de son chapeau.

Quel projet?... Vous nous restez, monsieur Tom ?

ROUVIÈRE

Hum! pas précisément ! mais, pour George et pour mui, cela revient au même. Savez-vous deviner les énigmes, madame Dupuis?

MADAME DUPUIS, le regardant fixement.

Vous n’emmenez pas George, par hasard?

ROUVIÈRE

Mais avec votre permission, madame Dupuis, j’ai positivement cet avantage.

MADAME DUPUIS, souriaot avec indécision cl l'interrogeant du regard.

Non? non, n’cst-ce pas?... Vous méjugerez bien simple, • monsieur Rouvière, de répondre sérieusement à une plaisanterie ;... mais je n’en suis pas maîtresse,... vous m’avez atteinte à la source de ma vie... Ditcs-moi... je vous en prie, dites-moi, mon bon monsieur Tom, que vous me laissez mon mari ?

Je vous laisse son cœur sans contredit, ma très- chère dame; mais la vérité est que je vous enlève momentanérnant sa personne. En deux mots, George songeait depuis »

LE VILLAGE Î9

longtemps à reprendre langue dans le monde des vivants, et il a saisi avec joie l’occasion de ce départ précipité, qui coupe court à tout empêchement subalterne.

MADAME DUPUIS, s’appuyant d’une main sur un fauteuil, les yeux baissés et vagues, murmure à demi-voix:

C’est vrai !

ROUVIÈRE

Tenez, l’entendez- vous, le forcené? quel tapage il lait là haut avec sa malle! Il la traîne sur le parquet comme un char de triomphe!... Ah çà! il ne vous paraîtra pas merveilleux, j’imaging, madame Dupuis, qu’après avoir séjourné trente années consécutives à Saint-Sauveur-le- Vicomte, un homme de la trempe de George...

MADAME DUPUIS simplement, d'un ton bref.

Oh! ne m’expliquez rien. . je comprends. Où remmenez* vous ? ■*

ROUVIÈRE

Mais à vous dire vrai, ma -hère dame, un peu partout : d’abord...

MADAME DUPUIS

Pour combien de temps?

Oh ! pour un an — ou deux tout au plus. Ah! madame Dupuis, quel avenir cela vous fait ! Combien va s’enrichir en ce petit nombre de mois votre collection, si brillante déjà, d’objets d’art et de curiosités naturelles ! Joignez y une douzaine de reliquaires authentiques. — cl de chapelets bénits de la main du Saint-Père... propria manu!.-. Ah ! ah ! qu’cst-ce que vous dites de cela!

MADAME DUPUIS, qui ne l’a pas écouté, sc laisse tomber dans le fauteuil et cache son visage dans scs deux mains.

Oh! mon Dieu !... (On entend ses sanglots étouffés.) ,

BOUVIÈRE, fronçant le sourcil.

(A part). Ah ! cela tourne à l’élégie ! (Haut , apres un mou reniait.,

Allons, ma chère madame Dupuis ! voyons donc: cela n’est pas raisonnable! de quoi s'agit-il après tout? D'un voyage ! Ce n’est pas la mort d’un homme qu’un voyage,... on en revient, j’en suis la preuve... Eh! comment font donc les femmes des marins, mon Dieu!... Allons, encore!... Ah! véritablement, ce n’est pas bien! vous me mêliez dans l’embarras, madame Dupuis! vous me rendez mon ambassade infiniment pénible !

MADAME DUPUIS, il’unc vois brisée.

Excuscz-moi, monsieurs,... vous voyez,... je... je ne

puis.. . ( Elle laisse retomber sa télé dans sa main )

ROUVIERE. (Il fait un geste d’inpalicnee et commence une rapide promenade puis s’arrête tout à coup devant madame DUPUIS :)

Voilà justement, madame, — j’ai mission formelle de vous le dire, — ce que George tient par-dessus tout à éviter.

MADAME DUPUIS, se levant à demi avec anxiété.

Est-ce que je ne vais pas le voir ?

ROUVIÈRE

Vous allez le revoir certainement, si vous reprenez un peu de fermeté : sinon, comme sa détermination est irrévocable, il vaudrait mieux, pour vous et pour lui, en demeurer là .

MADAME DUPUIS

Eh bien! je vais être courageuse, je vous le promets... quelques minutes seulement... donnez-moi encore quelques minutes... Je ne puis pas,... comme cela,... tout d’un coud... Oh ! Dieu ! Dieu de bonté ! (Elle pleure ROUVIÈRE, durement.

Encore une fois, madame, votre désespoir me parait

LE VILLAGE. 31

tou t-à- fait hors de proportion avec l'événement. Que diantre ! je ne le mène pas à la guerre, votre mari.

MADAME DUPUIS, parlai)! comme un enfant, en essuyant seslarmcs.

Non, non,... je sais bien,... il reviendra.

ROUVIÈRE

Vous avez de la religion, madame Dupuis, voici le moment de vous en souvenir... Ce n’est pas tout que d'aller à l’église,. . il ne faut pas songer uniquement à soi en ce monde.

MADAME DUPUIS, parlant avec peine.

.Mais,..: monsieur Rouvière,... c’est qu’il n’est pas habilué, comme vous, à cette vie de fatigues continuelles ;... sa santé est plus frêle que vous ne le pensez?.. (Lui prenant les mains avec élan. )Vous aurez bien soin de lui, n’est-ce pas?

ROUVIÈRE. moins rude.

Hein!... sans doute, madame, sans doute : comptez sur moi,... je m’engage à vous le ramener frais et rose comme une. demoiselle... Je m'y engage sur l’honqeur, entendezvous ? .. Mais, je vous en prie, plus de larmes, et surtout point de scène d’adieux-

MADAME DUPUIS

Non , monsieur , vous serez content de moi ; vous verrez : — c’est fini. (Souriant ) H n’y parait plus déjà.

ROUVIÈRE

Allons! c’est bien, madame Dupuis, c’est bien!... Je fais grand cas, moi, des femmes vaillantes, des épouses sincèrement qhrétiennes — Et maintenant, que nous sommes de sang-froid, penne Liez- moi de vous répéter que cette immense affliction n’avait réellement pas de raison d’être. Qu’est-ce qu'une année ? Mon Dieu, vous passerez six mois chez votre fille, je. suppose ; le reste du temps, vous vivrez ici, gentiment, au milieu de vos habitudes et de celtes de George. Il ne sera même qu’à moitié absent.

car tout ici vous parlera de lui; vous le retrouverez h chaque pas.

MADAME Dl’ PUIS secouant la tète.

Prenez garde, monsieur Tom, preneî garde en me cherchant des consolations, d’augmenter une douleur — que vous ne pouvez comprendre.

, ROUVIÈRE

Je vous demande pardon, madame ; je la comprends, — et je pensais vous le prouver.

MADAME DUPUIS

Oh ! monsieur, je n'accuse ni votre intelligence, — ni votre bonté, soyez -en sûr.

ROUTIÈRE

Madame !

MADAME DUPUIS avec effusion.

Mais enfin il y a des choses qu’on ne devine pas, monsieur Tom... Songez-vous combien votre existence a été différente de la nôtre?... Vous avez été sage, vous,... vous n’avez pas laissé votre cœur se prendre dans ces liens dont on ne sait le nombre et la force que le jour où ils se brisent... Oui, vous le disiez bien, tout ici, — jusqu'aux pierres du foyer, tout fait partie de notre vie commune : — tout unissait nos souvenirs et rapprochait nos pensées,... tout nous aimait et tout nous était cher !... Je le croyais du moins... U n’y a qu’un instant encore, combien j’attachais de prix à ccs objets familiers à tous deux depuis tant d’années, aux moindres traces de nos longues habitudes... à tous ccs témoins des projets, des plaisirs, des chagrins partagés !... et maintenant ils ne sont plus, ils ne peuvent plus être pour moi que les ruines d’un bonheur mensonger, — les débris d’une illusion 1...

ROUVIÈRE

Eh ! madame, l’exagération est étrange. Eu admettant

LE VILLAGE

que co voyage jette quelque trouble dans le présent, ie passé du moins demeure intact.

MADAME DUrUlS.

Vous vous trompez, monsieur. Ce voyage n’est rien sans doute, mais il répond cruellement à une question que je me sujs adressée en seciet toute ma vie... George est-il heureux?... Eh bien! non. J’étais seule heureuse,... voilà la vérité! (Avec une vive émotion.) 11 était résigné,... mais pas heureux... Hélas! mon cœur pourtant, j’ose le dire, était dignedu sien,... mais pour le reste, je lui étais trop inégale; je le sentais amèrement. De quelle ressource pouvait être pour un esprit comme le sien le pauvre entretien d’une fille de province, étrangère à toute chose, et qui ne savait que l’aimer?

BOUVIÈRE

Vous poussez à l’excès, madame, la défiance de vousmême : pour moi, plus je vous connais, et mieux j'apprécie le choix que George a fait de vous.

MADAME DUPUIS, sc levante! souriant.

Vous me fl iltoz, monsieur Rouvière, parce que vous me voyez souffrir;... vous êtes généreux,... je veux l’être aussi, et vous pardonner toutes les peines que Vous m’avez causées, car il y a bien longtemps que je vous ai maudit pour la première fois. , *

ROUVIÈRE

Moi, madame? comment ai-je pu le mériter?... Mais avant tout, dites-moi, vous êtes mieux, n’est-ce pas? je ne sais à quoi cela tient, mais vous me paraissez rajeunie de dix ans.

MADAME DUPUIS, souriant.

Oui,... je crois que j’ai un peu de lièvre,... c’est ce qu’il laut.

ROUVIÈRE

' oy°ns. courage!... Mais enfin à quel titre ai-je figuré d’une façon s; pénible dans votre destinée ?

MADAME DUPUIS, un peu exallée

.Mon Dieu ! monsieur Tom, vous n’ignorez pas que fouie femme, dés le lendemain de son mariage, se trouve en présence (I une rivalité bien redoutable. — celle des souvenirs de son mari... Ccst une lâche difficile, croyez-moi, que de faire oublier tous les biens qu’on nous a sacrifiés , — que d apaisci , nous seules, dans le coeur de notre époux, les regrets de son âge d'or, — regrets plus vifs chaque jour, à mesure que le lointain s'accroît et que la jeunesse s’efface!... Quant à moi, je m’aperçus bien vite, monsieur, que votre nom, si souvent invoqué, était pour George le symbole favori des plaisirs perdus,... la plus riante incarnation des fantômes d’autrefois : vous représentiez, dans cette chère pensée, l'indépendance, l'aventure, le temps des courtes douleurs et des espoirs infinis ;... moi, j’étais la vie positive, le terre-à-terre du ménage, le souci de la veille et du lendemain... J’étais... la prose, et vous étiez h poésie; c'était donc vous qu'il fallait combattre : j'y mis tons mes soins, toute mon âme... Hélas ! j'avais beau faire, vous étiez le plus fort! Tous les jours, George devenait plus rèveiy, et je sentais que chaque moment de tristesse marquait un de vos triomphes... Ah! que de fois j’ai caché dans l’ombre de ce foyer, — ou sous les saules de ce petit jardin, — mes défaites et mes pleurs!... Mais j'étais jeune alors, — et Dieu aime la jeunesse;... il me donna ma fille, vous fûtes vaincu. .Douloureusement ) Aujourd’hui... l’ange est paru. — la victoire vous revient.

ROUVIÈRE, d’une vois saccadée.

Qui sait, madame? Le dernier mot u’eu est pas dit. Vous

LE VILLAGE. S 5

allez voir George. Parlez-lui. Vous pouvez encore empêcher ce départ.

MADAME Dl'Pl'lS, avec douceur.

Je vous l'ai promis, — je n'essaierai pas.

rouvière.

Eh ! je vous rends voire promesse; je ne veux pas être voire mauvais génie, moi ! Je suis brusque, madame... personnel quelquefois, — c’est mon métier de vieux garçon; mais je ne suis pas méchant, — daignez le croire,

MADAME DUPUIS

Je le vois, je le vois; mais je connais George, monsieur : tous mes efforts seraient inutiles ; ils l'irriteraient, voilà tout... Et quand même, à force de larmes, je pourrais, le retenir, maintenant je ne le vendrais pas... Je n'aurais fait que joindre un regret plus amer et plus récent à tous ceux qui déjà empoisonnaient sa vie. Demain, toujours, son ennui, ses allusions involontaires, son silence même, me reprocheraient mon triste avantage... Non, — il faut qu’il parte.

ROUVIÈRE, après une pause.

Tout cola est juste, — très-juste... 11 n’y a pas moyen de le contester,... vous êtes dans le vrai. Comptez du moins, madame, que j'abrégerai autant qu’il sera en moi la durée de son absence.

MADAME DUPUIS

J’v Compte... Merci. (.Elle lui tend sa main, que Rouvic c baise en s'inclinant profondément. — On entend au dehors un grand bruit suivi d'un tumulte de voix. Madame Dupuis reprend avec effroi :) Moll Dieu ! qu’v a-t-il? ... C’est lui! je reconnais sa voix. (George Dupuis ouvre la porte avec fracas et entre suivi de Marianne.)

DUPUIS, A Marianne.

vous Otes une maladroite! taisez-vous ! Ne dirait-on pas que cette malle pleine de linge est une montagne à porter?

‘■iü

(A sa femme.) Figure-toi, ma chère, que cette sotte fille ne trouve rien de si plaisant que de laisser rouler ) la malle ou haut en bas de l'escalier !

MARIANNE

Dame ! monsieur, depuis que vous m’avez dit que vous alliez à Rome, je ne sens plus ni bras ni jambes, moi ! je n’ai plus de forces ! Aller à Rome ! ma foi ! voilà du nouveau... et du beau !

DUPUIS

Cette fille est folle !... De quoi vous mêlez-vous, s’il /ous plait?

MARIANNE

De rien. — Mais c’est une drôle d’idée tout de même qui vous prend de laisser madame toute seule, — à son âge, — pour aller à Rome ! Bien heureux si vous la retrouvez !... je n’en réponds pas...

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