‹ Œuvres complètes d'Octave Feuillet Scenes et comediesChapitre 11 sur 74 · SCÈNE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE CINQUIÈME

CLOTILDE, FERNAND

CLOTILDB.

Au nom du ciel, qu’est-ce que vous avez?

• FERNAND

Croiriez-vous qu’il m’est impossible d’ouvrir ma porte?

CLOTILDB.

Comment ! ce n’est que cela! (Elle éclate de rire.) Oh ! Dieu, qtlC j’ai eu peur! ( Elle s'appuie contre un fauteuil, contenant son cœur de sa main et riant.)

FERNAND, à part.

Quel effroi ! Décidément il se machine cette nuit quelque chose d’extraordinaire dans celte tête-là... et dans ma maison.

CLOTILDB.

Sérieusement, vous ne pouvez pas ouvrir votre porte?

LE CHEVEU BLANC

FERNAND

Fort sérieusement.

CLOTILDE, lu regardant d'un air de soupçon.

En êtes vous bien sur?

FERNAND

Je vous l'affirme... Je n’y conçois rien... C’est pourtant bien ma clef! (U souffle dans sa clef.)

CJ.OTILDE.

Si le fait t;st vrai, envoyez chercher un serrurier.

FERNAND

Un serrurier... à trois heures de la nuit .. Croyez-vous que ces gens-là ne sc couchent pas?... Non... je m’en vais dans le salon... J’ai dit à Jean de m’allumer du feu... Je Suis trèS-COntrarié... (Arrivé près de la porte, il se retourne et reprend.) Si nous étionsi.. des époux comme d’autres... le malheur qui m’arrive ne serait pas grand.

CLOTII.DE, gravement.

Qu'est-ce que c’est?... Voulez-vous répéter?...

FERNAND

Vous avez bien entendu.

CLOTILDE

Des époux comme d’autres?... Mais il n’en manque pas de notre espèce dans le monde, ce me semble; c’est même l’ordinaire.

FERNAND

Tant pis, madame , tant pis pour le monde, car ccJa fait des sots ménages et de vilains modèles.

CL0T1LDF,

J’en aime la remarque dans votre bouche. Au reste, je ne dis pas non ; mais à qui la faute ?

FERNAND

A qui? Peusez-vous que j’aie' oublié ce qui s’est passé dans celle chambre, oui, ici même, il y a dix ans?

CLOTILDR.

Et qu’est-cc qui s’est passé !... Mais auparavant permet-

tcz-moi de m’assurer que ma vue ne me trompe pas...

Approchez-vous, je vous prie... plus près...

FERNAND, s'approchant, incertain.

Quoi?

CLOTILDR. Elle monte sur un tabouret et se penche rers son mari.

J’avais bien vu... vous avez un cbeveu blanc, sur la tempe gauche.

FERNAND

Mon Dieu, c’est possible !

CLOTILDR, descendant du tabouret.

Mon Dieu ! c’est sûr... Allez maintenant... Qu’est-ce qui s’est passé dans cette chambre il y a dix ans?

FERNAND. II joue arec pne chaise sur laquelle il s'appuie.

Vous le savez bien. Nou9 étions mariés depuis deux ans à peine... nous revenions du bal, comme cette nuit... Je ne m’attendais à rien... J’étais assis là tranquillement... comme une bêle au ban Dieu... Est-ce exact ?

CLOTILDR.

Parfaitement... Tantôt vous me contiez les mots d’une actrice qui avait été notoirement votre maîtresse, et tantôt vous leviez vos deux bras en bâillant avec bruit... Est-co exact ?

FERNAND

Ces détails m’ont échappé.

CLOTILDR.

Pas à moi. Poursuivez.

LE CHEVEU BLANC

FERNAND

Eh bien ! tout à coup je ne sais quelle mouche vous pique... vous m’enjoignez de sortir : ce procédé m’étonne... vous insistez... Sans cire, comme vous me fîtes l’honneur de me le dire, un tyran ni un sultan, je n'aime point la bizarrerie... Bref, nous nous brouillons, et le divorce est prononce... C’est là, madame, je ne l’ignore pas, une scène d’intérieur assez commune dans un certain monde... Je sais par plus d ? unc confidence que je ne suis pas le seul mari sur la terre dont on ait de la sorte provoqué... les irrégularités..., que vous n’êtcs pas la seule femme qui ait sacrifié son bonheur à un futile caprice...

• CLOTILDE, grave.

Son bonheur? Vous riez... Epouser un mondain de votre acabit, un mortel superbe et gâté comme vous, atteler à son char nuptial un lion de votre robe... c’est de la gloire, tant qu’il vous plaira; mais du bonheur... le croyez -vous sincèrement? Pensez-vous qu’on trompe longtemps une femme qui aime?... et nous commençons toutes par là... Pensez-vous que nous tardions beaucoup à nous apercevoir que vous avez fait en nous épousant d’étranges réserves, que vous n’avez point abdiqué votre jeunesse conquérante, que vous nourrissez au sein de l’hymen des regrets équivoques et des prétentions suspectes? Certes, ce n’est pas en un jour qu’une jeune femme peut concevoir l’étendue et la rigueur d’une telle déception. (Avec ameriumo] Mais peu à peu, quand vous n’avez plus même vis-à-vis d’elle le courage de la politesse et du savoir-vivre... lorsque vous vous abandonnez franchement sous ses yeux au sans-façon... au débraillé de votre indifférence...

FERNAND

Je crois , madame , n’avoir jamais pour mon compte donné lieu. .

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