‹ Œuvres complètes d'Octave Feuillet Scenes et comediesChapitre 16 sur 74 · LA SCÈNE SE PASSE A NAPLES · texte numérisé non relu

LA SCÈNE SE PASSE A NAPLES

Chez Sertoriua.

Maisonnette très-s : mple et d'une apparence à demi rustique, sur une colline, aux environs de Naples, en vue de la mer. Une vigne encadre les fenêtres. Un petit jardio planté d’orangers et de jasmins sépare la maison du chemin qui serpente au pied de la colline.

Djns -la chambre de Sertorius : un piano chargé de cahiers de musique. Sur un vieux canapé, une violoncelle dans sa boite. Quelques poteries antiques pleines de fleurs. Intérieur fort simple et un peu encombré, mais attestant ’ les goûts distingués d'uu artiste et les soins délicats d'une femme.

Une vieille domestique achève de servir une petite table que Sertorius et sa fille viennent*de quitter. Sertorius est assis dans un grand fauteuil près de la fenêtre, les mains croisées sur son ventre elles yeux mi-clos: il regarde vaguement à l'horizon la mer qui se teint des couleurs du soir. Marthe, accoudée sur l'espagnol elle, travaille à un ouvrage de femme ; de temps à autre, elle se penche par-dessus la tête de son père et jelle un coup d'ueil inquiet SBr le chemin dans la direction de Naples.

SKKTORll'S.

Tu ne dis rien, ma fille! *;

MAJITHE.

Non. J’ai peur de vous troubler; vous avez l’air si heureux! L'enfant qui dort dans son berceau n’a pas l’air plus heureux que vous, mon père.

SERTORIUS

J’aime ta comparaison, petite. S’il y a en effet deux

images qui présentent également la vie humaine sous une Tacc heureuse et touchante, c'est, d’une part, un enfant innocent. qui repose sous l’œil de sa mère, et, de l’autre, un vieillard honnête qui digère paisiblement au coucher du soleil.

MARTHE souri, t’< «.brasse doucement, et sc penchant au dchurs

La belle soirée, et le ravissant tableau !

SERTORllS.

N'est-ce pas, ma fille?... Plus je vais et plus je m’applaudis de mon acquisition. Je ne changerais pas celte chaumière modeste contre les plus splendides palais du Bosphore... Je doisdire que je vénère profondément le Romain qui eut la pensée d’élever en ce site délicieux un temple à la Fortune. On suppose que ce fut Lùcullus, et l’idée lui en vint, selon toute apparence, par une soirée comme celle-ci... 11 me semble que j’assiste àcelle scène de noble gratitude... Oui, sur une de ces terrasses dont nous voyons les ruines de marbre à deux pas, couché dans la pourpre de Tyr et couronné de roses de Pæstum, le vainqueur du Parthe achevait sans doute un de ces repas célèbres où il savait allier le faste à la délicatesse ; aspirant doucement, comme inoi-mème en cet instant, l’hatei ne parfumée de cette belle terre napolitaine, il suivait de l’œil sufie golfe vermeil, et du rêve jusque sur les mers fahuleuses, les blanches voiles des trirèmes ; le chant lointain des pêcheurs de corail, mêlé aux soupirs de la vague dormante, berçait son extase enchantée... Tout à coup, levant vers l’azur de ce ciel sans égal son regard humide d’une divine volupté : « Je voue, s’écria-t-il, je voue un temple à la • Fortune ! » Ainsi , ma fille , n’en doute pas , ainsi eut lieu celte dédicace. Et remarque, mon enfant, je te prie, que vingt siècles écoulés ont encore fécondé ces mer-

veilles depuis le jour où elles charmaient ce délicat épicurien. Combien de souvenirs, combien d'ombics illustres qu'il ne put connaître, peuplent aujourd’hui ce coin radieux du monde, du cqip Misène au Vésuve, du tombeau du Pausilippeà la villa de Sorrenlc! Je serais donc, à plus d’un litre, pire qu’un païen* si je ne vouais à ma façon mon (cmplc à la Fortune,c’est-à dire, ma fille, si je ne découvrais mon front pour remercier le Dieu de bonté qui mufail

CCS loisirs! (U ôlc sa toque; apres un moment de méditation, il se recouvre et dit:) 11 faut avouer, Marthe, que lè ciel m’a comblé de ses faveurs.

MARTHE, distraite.

Certainement.

' SF.UTOHILS

Me voici arrivé à la vieillesse, c’est-à-dii c à un Age où ce grand bienfait de la vie semble perdre pour la plupart des hommes quelque chose de sa valeur ; ch bien ! moi, jamais je ne l’ai goûté avec plus de plénitude.

Marthe.

Il y a peu d’hommes qui vous ressemblent, m m pète bicn-ainté.

SERTontusr.

Il y en a très- peu, tu dis vrai. Ainsi, n’est-il pas en quelque sorte prodigieux que j’aie conservé à soixante ans la santé d’un athlète! Au surplus, je ne sais, ma fille, si tu l’as remarqué, mais j’ai été doué véritablement d’une con* stilulion extraordinaire. Il semble que la nature, par une grâce spéciale, ait violé en ma personne ses lois les plus constantes, logeant dans l’enveloppe grossière d’un Hercule le génie d’un Athénien... J’entends par ce mot génie, Marthe, tu ne t’y trompes pas, j’entends uniquement ce goût naturel du beau qui distinguait les moindres citoyens de la

ville de Périclès.. Je n’ai pas à cet égard de prétentions dIus élevées.

MARTHE

* tl

Moi, j’en ai. Je suis la fille d'un grand artiste, et je m’en vante.

SF.nToniiiS/

Si ne veux pas me faire une peine sensible, ma fille, n’accole jamais au nom de ton père ce titre banal d’artiste ; tu sais combien je le méprise. Toutefois, puisque tu en parles, je ne le nierai point : le dieu de l’harmonie, pour •parler comme un ancien, gyait semblé présider à ma naissance. Oui, j’ai vu un temps où, sans être taxé de présomption, je pouvais espérer pour ce pauvre nom de Scrtorius, voué maintenant à l’obscurité et au dédain...

MARTHE

Au dédain, mon père! vous n’y pensez pas. N’ai-je pas entendu dire vingt fois au chevalier Carnioli qu’il vous considère comme le plus fort violoncelliste et le premier compositeur de notre temps ?

SERTORIUS

Cah!... dit-il cela, ce Carnioli? C’est une' espèce de fou, et qui pis est un homme sans mœurs; néanmoins il se connaît à la musique, j’en conviens... Le, plus fort violoncelliste... non... c’est une erreur... il faut qu’il n’ait pas entendu lîatt#... mais où diantre m’a-t-il entendu moimême? car, depuis vingt ans, je pense ne pas être soi ti une seule fois, si ce n’est dans notre tèle-à-tête, ma fille, de mon humble rôle de professeur... Ch! si fait cependant; je me souvtens qu’un jour, cédant aux importunités de cet enragé, je lui esquissai sur mon violoncelle le thème d’un motet de ma composition... Ah ! il se le rappelle donc?

MARTHE

Il sc le rnppe’le si bien, qu’il a passé, ilepuis ce tempslà, plus d’une nuit à la belle étoile, dans l’espoir de rous entendre malgré vous. 11 prend une veste et un bonn.it de pêcheur, ’ et vient se planter sbus l’ombre de ccjatmin, comme un amoureux d'Espagne. Nous l’avons Toit bien teconnu, Gertrude et moi.

SERTORIUS, souriant ’

Ah! le traître! Comment diable ! pour un simple motel, le voilà qui bat la campagne! Parbleu! je serais curieux de savoir ce qu’il eût dit ou fait, si je lui avais joué seulement huit mesures de mon chant du Calvaire?

MARTHE

Et quand l’entendrai-je, moi, ce fameux chant du Calvaire ?

SERTORIÜS.

Le soir de ton mariage, mon enfant, comme je te l’ai promis. Tu es dès à présent capable de l'apprécier ; mais je préfère le réserver pour cette solennité. Ah ! ce sera un beau moment, petite! Ou je me trompe fort, ou tu verseras bien des larmes.

MARTHE

El si je ne me marie pas, je ne l’entendrai pas?

SERT0RIl’8.

Pourquoi ne xe marierais-tà pas ? Quelle singulière hypothèse ! Que te manque-t-il donc? D’abprd tu es gracieuse et jolie, quoique un peu grave pour une jeune fille... Tu es même, selon moi, une beaulé... En second Heu, quoique jamais, Dieu merci, tu n’aies eu ni ne doives avoir l’impudeur de te produire en public, ce qui est de la part d’yne femme le dernier degré du cynisme, — tu possèdes en musique des talents hors ligne dont tout homme de goût te tiendra

Sa

compte. Quant aux qualités inorales, lu apporteras au foyer de ton époux, j’en puis répondre, tout le trésor des saintes vertus dom sliques. — Joins à ces considérations de premier ordre, mes trois cents écus de rente, le revenu annuel

de mes leçons, et enfin cette maisonnette que je compte abandonner à ton jeune ménage...

Mon père...

. sertomus.

En te priant, bien entendu, de m’y garder une petite place,... car sans toi, ma 011e, je ne jouirais de rien au monde... Tu es le soleil qui éclaire tout; tu fais le chant dans ma vie!... Mais enûn, avec tout cela, je te demande un peu, de bonne foi, ce qui te manque pour te marier?

MARTHE, souriant et embarrassée. •

. Mais, mon père, vous ,me jugez avec trop de complaisance... Vous serez trop difficile,... trop ambitieux pour moi?...

SERTORIUS

Ambitieux, grand Dieu! El quelle ambition puis-je avoir en ce monde, si ce n’est celle de te voir heureuse? Va, ma fille, qu'un jeune homme te plaise, le premier venu, et je lui ouvre mes deux bras sans marchander.

MARTHE, levant les ycui avec une attention particulière.

l.e premier venu ? « ^

SERTOR1US.

Le premier venu ; telle est ma confiance en ton goût et en ton jugement. Ton choix me répondra des qualités personnelles de mon gendre. Quant à sa profession et à sa condition sociale, peu m’importe ; riche ou pauvre, prince on berger, tout m’est égal, dis-je, — pour peu , bien entendu, qu’il n’appartienne ni de près ni de loin à la caste

détestable des artistes... Choisis donc librement, mon enfant... Et puisque nous en sommes là, voyons», n'aurais (u pas quelque confidence à me faire ? Je l’écouterais avec plaisir, ma tille.

MARTHE

Aucune. Je n’y pense pas. Ainsi il est inutile d’en parler.

SEimmius.

Non ?. . Et ce petit Crocelli , ce jeune bureaucrate que nous voyons le jeudi chez madame Santa-Fcde, et qui me fait si assidûment ma partie d’échecs — en cravate blanche, — tu crois donc, Marthe, qu’il aime sérieusement ce jeulà ?

UATirilF..

Je l’espère.

sF.irroRius.

Ah ! fort bien ! — Du reste, je ne savais rien de particulier sur son compte, si ce n’est qu’il passe pour laborieux et qu’il ne porte point de moustaches, ce qui indique chez un jeune homme une dose de bon sens plus qu’ordinaire.

MARTHE

Je n’ai pas remarqué. — Voyez donc, mon père, col effet de soleil couchant sur la mer !

SERTORIUS

Glorieux spectacle!... (Après une pause.) Un puëte dirait que le divin Phœhus,

Tour descendre aus balcons de leurs palais humides,

Fait un escalier d'or aux blondes Néréides !

Ce sont ma foi des vers... Gronde-moi, ma fille, gronde ton vieux fou de père! — Toutefois ils sont viables... je les donnerai à Roswoin pour son opéra... Peuth! il les trouvera trop classiques, ce jeune homme î

MARTHE

A propos, mon père, n’est-il pas étrange que nous n'ayons pas vu M. Roswein depuis plus de quinze jours ?

SERTORIUS

Nullement, mon enfant. Il doit être dans le feu de ses répétitions. Poêle et compositeur tout à la fois, ce n’est pas une mince besogne !... Pauvre André ! voilà une rude épreuve pour sa santé de* demoiselle !

MARTHE

Vous n’avez pas entendu dire qu’il fût malade?

SERTORIUS

Du tout,., au contraire. Le chevalier Carnioli, qui faillit m’écraser hier sur le quai, me cria du haut de son char : Bonjour, maître... André va bien... Puis il ajouta quelques paroles que je n’entendis pas... c’est un tourbillon que ce Carniolti/Mais qu’as-tu donc, ma fille? tu semblés troublée... inquiète?

MARTHE, prenant un journal sur la table.

Vous n'avez pas lu ce journal, mon père? il annonce pour '■e soir l’opéra de M. Roswein...

SERTORIUS, vivement.

Pour ce soir?... c’est impossible, Marthe.

MARTHE

Voyez .. cela m’a préoccupée tout le jour. * ■

SEHTOR1US , lisant

« Théâtre-Saint -Charles. Ce soir, ta mai, première représentation de la Prise de Grenade, opéra en trois actes, attribué pour les paroles et pour la musique au jeune maestro dalmatc André Roswein. La présence delà cour ajoutera à l’éclat de celte fête impatiemment attendue par

DALIL.V.

OS

le monde entier des dilelianti. On sait que le maestro, déjà connu à Naples p^r plusieurs compositions transcendantes, est l’élève favori du savant Sertorius. » 15 mai... c’est ce soir en effet... Voilà ce qu’ajoutait Carnioli... Allons ! c’est bien ! (Il rend le journal à sa fiU a d'une main tremblante.)

* MARTHE

Il est à peine croyable, mon père, que M. André ne vous ait pas même envoyé un billot pour celte représentation?

SERTORIUS, avec amertume.

Pourquoi donc ? est-ce que tu n’as pas entendu ? la cour y sera! qu’a-t-il besoin denous?... ( Urepreod le journal.) Ah ! le savant Sertorius! Oui, cela fait.bien dans une réclame!., mon élève favori!... sans doute! — et reconnaissant!.... cela va sans dire !

C’est une erreur de ce journal, mon père... un tel excès de négligence vis-à-vis de vous, qui l’avez fait ce qu’il est, serait trop surprenant, trop indigne !

SERTORIUS

Surprenant? pas du tout. Indigne, c’est différent! (Atec une émotion croissante.) Oui, que cet enfant, que j’ai enrichi en peu d’années de toute la science d’une longue vie, dont j’ai fécondé le génie au feu le plus ardent de mon âme, à qui j’ai versé pour ainsi dire dans les veines le meilleur sang de mon coeur, que cet enfant, dès sa première heure de triomphe, dédaigne son vieux maître, le père de son esprit ! et le laisse à la porte comme un valet à sa livrée... oui, cela est indigne!... Pardon, ma fille, tu m’as vu supporter en riant bien des ingratitudes.,, mais celle-ci ne me serait pas plus sensible quand la main d’un fils m’en aurait porté le coup... oui, la main d’un fds ! c’est la pure vérité !

SC.ÈNKS ET COMIÎDIF.S.

MARTHE, l'embrassant.

Mon père, un peu de patience seulement, et toilt s’oxpliluera pour le mieux, vous verrez.

SERTORIUS

Tout est expliqué, ma fille. Ce n’est pas d’aujourd’hui que je Connais celte espèce. (Il se lève et marche avec agitation.) Si les sept péchés capitaux ont besoin d’un blason, je me charge de le leur fournir : une plume et un pinceau, un ébauchoir et un archet! — Il semble véritablement, Marthe, qu’une sorte de malédiction pèse Sur ce nom d’artiste dont s’aftlublc aujourd'hui tout ce qui défriche ou pille, à un litre quelconque, le champ de l’idéal... Voilà ce Roswein: si jamais visage humain porta l’empreinte d’une âme élevée, simple et loyale, c’est le doux et sévère visage de ce jeune homme. Eh bien! tu le vois, il n’a pas fait deux pas dans sa fatale carrière, qu’il se retourne et nous montre le front d’un traître; il faut bon gré ipal gré qu’à la première page de sa vie d’artiste il inscrive une lâche action... il faut que l’enfant gagne ses éperons ! — Ah ! ma fille, il y a eu, tu le sais, dans ma vie un moment terrible : celui où tout près de recueillir dans l’applaudissement public le fruit de mes veilles enthousiastes, je sentis tout à coup mes doigts et mon cerveau même comme Çrappés de paralysie ; cette timidité maladive, pétrifiante, qui me suivit partout où j’essayai, sous quelque forme que ce fût, de répandre au dehors les flots harmonieux qui bouillonnaient dans ma

tète, ce mal bizarre et ridicule me plongea dans les derniers abîmes du désespoir... Mais combien de fois depuis j’ai remercié Dieu de sa rigueur paternelle ! combien je le bénis surtout aujourd’hui, dans la paix de ma conscience et dans la dignité de ma vieillesse ! (Marthe lui a pris le bras et

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marche près de loi; apres on silence, il reprend : ) Quelle hCUICCSt-il

donc, mon enfant?

MAimiE.

Voici Y Angélus qui sonne aux Canialdulcs.

SERTORIL'S.

V Angélus... déjà ! — Allons! il ne peut venir maintenant... tout est dit... pour aujourd’hui et pour toujours,

C’est Un ingrat! (André Roswein entre sur ces mots cl se jette dans les bras de Sertorius.)

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