‹ Œuvres complètes d'Octave Feuillet Scenes et comediesChapitre 37 sur 74 · U A RT 11 F · texte numérisé non relu

U A RT 11 F

Vous allez me gronder, mon père chéri;... mais il y a une pensée qui me tourmente, et je veux vous la dire une fois, pour n’en plus parler jamais ... Je ne mourrais pas tranquille, si vous ne me promettiez que je reposerai sous le même gazon que ma pauvre mère.

SERTORIUS

Tais toi ! deviens-tu folle? lais-toi!

MARTHE

Je suis pleine de vie et de force, mon père... je le sens... ne craignez rien... ce n’est qu'une faiblesse de mon esprit;... mais puisque j’ai eu le courage de vous la conlier, ôtez-m’en le souci,... faites-moi la promesse que je vous demande.

SERTOROIUS.

Tais-toi donc, malheureuse enfant!

Marthe.

Mon père, promcltcz-le-moi.

SERTORIUS

Je vous le promets. — Mais c’est mal, ma tille.... Je n’aime point ces accès romanesques d’une sensibilité inutile. Je suis mécontent.

MARTHE, l'arrêtant par la main et riant.

Non!... c’est fini... Vous me pardonnez? Dites-moi que vous me pardonnez.

SERTORIUS

Oui. (U marche.)

Marthe

Vous ne le dites pas de bon cœur.

«ERTOMUS.

Si fait

MARTHE, riant toujours,

Prouvez-le... Jouez-moi le chant du Calvaire... Je vous promets-de pleurer.

SERT0R1US

Impossible... petite!... J’en ai faille vœu... le jour de ton mariage, pas une minute avant! .Marthe se retourne vivement au bruit d'une voiture qui passe sous la fenêtre ; elle se penche au dehors, pousse un cri terrible, et s'affaisse sur le parquet )

SF.RTOIllUS, accourant.

Ciel ! qu’as tu donc ? (En la soutenant d'une main, il regarde sur la route et distingue dans une calèche découverte emportée par des chevaux de poste Roswein assis près de Lconora ; le vieillard se frappe violemment le

front, et crie : ) Misérable ! il m’a pri§ mon enfant ! il m’emporte mon enfant ! Oh ! misérable !... oh ! Dieu bon ! Dieu juste! Dieu vengeur!... Gertrude!... à moi! à moi! ma pauvre Gertrude ! (Il enlève dans ses bras sa fille évaoouie.)

Deux axa plu» tard.

Villa Falconieri Un riche boudoir d'arliste. Piano, étagères, bibliothèque, divan. Porte au fond, porte à gauche. — Deux fenêtres s'ouvrant sur uu balcoo.

tl est huit heures du soir eu automne ; Marictta entre dans le boudoir et va prendre sur une console deux vases antiques qu'elle emporte. Au moment de sortir, elle s'arrête effrayée, entendant du bruit sur le balcon. — L a homme pousse du dehors uue des fenêtres entr’ouvertes.

MARIETTA , jetant un cri.

Ah!... au voleur!

CARNIOLI, entrant.

Paix, Mariella. C’est moi.

MARIETTA

Son excellence!

IM

CARNIOLI, tranquillement. .

Mon excellence. (Il broste de la main les paus de son habit.)

MARIRTTA.

Par la fenêtre!

CARNIOLI. *

Par la fenêlre. Ta maîtresse, à ce qu’il paraît, m’a consigné à sa porte. Piécaution fantasque vis-à-vis d’un homme qui revient d’Espagne ! Je ne fais autre chose depuis deux ans, Mariella, que d’escalader des balcons — comme un lierre. Tu dois me trouver maigri. Approche, mon enfant, (ii la regarde fixemtni.i Ah , çà ! en deux mots, comment cela va-t-il?

MAIUETTA.

Votre excellence a tropade bonté. Comme vous voyez.

CARNIOLI.

T'imagines-tu que je reviens d’Espagne pour m’informer de ta santé, toi? Je te demande comment cela va dans la maison. Tu sais ou je t’apprends que je porte un intérêt particulier au jeune et célèbre maestro qui’est depuis deux ans l’hôte et le commensal de ta belle maîtresse.

UARIETTA.

C’est un bon jeune homme, excellence.

CARNIOLI.

Soit. Mais ce bon jeune homme, qui me doit tout, sans aucune exception, a cessé de m’écrire depuis plus d’un an. Peu m’importerait sa négligence, si je pouvais l’attribuer à ses occupations artistiques; mais on n’annonce de lui aucune œuvre nouvelle. J’ai su par Donati, l’impresario de Saint-Charles, qu’il n’avait pas encore livré une seule scène de son second opéra, Torqmto Tasso, bien qu’il en ait reçu le prix à l’avance. Cola m’étonne et m’inquiète.

Ii5

Je viens expressément pour connaître la raison de cette déraison. — Te voilà au courant. Maintenant, Mariella,

admire ceci. (Il tire (le sa poche une poignée de pièces d'or qu’ilempile sur ie loin de la table.) Ces \ ingt-cinq pistolcs que je te prie d'accepter ne sont nullement un moyen détourné de capter ta confiance et de l'éloigner de ton devoir : je sais que tu es fidèle à ta maîtresse. Ce sont quelques curiosités espagnoles que je l’ai collectionnées, connaissant ton goût. Voilà tout. — Tu ris? allons, tant mieux! — A propos, tu es toujours bien ici ?... Je suis un peu commère, tu sais.

marietta.

Très-bien, monseigneur. Cependant il y a une place que je rêve, et si monseigneur voulait m’aider à l’obtenir...

cahniou. '

Quelle place, Marietta?

MAR1ETTA.

Une place d’institutrice dans quelque famille anglaise.

CARNIOL1.

Bon ! et à quoi cela te mènerait-il ?

marietta.

Monseigneur, j’épouserais le fils.

CAimiou.

Tu as emprunté à ta maîtresse, Marietta, une manière de plaisanter qui donne le frisson. — Au reste j’y songerai, je te le promets: je n'aime pas les Anglais ; je ne serai pas fâché que tu en épouses un... Venons à mes affaires... et d’abord où sont-ils en ce moment?

MARIETTA

Us achèvent de dîner.

CARN’IOLI.

Bien. Et ceci est l’appartement du maestro, n’est-cc pas?

MARIETT A.

Oui, monseigneur.

CARXIOU.

Et d’où vient que je t’y trouve, toi, entre chien et loup? Cela n’est pas dans l’ordre. 11 n’y a point de détail insignifiant, quand on étudie une situation. Chasscrais-lu par hasard surlcs terres de ta maîtresse, fine mouche?

MA1UETTA.

Ah ! fi ! — monseigneur connaît nies principes.

CAHNIOLl.

Oui, Mariella, je les connais : lu n’en as pas.

marietta.

Je suis une honnête fille. Dieu merci, excellence.

CAUMOLI.

Et moi je suis un honnête homme, Mariella : ainsi embrassons-nous. (Il l’embrasse légèrement, cl poursuit.) Répondsmoi... que venais-tu faire ici?

MARIETT A.

Je venais par ordre dq madame, pendant que le maestro n’y est pas, chercher ces deux vases qui seront d’un bon effet, dit-i lie, dans la niche du grand escalier. Hier je suis venue enlever un guéridon que madame a eu la fantaisie de mettre dans son salon d’été. Avant-hier je décrochais un tableau...

CAHNIOLI.

C’est un déménagement donc?

MARIETTA

IM

Ma foi ! excellence, je ne sais pas ce que c’est,

CARNIOLI.

Tu mens, Mariella, suivant ta funeste habitude, lu sais ce que c’est. C’est la fin. Ta maîlresse démolit aujourd’hui d’une pantoufle distraite l’édifice qu’élevaient hier ses mains amoureuses... Le temple est inutile où l’idole n'est plus... Et que dit le maestro de ce procédé ?

MARIETTA

Je doute qu’il s’en aperçoive, excellence. Son esprit est ailleurs. ,

CARN10LI , vivement. *

Ali ! ah '..bravo! 11 travaille, Mariella?

MARIETTA

11 fume, excellence. 11 passe des jours entiers la tôle en bas et les jambes en l’air, à fumer en regardant le ciel.

carnioli.

Le lâche paresseux !... Oui, c’est là ce que j’avais présumé... 11 est à Capoue ! il se prélasse dans la mollesse ! il s’assoupit dans la volupté! il engraisse!

MARIETTA

Quant à cela, non, excellence.

CARNIOLI.

11 n’engraisse pas, Marietta? c’est déjà quelque chose. Mais comment ta maîtresse ne le pousse-t-cllc pas au travail? Y a-t-il du bon sens à laisser en jachère, pendant deux siècles de jeunesse, une intelligence de cette force?.. Elle aimait pourtant la musique autrefois!...

MARIETTA

Elle l’aime toujours, excellence; elle en fait même assez

SC.ÉNF.S F, T COMÉDIES.

souvent, depuis quelque temps, avec le signor Paolo Maria un jeune ténor beau comme le jour, qui vient de débuta avec beaucoup d’éclat dans l’opéra du maestro.

CARNlOLt.

Ah ! et le maestro les accompagne au piano, cela va sans dire? 11 a la confiance enfantineet l’orgueil naïf du génie... 11 ne supposera jamais qu’on le trompe, encore moins qu’on lui préfère un histrion. Et cependant le vent souffle de là, eh ?

MARIETTA

Je ne sais, excellence : on ne sait jamais ce que pense madame.

Le sot ! L’occasion est belle pourtant dè se mettre martel en tète ! Si la jalousie lui mordait le cœur, cela lui donnerait du ton, il travaillerait!... (U feuillette rapidement quelques cahiers de papiers musique répandus sur le ÿiano et sur la table.) Rien !... Comment, pas une ligne, pas une note en vingt mois!... N’y a-t-il pas vingt mois qu’ils sont revenus de leur voyage?

MARIETTA

, Oui, monseigneur; mais sur ces vingt mois vous devez d’abord en rabattre siv, car il n’en a pas fallu moins au maestro pour se rétablir de son coup d’épée.

CARNIOLI, tremblant de colère.

Son coup d’épée! quel coup d’épée? Enfer! qui a osé le frapper? Je jure par mon Dieu que j’aurai le sang et la vie de celui qui a fait cela! — Dis-moi son nom.

MARIETTA

Pas si haut, monseigneur ! — C’est le marquis de Sora.

ICh bien! Sora est un homme mort, aussi vrai que l'existe. — Vite, conte-moi tout, Marietta.

MARIETTA

Comment votre excellence a-t-elle ignoré cette aventure?... L’installation du signor Roswein chez madame fil beaucoup de jaloux à Naples... Le marquis de Sora en particulier tint de méchants propos, — et fort injustes, excellence, car le maestro n’avait consenti à venir loger au palais qu’à la condition, — monseigneur va rire, — de payer tous les ans à madame la princesse une grosse somme que madame donne aux pauvres.

caiikioli.

Ne voulait-il pas me payer pension à moi-même dès qu’il a pu gagner un sou, l’absurde imbécile!... (Changeant de ion.) Mon pauvre André!... Continue. — La vérité devait être connue à Naples ; pourquoi l’enfant n’a-t-il pas méprisé ces calomnies?

marietta.

il s’y serait décidé, je crois , si madame... (Elle hésite.)

Si madame?... Tempête du ciel! achève.

MARIETTA

Mon Dieu ! excellence, madame lui conseillait de ne pas se battre; mais peut-être s’y prit-elle mal. — Si vous étiez militaire de votre métier, lui dit-elle, à la bonne heure...: mais vous êtes un poète... Naturellement les poètes n’ont pas grand goût pour la bataille... Ainsi, dès qu'il n’v a pas nécessité absolue, tenez-vous tranquille.

CARXIOLI, à dcmi-Toil.

Vipère !

ICiO

MARIETTA

Là-dessus, le maestro prit son chapeau et s’en alla brusquement. Deux heures api èsy on nous le rapportait avec une lame d’épée rompue dans la poitrine.

, CARNIOLI. sombre.

Et la maîtresse, que Gl-elle?

MARIETTA

Pour être juste, madame la princesse fut admirable, monseigneur. Elle passa dix nuits debout au chevet du blessé, les mains dans le sang et dans les drogues, comme une vraie religieuse d’hôpital.

CARNIOLI.

Parbleu ! du roman..., du drame..., du sang! la bonne aubaine!... — Et combien y a-t-il que ce malheur est a rrivé ? ,

MARIETTA

Dix -huit mois, excellence.

CARNIOLI.

Mais il est bien remis, n’est-ce pas?

MARIETTA

Depuis un on, monseigneur, il mange et il boit comme tout le monde.

' CARNIOLI.

Eh ! s’il mange et boit, il peut travailler, quand le diable y serait ! Ah ! j’en reviens à ce que je disais : son "bonheur l’engourdit... Tu hoches la tête... Est-ce qu’il a des chagrins, Marietta ? — Parle !

MARIETTA

11 aime madame.

CARNIOLI, souoicus.

Tu n’y entends rien : s’il avait des chagrins, il travaille-

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