‹ Œuvres complètes d'Octave Feuillet Scenes et comediesChapitre 36 sur 74 · I.EOXORA . impérieuse · texte numérisé non relu

I.EOXORA . impérieuse

Répondez-moi donc, monsieur ! Il me semble qu’une pareille question, quand je la fais, mérite une réponse!

ROSWF.IN; très-ému.

Madame,... il y a si peu de temps que j’ai dit à une autre

qUC je l’aimais. (Il se frappe le front avec angoisse.)

LFONORA, d'une voii lente, avec une amère ironie.

Monsieur Roswein, j’ai grande envie de vous modifier lin peu... Vous êtes un poète;... l’amour est votre science en quelque sorte officielle... Je suis tentée de vous prouver qu’une pauvre femme,... dont le métier n’est pas de soutenir thèse sur la matière,... peut cependant à l’occasion... simplement parce qu’elle est femme et parce qu’elle a une - âme,... s’y connaître mieux que vous... Ainsi vous êtes

amoureux, dites-vous?... de qui? je l'ignore, — et vou3 aussi, je crois;... mais enfin vous êtes amoureux.... et vous tremblez,... vous avez peur,... peur de la souffrance,... du remords,... de la honte,... que sais-je? peur de tout! Eli bien! moi, monsieur, si j'avais aimé jamais,... si une passion véritable était jamais entrée... non dans ma tête, comme un vain rêve de poêle,... mais dans mon cœur et dans le sang de mes veines,... je vous atteste que je n’aurais eu peyr de rien!... J'aurais été coupable peut-être ;... mais certainement je n'aurais pas clé lâche!

ROSWEIN.

Madame!

LEÜXORA.

J’aurais biaveraent regardé le spectre les yeux dans les yeux;... j’aurais senti dès la première vue que je lui appartenais tout entière,... et je me serais abandonnée sans faiblesse,... sans hypocrites réserves... à sa mortelle

étreinte ! (Elle te lève, s’aiauee vers lui' d'un pas, cl poursuit il'une vois •ombre et srJentc.) J’aurais fait plus, monsieur Itosvein... Il m’eût fqllu un nom respecté, un honneur sans tache, une illustre destinée à déchirer, à sacrifier en même temps que ma vie et mon âme sous les pieds de celui que j’aurais aimé... Il m’eût fallu quelque occasion solennelle pour rehausser l’éclat,... le scandale d’une honte qui m’eût été chère .. J’aurais voulu jeter mon gant publiquement,... en plein théâtre,... à l’estime du monde, afin de ne plus laisser rien d’entier, rien de possible dans ma vie que mon amour...

noswF.ix.

Madame!... par le ciel!... je vous en conjure,. . ne jouez pas avec ma raison ! (On entend le bruit d'un» voiture qui s'irrite tous les fenêtres.)

Digi^ed

DALILA. ttl

LEONORA, baissant la voix avec une expression de tendresse douloureuse.

Et si j’avais été dédaignée, Roswein,... ce qui n’eût pas manqué,... car de tels amours, il y en a rarement dcui sur terre à la même heure, eh bien! j’aurais trouvé... oui, j’aurais trouvé un étrange plaisir dans l'excès môme de mon humiliation... Je serais allée seule... seule à jamais... dans quelque coin ignoré du monde , heureuse et souriante comme vous me voyez , m’ensevelir dans mes flammes... et mourir de ma blessure !... (Sa voix est à peine distincte.) Adieu... et maintenant faites des sonnets sur l’amour... vous saurez au moins de quoi vous parlez... (Elle se

dirige vers la porte ; Roswein tombe sur le divan, la regardant d'un œil égaré ; elle revient tout à coup sur ses pas, saisit vivement de ses deux mains la tète du jeune homme, et lui baise le front.) Adieu ! (Elle sort à la hâte.)

Dans la chambre de Scrtorlua. Même naît.

Une petite table, servie pour le souper, au milieu de la chambre — f a fenêtre est ouverte.

SERTORIUS, MARTHE, assis devant la table en vis-à-vis.

SERTORIUS. (Le bodt de sa serviette est passé dans son gilet.)

Eh bien ' petite, la faim ne vient donc pas?

MARTHE

Je mange, mon père, vous voyez.

SERTORIUS

Des miettes de pain sec, arrosées d’eau claire.. Tu aie désoles, mon enfant... Tu ne souffres pas ?

MARTHE

Oh! pas du tout, mon père. (Elle boit un verre d'eau.',

SERTOR1US.

Comment! ce petit aileron dore ne te sourit pas, ma chérie? 11 faut donc que je le prenne... Ah ! je vois ce que c'est! tu es encore à Grenade, — en plein Alhambra, — dans la cour des Lions? Oui... ton oreille distraite et tes regains perdus me le disent assez : ton àtne voyage encore au gré des brises harmonieuses, sous les arcades mauresques et sur la cime aérienne des palmiers... C’est un toit, mon curant. Nous ne sommes pas de purs esprits. L’àme, malgré sa suprématie incontestable, ne doit pas empiéter sur les droits de l’humble matière. Il faut nous appliquer, quoi qu’il eu coûte, à maintenir entre ces deux éléments de notre être l'équilibre que commandent également l’hygiène et la morale... J’ai ceci d'excellent, moi, que les plus vives impressions de ina vie intellectuelle ne sauraient entraver le jeu régulier de mes facultés physiques : je sciais assis à la table des neuf Muses, que je n’en perdrais pas un coup de dent!. . Au reste, il est rare, je le sais, que la machine humaine fonctionne dans la jeunesse avec celle parfaite pondération ; il faut toujours qu’elle penche d’un côté ou île l’autre. — Encore de l’eau ! tu vas te noyer !

Marthe.

Cette nuit est brûlante. On élotiüe.

SERTORIUS

Ou prends-tu qu’on étouffe? Ah! tu es à Grenade, — je l’oubliais! — Admire, ma fille, la puissance du poète! Qu’est-cc qu’un théâtre? Un sale plancher, entouré d« paravents badigeonnés, sur lequel s’agitent, à la triste lueur d’une lampe infecte, quelques femmes sans mœurs et quelques jeunes gens sans beauté... Eh bien ! un poète vient qui exhalé un souffle de sa poitrine sur ce tréteau et sur ces marionnettes , — et soudain nous voilà , devant

D.VÜLA.

cette scène vulgaire, devant ce groupe ignoble , ravis en extase, comme si un pan du ciel s’était entr’ouvert sous nos yeux !... Le tréteau se fait nuage... le gaz fumeux répand un jour d’apolhcose sur des palais fantastiques .. ies marionnettes grandissent à la taille des Génies, — et parlent entre elles je ne sais quel langage surhumain ! Ah ! si jamais un homme peut sentir son cœur se gonfler d’un juste orgueil, c’est quand il opère, d’un coup de baguette, à la face d’une foule captivée, une de ces sublimes transfigurations, — c'est quand il apparaît lui-même, semblable à un dieu, dans l’auréole de ce monde radieux qu’il a tiré du néant !... — Ce jeune Roswein est heureux ! Au surplus il le mérite... Je bois à sa santé ce verre de lacrymachrisli... cette larme du soleil! Je me promets d’aller demain lui souhaiter le bonjour au saut du lit : je suis curieux de savoir quel accueil il me fera; penses lu qu’il soit homme à me mépriser désormais, Marthe?

MARTRlt, sc levant et s’approchant de la fenêtre.

Ce serait bien prompt.

SERTORIUS

Il aurait tort, car, si je ne me trompe, nous avons lui et moi un talent du même ordre ; seulement le sien est plus en dehors et le mien plus en dedans : voilà la seule différence que j’y verrais. — Son chant de Boabdil est taillé sur le même patron que mon chant du Calvaire : cela est très-remarquable, ma fille.

MARTUK

11 est naturel que votre élève ait pris votre manière

SERTORIUS

Ce n’est pas ma manière, à proprement parler, Marthe., «u iioit.) C’est la grande manière. — J’ai été bien aise de voir

que le public y revienne peu à peu. — Ma foi ! j’ai passé une soirée fort agréable!... si j’en excepte ce malheureux pas de six, qui s’en ira tout droit aux orgues de Barbarie, l'enfanta fait un vrai Capo d’opéra... Encore une fois je bois à lui, à son génie, à sa fortune... (U boit.) Je n'ajoute point à ses amours, Marthe... ah ! ab ! pardonne-moi cette plaisanterie, ma tille... mais je craindrais d’engager ma conscience, vu que les amours d'artistes ne sont pas en général dignes des encouragements d’un père de famille. (U se lève.) Que considères-tu donc si attentivement par la fenêtre, petite ? (il s’approche de la fenêtre.) Quel beau clair de lune! ou y voit comme en plein jour.

Marthe.

On dirait qu’il y a de la neige là-bas sur les ruines.

SERTOR1US.

C'est, ma foi, vrai ! si nous étions en Allemagne, je jurerais que c’est de la neige !

Marthe.

Ne regrettez- vous jamais l’Allemagne, mon père?

SERT01UUS, acrieux tout à coup.

Jamais.

On dit cependant que l’attrait de la terre natale devient irrésistible pour le cœur d’un vieillard... et quant à moi, je vous y suivi ais avec joie... l’Allemagne, c’est le pays dont je rêve.

SERTORHJS.-

Enfant! enfant gâté! L’univers entier rêve l’Italie... elle rêve l’Allemagne !... Ah! tu es bien femme de ce côté-là, ma fille !

MARTHE

C’est ma pairie. — Si longtemps que j’aie vécu sous ce

beau ciel italien, je m’y sens toujours exilée... mon visage même me rappelle que j’y suis étrangère... mes yeux cherchent sans cesse un nuage dans cet éternel azur!... Je n’étais point née pour l’éclat de cette vie en plein soleil... Celte agitation, ce langage turbulent, ces passions bruyantes et factices du Midi m’importunent... J’aspire à l’ombre et au silence... Je serais heureuse d’enfermer ma vie près de la vôtre dans une vieille maison flamande à vitraux d’église,... dans un de ces intérieurs austères et paisibles qu’on voit dans les tableaux, et qu'animent quelques bonnes figures de voisins allemands à demi éclairées par la douce lueur du foyer... J’aimerais ces longues soirées d’hiver qu’on passe sous le manteau d’une antique cheminée , continuant le travail et la causerie de la veille, tandis que la neige s’amasse au dehors sur les toits gothiques,... et que la bise murmure à la porte les légendes de Noël... Voilà mon Allemagne.

SERTORIUS

Je te remercie bien... c’est la Russie, ton Allemagne!

MARTHE

Vous m’avez pourtant promis, mon père, de m’y conduire un jour.

SERTORIUS, grave.

Oui, nous irons, ma fille, nous irons accomplir un triste et pieux pèlerinage...

MARTHE

Et nous n’y resterons pas?

SERTORIUS, vivement.

Non... oh ! non... grand Dieu! tu ressembles trop à la mère!... (U fait quelques pas.) Je n'ai pas oublié le jour où je quittai à la hâte rrta sombre patrie, emportant dans mes

Lias tout cc qui me restait au monde... une pauvre enfant vêtue de noir qui souriait à mes larmes!

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