‹ Œuvres complètes d'Octave Feuillet Scenes et comediesChapitre 42 sur 74 · DAULA · texte numérisé non relu

DAULA

d’un oui; je Tais un pas à droite au lieu de le faire à gauche... une mouche vous effleure la peau, et vousciicz: Au meurtre ! Franchement, c'est pousser un peu loin la sensibilité poétique. Certes, je ne me pique point de ces dévouements de martyr que le ciel, à vous en croire, regarde d’un œil de complaisance ; mais mou amitié, convenez-en, doit être faite, en sa petite manière, d’un métal assez solide, si deux années remplies de ces exigences et de ces irritations puériles n’ont pu en altérer la trempe.

ROSWEIN.

Puisque je souffre de ces misères, puisque vous le savez, et puisque vous m'aimez, pourquoi ne pas me les épargner? Voilff ce que je ne comprends pas. Vous avez de grandes qualités, Leonora, mais vous manquez de bonté... Au reste, je n’ai jamais prétendu gêner votre liberté... Où allez-vous donc ce soir?

Venez avec moi, si vous voulez.

ROSWEIN.

Non, je n’aime pas le monde. D’ailleurs je ne le puis pas. Il faut que je travaille. Donati m a payé d’avance ce malheureux Torquato , et il n’y a pas encore deux scènes de faites... C’est un poids horrible que j’ai sur l’esprit... Ah ! j’ai eu grand tort d’accepter ce marché... L’argent gâte tout... I.cs muscs sont üères, et ne veulent pas de chaînes, fussenî-elles d’or... Mais où donc allez- vous?

Je vais passer quelques instants d abord au lonccil de naoio Maria.

ROSWE1N.

Ah ! — El ensuite?

to

C’est tout; mais j’y tiens, parce que je lui ai promis, à ce garçon.

. ROSWEIN.

Et voilà ce sérieux engagement que vous ne pouviez me sacrifier?.. C’est une dérision outrageante, Leonora !

LEONOUA.

Ah! mon Dieu ! que d’affaires! — Eh bien ! ie n’irai pas; je n’irai pas, calmez-vous. (Elle prend un livre.) Je vais lire. Travaillez. (Roswein lui baise les che»eui.) Vous avez quinze ans, mon ami. — Allez au piano, voyons!

ROSWEIN, au piano.

Le Tasse à la princesse... Quando l'aurora nascmte... La situation est poétique, il me semble...

Étonnamment.

ROSWEIN. (U essaie plusieurs chants. — S'interrompant tout à coup, et portant la main à sa poitrine, à demi-voix.)

Aïe!... qu’est-ce que j’ai donc là! (il reprend. — Après avoir arrêté une mélodie qu'il répète deux ou trois fois, il se retourne vers Léouora.)

Vous avez entendu?... Est-ce bon, cela?

leonora.

Pas trop.

roswein.

Vous avez de l’humeur, Léonora.

Pas l'ombre. Vous me demandez mon avis ; je vous le donne; mais il faudrait toujours vous flatter pour vous plaire.

ROSWEIN.

Il faudrait, dès que j’ai une lueur de courage, ne pa^ l’éteindre d’un revers de main, voilà tout.

DAL1LA. ni

Si vous le trouvez joli et neuf, ce chant, gardezrle.

ROSWEIN.

Non, Il ne vaut rien, vous avez raison. (Il frappe vioiemmepl du poing sur le cli«ier et su lève.)

Vous y renoncez? Vous faites bien : vous n’ètes pas en verve ce soir.

ROSWEIN, s'exaltant

Ni ce soir ni jamais. — Mon talent est mort; toutes les cordes de mon cerveau sont flétries, desséchées, comme si la flamme y "avait passé. Vous ne me l’apprenez pas,... mes nuits sans sommeil le savent assez!... Mais est-ce à vous de me le reprocher?... à vous qui avez usé dans des luttes stériles, dans de misérables agitations, dans de mesquines douleurs, toute la force de mon esprit?... Oh! Dieu, en si peu de temps un tel changement ! Hier encore les meilleurs dons du ciel, la riante poésie et la féconde jeunesse chantant tous leurs hymnes à l’espérance ;... aujourd’hui le vide, le silence et le froid de la tombe... voilà mon âme!... Ah! s’il est, comme on le dit, des créatures de Dieu que leur faute ait déshéritées d’une splendeur et d’une puissance divines, — je sais ce qu’elles souffrent dans leur dégradation ! J'ai le secret des amertumes qui rongent éternellement leur pensée... Que ne pouvez-vous un seul instant, vous aussi, connaître ces angoisses!... du moins vous ne les insulteriez pas!... Mais vous les connaîtrez, Leonora oui,., le jour où le premier souffle de la vieillesse vous jettera bas de votre trône, désarmée à jamais de votre pouvoir, déchue pour toujours de votre beauté.,, ce jour-là... je serai vengé 1

SCÈNES ET COMEMES.

Délicieux intérieur!

ROSWEIN.

Laissez-moi. Allez à ce concert, et dites à ce jeune homme, à ce chanteur, qu’il peut se dispenser de venir mendier plus longtemps à ma porte,... que je n’ai rien à lui donner, que ma tête est désormais aussi pauvre,... aussi nulle que la sienne! (il se laisse tomber sur un

divan )

Pensez- vous m’affliger beaucoup? Vous figurez-vous par hasard que je sois éprise de ce garçon?

ROSWEIN.

On le dit à Naples.

C'est parfaitement vrai. Je l’adore.

ROSWEIN.

Ah! de grâce, Lconora, une minute de repos!... Je ne suis plus de force à supporter cela... Je ne vous demande qu’un peu de charité. Aimez qui vous voudrez. Dites un mot, et je m’en irai, si vous n’avez pas la patience d’attendre qu’on m’emporte.

Comme c’est gai, ceci! — Je vous dirai, Roswein, qu’il n'y a pas plus de courage que de bon goût à prendre ainsi à tuul propos des altitudes d’agonisant et à faire étalage de votre suaire devant les dames, — surtout quand vous n’avez d’autre maladie, à ma connaissance, qu’un rhume de cerveau.

ROSWEIN, jclanl aux pieds de Lconora un mouchoir qu’il a porte à sa bouche, et qui est teint de sang.

Tenez !

LEONQRA.

Tous les artistes crachent le sang.

ROSWEIN.

VOUS êtes line malheureuse ! (U éclate en sanglots et cache sa tête dans ses mains.)

LEOXOIU.

Je n’aime pas les hommes qui pleurent. Bonsoir. (Elle se

lève et sort.)

ROSWEIN, CARNIOLI, se montrant hors du balcon dès que Leonora est sortie.

CARNIOLI.

André !

ROSWEIN, se lésant.

CARNIOLI, lui prenant le liras.

Viens-t’en.

ROSWEIN.

Comment? pourquoi?... Où voulez-vous que j’aille ? Carnioli.

Sortons d’ici, te dis-je ! Je ne veux pas que lu restes une minute de plus dans cet enfer.

ROSWEIN. •

Qui m’v a jeté, Carnioli ?

CARNIOLI. frappant du pied.

C’est moi, mille diables! Ne me le répète pas ; je me le suis dit assez, (il le regarde.) Tu es bien changé, mon pauvre enfant... (il l’embrasse.) Allons, viens!

ROSWEIN.

Je ne puis. — Ah! Carnioli, pourquoi m'avez-vous précipité dans ces abîmes!

CARNIOU.

Encore ! Je m’en repens, te dis-je ! Que te faut-il de plus? Pourquoi m’as-tu envoyé recevoir une volée de coups de bâton chez les capucins, toi? Il me semble que chacun a ses torts en ce monde... Moi, du moins, je croyais te rendre service,... oui, sur mon âme, je le croyais sincèrement!... En thèse générale, j’avais raison ; mais ton tempérament individuel a déjoué mes calculs... Pouvais- je prévoir, bon Dieu ! que tu prendrais avec un sérieux tragique-la moindre aventure galante qui tenterait ta fantaisie? Avais-je l’idée d’un amoureux de ton espèce? Etait-il vraisemblable qu'un homme de ton mérite fût d’humeur à jouer entre les mains de la première femelle venue le rôle d’un pantin au bout d’un fil? Non; il m’a fallu, pour le croire, assister de ma personne à cette scène burlesque et lugubre où je t’ai vu exécuter docilement tous les exercices d’un jeune acrobate sous le fouet d’une coquette impitoyable. Sang de mes veines ! à quoi te sert donc cette crâ-

vache que voilà? (Il prend line cravache suspendue au mur, en cingle deux coups sur les meubles et la jette sur le parquet.) Viens-t’en!

ROSWE1N.

Non, Carnioli, je suis entré dans un chemin mauvais, mais j’y veux marcher droit. Ma vie est scellée pour jamais dans cet amour qui fut ma faute : mon propre mépris m’étoufferait, si je n’avais pas le cœur de rester fidèle à ma trahison. Que m’importe la souffrance! Je ne souffre pas assez,... mon crime ne sera jamais aussi cruel pour moi qu’il le fut pour d’autres. . . (Vivement.) Ne me parlez pas d’eux,... je ne sais ce qu’ils sont devenus,... je ne veux pas le savoir... Mais ce ne sera pas du moins un entraînement passager, un futile caprice qui m’aura fait commettre cette lâche action que vous savez : ce sera une grande et irrépa-

DALII.A.

raille passion dont j’épuiserai le calice jusqu’à la lie,.., jusqu'à la mort!... C’est le seul devoir qui me reste,... je le garde : c’est la seule vértu qui me sauve de l'extrême désespoir... I.aissez-la-moi!

CARMOLl.

Penses-tu m’abuser avec ce jargon mystique*? espères-tu t’abuser toi-même? Qu’ont de commun le devoir et la vertu avec la vie abjecte que tu mènes ici ? Ose dire la vérité ! cette femme, qui le tient sous son talon, qui te roule et te déchire en riant dans la poussière et dans la fange de ses pas, tu l’aimes !

ROSWEIN.

Eh bien ! oui, je l’aime! Je ne pourrais vivre loin d’elle : il n’y a pas au monde un sentiment, un spectacle, un triomphe dont je puisse jouir, si elle ne le partage, si sa présence ne l’éclaire. Où elle n’est pas, il n’y a ni deux, ni soleil... Le jour se lève dans ses veux,... mon cœur n’est plus que l’écho de son cœur,... ma vie n’est plus que l’ombre de la sienne... Je l’aime! vous l’avez dit.

CARMOLl.

Misérable enfant ! as-tu perdu l’honneur avec le reste ? Attendras-tu qu’elle te jette hors de chez elle par les épaules? Ne comprends-tu pas que ta place n’est plus chez cette femme, dès que tu n’y es plus aimé?

ROSWEIN.

Vous la connaissez mal, Cartiioli : c’est une àme orageuse et troublée, mais loyale. Quand elle ne m’aimera plus, elle me le dira. Ne lui ai-je pas offert cent fois de la quitter? Pourquoi me retient-elle, si elle ne m’aime pas?

CARMOLl.

Pourquoi? — Sur ma parole, c’est une naïveté qui ferait

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