‹ Œuvres complètes d'Octave Feuillet Scenes et comediesChapitre 43 sur 74 · UC · texte numérisé non relu

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rire un mort !... Pourquoi le tigre a-t-il les mœurs du tigre? — Pourquoi jouc-t-il avec sa victime avant de lui donner le coup de dent suprême? Dis-moi cela, mon garçon?... El n’est-ce rien d’ailleurs que de s’entendre répéter tout le long des jours, en langage poétique, qu’on est belle et qu'on est adorée? Et n’est -ce rien encore pour ces palais blasés que la saveur raffinée d’un amour en pai tie double? N'est-ce rien pour ces consciences mortes que le plaisir de tromper? N’v a-t-il pas un égal divertissement pour l’esprit et pour le cœur dans les âcres émotions et dans la stratégie savante de la trahison? Je te dis qu’elle aime cePaolo Maria, et je suis prêt à le jurer, si tu le veux.

ROSWEIN.

Encore une fois, Carnioli, vous la connaissez mal : elle serait capable d’un crime peut-être, mais non d’une basse infamie.

CARNIOU.

Mon ami, elle est capable de tout, comme toute femme qui n'a d’autre principe de conduite que la passion. L’as-lu jamais vue mettre le pied dans une église? Non. Eh bien! méfie-toi également des femmes qui ne sortent pas des églises et de celles qui n’v entrent jamais : ce sont deux espèces venimeuses. — Hors du cercle chrétien, André, je connais des hommes honnêtes, mais pas une honnête femme. Outre que les passions d’un homme ne sont pas soumises à des règles aussi sévères, elles sont moins violentes, elles s'affaiblissent d’ailleurs en se dispersant : l’honneur humain peut suffire à les dompter. Mais les passions d’une femme, à la fois plus fougueuses et plus exclusives, veulent le frein religieux. — Il n’y a que Dieu contre ce torrent. — Ta maîtresse est un esprit fort; il ne m’en faut pas davantage. Je vais te conter son histoire : elle a eu des

amants, elle en a et elle en aura. C’est à quoi se réduit

dans la pratique toute la philosophie du sexe : tonie femme

qui n’est pas au Christ est à Vénus- *

ROSWEIN.

Je ne m'en irai pas, Carnioli : ainsi vous perdez vos peines et vos calomnies.

CARNIOLI, s’accouiiat.l sur le dossier d’un fauteuil . et parlant sur I ton d'une ironie amère, mais contenue.

Mes calomnies, jeune homme !.. . Ah ! je vois ce que c’est... Après t’avoir enlevé par un coup de main de courtisane, il fallait raffermir ton estime ébranlée... C’est la manie de ces femmes que de vouloir être estimées... Il fallait aussi bien t’édifier sur le passé pour mieux t’aveugler sur le présent et sur l’avenir... Alors on s’est drapé dans sa robe d’innocence,... on a pris à tes pieds des poses virginales,... Poireau de proie a modulé des soupirs de colombe. La lionne a bêlé! et tandis que tu palpitais sous sa griffe, elle t’a persuadé que tu étais son vainqueur. Tu as demandé pardon au ciel d’avoir mis à mal une si pure victime, et tu as juré de consacrei' ta vie à réparer cet énorme foi fait !

ROSWEIN.

Assez !

CARNIOLI. <

Tu vois que je la connais. — Par un juste retour, après t’avoir apitoyé sur son sort, cette généreuse personne se sera, je n’en doute pas, attendrie sur le tien. — Enfant que vous êtes, t’aura-t-elle dit pendant que sa blanche main rivait la chaîne, fuyez ! Mon amour est fatal ! J’ai fait voeu de ne jamais aimer! Tout ce que j’aime souffre et meurt,— Et alors elle t’a parlé de son mari, qu’elle aimait et qui est mort, — de ses fleurs préférées, qui sont mortes ; que sais-je?de son épagneul favori, qui est mort; et après cette

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énumération funèbre, elle t’a engagé de plus belle, en t'enlaçant de ses bras magnifiques, à fuir la malédiction qui pesait sur ta tête... Ab ! ce sont de douces heures dans la vie, je ne le nie past... Et lorsque enfin elle a eu bien solidement ïïoublé et triplé sur tes yeux le bandeau classique, lorsqu'elle t'a vu convaincu bien à fond que tu étais son premier amant et que tu serais le dernier,' elle en a pris bravement un sixième !

ROSWKIN.

Vous mentez!

CARNIOLI. /

Tu ne crois pas au sixième? eh! morbleu! tu croiras du moins au quatrième,... car c’était moi

R0SWE1N, violemment, lui saisissant le liras.

Tu mens! (Leonura se précipité dans la chambre.}

Les mêmes, LEONORA.

LEONORÀ, prenant les deux amius de Roswein.

Merci, André, merci, mon amour!... Mais il ne fallait pas lui répondre ! il n’y a pas de termes de mépris qui ne glissent sur son front. — Monsieur Carnioli, je n’ai rien à vous dire. Sortez de chez moi.

CARNIOLI, grave. ,

Madame, je suis très-fâché de vous voir. Je n’aime pas les scènes de ce genre-ci; mais enfin vous voilà. Eh bien! si jamais vous avez su ce qu’il en coûte de perdre ses plus chères illusions , ne prolongez pas l’agonie de ce jeune homme : puisque j’ai été forcé de lui briser le cœur pour vous en arracher, rendez-lui le service du coup de grâce; attestez que j’ai dit la vérité.

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