‹ Œuvres complètes d'Octave Feuillet Scenes et comediesChapitre 57 sur 74 · LE COMTE, FRANÇOIS · texte numérisé non relu

LE COMTE, FRANÇOIS

Le jdur baisse, tu flambeau è deux branches brûle sur la cheminée. Au lever du rideau. François allume un autre (lambeau placé sur h table. — Le comte de Comminges entre par le fond, à gauche : il entre brusquement ; il est très-pâle ; il promène rapidement scs regards autour du salon. Apercevant François :

LE COMTE

A 11 ! voici enfin un visage ! U 1 regarde François qui, à demi courbé, le considère de son côlé d'un œil curieux : le comte, pendant toute cette scène et pendant la moitié de la scène suivante, conserve un front soucieux et impassibb , ue souriant jamais ) (a part.) Singulier petit vieillard! (Haut.) Pardon, Monsieur, puis-je vous demander si vous êtes le propriétaire de cette maisonnette?

SCENKS ET COMÉDIES.

FRANÇOIS, grondant : nne toi» lente et cassée,

lion ! maisonnette ! — Une habitation entre cour et jardin, avec dépaissance pour deux vaches^ boulangerie, colombier, garenne et autres dépendancesseigneuriales. Maisonnette! — Eh! seigneur! Monsieur habite le palais des Tuileries, apparemment ?

LE COMTE

Je n’ai pas prétendu vous offenser, Monsieur : êtes-vous le propriétaire de ce petit château ?

FB ANÇOIS.

Propriétaire!... Non, Monsieur, je ne suie pas propriétaire; je suis domestique... Je suis domestique, pour vous servir; — c’est-à-dire pourvu que cela ne me gêne pas trop, car je suis d’un âge à ne me gêner pour personne, Monsieur, hormis pour ma maîtresse.

LE COMTE

C’est trop juste, mon ami. Et votre maîtresse est probablement la dame voilée qui vient d’entrer dans cette maison. J’aurais désiré lui présenter mes excuses ; je crains de l’avoir effrayée. Le hasard me l’a fait rencontrer, à la nuit tombante, dans la forêt voisine, — la forêt de Brocelyande, je crois, — près de cette fameuse fontaine des Fées... de Merlin... je ne sais comment on l’appelle...

FRANÇOIS, sc déridant.

La fontaine de Merlin... de l’enchanteur Merlin... Mauvais endroit pour les rencontres, jeune homme... Eh! i L \

(Il rit en vieillard.)

LE COMTE

(A pvt ) Singulier vieillard! (Haut.) La supposant égarée, j'ai voulu lui offrir mes services...

LA FEE

FRANÇOIS

Ah! ah! jeune homme!... Eh! seigneur!

LE 'comte.

Elle a eu peur, je suppose, et ce malentendu nous a conduits jusqu’ici, elle se sauvant, moi la poursuivant... Pensez vous qu’elle consente b recevoir mes explications?

FRANÇOIS, très-gracieui.

Je le pense, jeune homme. Je m'en flatte. Eh ! eh ! (il rit

en le regardant d’uti air d’intelligence et se dirige A droite rers la pm ta latérale )

LECOMTE

(A part.) Ce vieillard se moque-t-il de moi ? Voyons donc. (Haut ) Dtles-moi, mon ami, comment s’appelle votre maîtresse ? , '

FRANÇOIS

Elle s’appelle mademoiselle Aurore de Kerdic, bien qu’on la nomme le plus souvent dans le pays la Fée de Brocelyande. *

LE COMTE

La fée!... (a pan.) Voilà qui est bizarre... (Haut.) La Tée... dis-tu?... Et elle est jolie, j’imagine, en cette qualité?

FRANÇOIS

Oh ! charmante, Monsieur, — du moins à mes yeux.

LE COMTE

Elle est jeune, n’est-ce pas ?

FRANÇOIS

Oui, Monsieur, elle est jeune, du moins relativement.

LECOMTE

Relativement... à quoi?

FRANÇOIS

Relativement à moi.

LE SOMTE.

Mais tu as au moins cent ans, toi?

FRANÇOIS

Soixante et dix-neuf seulement, Monsieur, vienne la

Noël.

JT COMTE.

El la maîtresse se trouve avoir à ce compte....

FRANÇOIS, gracieusement.

Cinquante-neuf ans, Monsieur, viennent les roses.

LE COMTE, virement, mais avec gravité.

Il est inutile de la déranger, mon ami. Toutes réflexions faites, elle n’a déjà que trop souffert de mon importunité. (A part, descendant un peu la scène.) Est-CC Une mystification? — est-ee un méchant caprice du hasard qui m’a conduit en présence de ce vieillard idiot et d’une vieille fille de province, à demi folle probablement... Peu m’importe!... Je ne me donnerai pas l’ennui de pénétrer ce mystère...» Ce qu’il y a de certain, c’est que je ne porterai pas plus loin le fardeau d’une existence odieuse... Elle ne tenait plus depuis trbis mois qu’à un fil... — la curiosité.. ..Le voilà rompu... tout est dit. (A François, lui donnant de l’argeut.) Mon bonhomme, prends ceci ; prends, — et adieu, (il fait un pas et se retourne.) Dis-moi... (A part.) Oui, l’idée me plaît... (Haut.) Cette fontaine de Merlin est-elle profonde, que l’on sache?

FRANÇOIS, le regardant, en dessous.

Assez pour qu’un chien s’y noie.

LE COMTE, fixant sur lui un regard attentif.

Que veux-tu dire?

FRANÇOIS, son accent de vieillard se marque d’une nuance de fermeté dans cctlc fin de scène.

Qu’un chrétien qui se noie ne vaul pas mieux qu’m» chien.

LA FEE

LE COMTE, violemment

Comment sais- lu que je veux me noyer? Tu es aposté..! tu es payé pour inc dire cela !. .

FRANÇOIS

Vous vous parlez tout haut à vous-même : il ne Tant pas être sorcier pour deviner vos projets... Eh ! seigneur ! on a bien raison de le dire: Chaque temps a ses mœurs... Le grand-rpère et le père de Monsieur se sont fait tuer sur quelque champ de bataille — pour leur pays — et Monsieur vase noyer dans une mare, — pour son plaisir... Voilà ce qu’ils appellent le progrès... eh ! eh !

LE COMTE, menaçant.

Misérable vieillard!

FRANÇOIS

Eh! oui sans doute, je suis un misérable vieillard... un misérable vieillard qui a eu dans sa longue carrière, plus d’une belle occasion de maudire l’existence et de jeter sa ' défroque sur la route — mais qui n’en a jamais eu la pensée, Monsieur, parce que, s’il a manqué de pain quelquefois, il n’a jamais manqué de cœur. —

LE COMTE

Drôle!.. Qui es tu? Qui t’a payé, encore une fois, pour

me parier ainsi?... Mais tu n’es qu’un agent subalterne

dans l’intrigue qui m’enveloppe... ce n’est pas à toi que je m’en prendrai... j’irai jusqu’aux machinateurs de cette outrageante comédie... ils sauront qu’il en peut coûter cher de rire à mes dépens... Où est la maîtresse?... Maintenant, je veux la voir !...

FRANÇOIS

La voici, jeune homme.

(La. porte latérale s’ouvre : Mademoiselle de Kcrdic parait •

Page 1