SCÈNE II
LES MÊMES, MADEMOISELLE DE KERDIC, l'arrêta,,!.
à peine entrée.
LE COMTE, d'un ton brusque.
Ali! c’est bien.... Madame, ou Mademoiselle... (il M
violemment deux pas vers elle, et s'arrête tout à coup comme frappe de la distinction et de la dignité que révèlent les traits et la tenue de U vieille dame ; il s'incline. )
MADEMOISELLE DE KERDIC.
Que vent Monsieur, François ?
, FRANÇOIS
Mademoiselle, il veut se noyer.
MADEMOISELLE DE KERDIC, d'un ton naturel cl digne.
Qu’est-ce que c’est donc? ( Lecomte les regarde luur à tour a>ce un mclauge d'embarraset de surprise soupçonneuse.) Monsieur, U1IC fois rentrée chez moi, j’espérais être à l’abri d’une persécution... vraiment inexplicable. J’ai beau rappeler mes souvenirs; je ne vous connais pas... Que me voulez-vous? ,
LE COMTE
Mademoiselle, je ne puis concevoir... il est impossible...
(Il la regarde encore.)
MADEMOISELLE DE KERDIC.
Voire extérieur, Monsieur, semble annoncer un homme dont l’esprit est sain, et cependant...
. LE COMTE, très-poli.
Ma conduite est aussi folle qu’inconvenante, n’est-il pas vrai? Mais veuillez me croire sur parole, Mademoiselle, les circonstances singulières dont je suis le jouet, justifient ce qui vous paraît être le plii3 inexcusable dans mes procé-
LA FÉE
des. — 11 m’a suffi, au reste, de vous voir en face un seul instant, pour être assuré qu’une personne comme vous n’a jamais trempé dans une intrigue — et pour regretter amèrement l’indiscrétion obstinée — dont je me suis rendu coupable envers vous.
MADEMOISELLE DE KERD1C, souriant légèrement.
Je crois, en effet, qu’il vous a suffi de me voir en face, pour éprouver un sincère regret de votre poursuite : bien des femmes, même de mon âge, Monsieur, vous pardonneraient plus difficilement peut-être votre contrition d'à présent — que votre offense de tout à l’heure... Quant à moi, Dieu merci , je vous pardonne de grand cœur l’une et l’autre. . .
LE COMTE
Mademoiselle, vous me faites sérieusement injure, si vous croyez avoir etc en butte à la galanterie banale d'un fat... Je suis, comme j’ai eu l’honneur de vous le dire, le jouet de circonstances vraiment extraordinaires au dernier point, et ....
MADEMOISELLE DE KERDIO
11 suffit, Monsieur: chacun a scs affaires. — Mais cnfifl, quel qu’en soit le motif, vous avez fait une course forcée: voulez-vous vous reposer un peu?
LE COMTE
Oh ! je me' garderai bien de vous gêner davantage.
MADEMOISELLE DE KERDIC.
Vous ne me gênez pas... au contraire; on aime à voir de près, quand on est rassuré, les objets de son effroi, et j’avoue que vous m'avez fait grand’peur dans ce bois; restez donc... à moins que les rôles ne soient changés, et que ce ne soit moi maintenant qui vous....
LE COMTE, avec un geste poli.
Permettez-moi du moins do me présenter à vous plus régulièrement : je me nomme le comte Henri de Comminges.
# MADEMOISELLE DE KFRDIC.
Asseyez-vous donc, monsieur de Commin ges. (Elle lui montre u n (auteuil près de la cheminée , et s'asseoit de son cite. — François, depuis l'entrée de sa maîtresse, suit la conversation avec un intérêt souriant ; il conserve en général cette altitude et cette physionomie pendant toute la pièce ; seulement, chaque fois que scs services sont réclamés, il sort de son extase,
et devient sombre.) Mais nous n’avons plus de feu... François... on gèle ici, mon ami, tu entends?
FRANÇOIS, souciflui.
On gèle... On gèle... ( Il s'approche delà cheminée, et se courbe péniblement pour attiser le feu ) Qu’est-CC qUO VOUS dire/, donc
quand vous aurez mou âge?.. Eh! Seigneur, si vous étiez forcé d’allumer le feu pour les autres, vous ne gèleriez pas tant !
M (DEMOISELLE DE KERDIC, avec doneeur.
Allons, tais-toi. ( au comte. ) Vous n’êtes pas de ce pays, Monsieur?
LE COMTE
Non, Mademoiselle : j’habite Paris. Je n’étais même jamais venu en Bretagne.
FRANÇOIS, agenouillé devant le feu.
Du bois vert, avec ça... Je vous l’avais bien dit qu’il ne serait jamais sec pour l’hiver, votre bois... mais, quand on est le maître, on a toujours raison — et puis, après ça. on gèle... eh ! Seigneur, voilà !
MADEMOISELLE DE KERDIC* tranquillement.
Vous devenez terrible, François! — Je vous demande pardon pour lui, monsieur de Comminges, c’est un vieux
LA FÉE
:Ui
serviteur, (a François.) Voyons, ôte-toi de là... Je vais vous faire bon feu... un peu de patience. ( Elle se Icyc.)
LE COMTE, sc levant sans sc dérider encore.
Souffrez que je vous épargne ce soin, Mademoiselle.
MADEMOISELLE DF. KEItDIC.
Non, vraiment... Vous n’êles pus habitué à ces détails de ménage...
' LE COMTE
Je vous en prie ... à la guerre comme à la guerre ... ( iu«
met à genoux gravemonl et accommode le feu.)
MADEMOISELLE DE KEUDIC, assise.
Ainsi, Monsieur, vous n'étiez jamais venu dans notre pays? Puisque vous aviez le désir de visiter la Bretagne, 'permettez-moi de vous dire que vous avez mal choisi votre saison ; la Bretagne, en plein hiver, offre de faibles agréments aux touristes.
LE COMTE, loujours agenouille.
Mon Dieu! Mademoiselle, je ne suis pas un touriste; je n’ai pas choisi ma saison, et je n’éprouvais aucun désir de visiter laBretagne... Vous avez des soufflets ? — fort bien... pardon... — Non... des circonstances mystérieuses, et qui ne sont pas sans une nuance de ridicule, m’ont seules déterminé à ce voyage auquel j’étais d’autant plus loin de penser, que j’en méditais un beaucoup plus sérieux... et plus lointain.
MADEMOISELLE DE KERD1C, simplement
Dans le nouveau monde?
LE COMTE, légèrement, en se rasseyant.
Oui, dans un monde tout à fait nouveau... (Changeant de ion.)... Mais je suis honteux de vous entretenir si longtemps de ce qui me concerne... Vous habitez, Made-
moisellc, un pays d'un aspect poétique... J’ai eu l’honneur de vous rencontrer, si je ne me trompe, dans un lieu que d’antiques légendes ont rendu populaire... Cetle forêt de Brocelyande... cette fontaine de Merlin ont joué autrefois un grand rôle dans votre mythologie nationale?
MADEMOISELLE DE KF.RDIC, souriante et doucement ironique : c’est soo accent ordinaire.
En effet, Monsieur : cela nous compose même un voisinage assez incommode. Nous ne pouvons nous attarder dans les environs, mon vieux François et moi, sans nous exposer à d’étranges mortifications... La superstition locale, aidée du crépuscule, nous prêle une teinte merveilleuse, qui en général fait fuir les passants... il est vrai (saluant) qu'elle les attire quelquefois, ce qui forme une agréable compensation.
LE COMTE, la regardant figement.
Vous connaissez mon aventure, Mademoiselle?
MADEMOISELLE DE KERD1C.
Je ne connais pas votre aventure, Monsieur, et j’ajoute que je n’éprouve pas un désir très-particulier de la connaître. Mais il est évident, quejque peine que j’aie à concilier cette idée avec la parfaite raison dont vous me semblcz doué, il est évident que vous. avez cru suivre en ma personne je ne sais quelle apparition surnaturelle... une fée sans doute... Hélas! Monsieur, pourquoi n’était-ce qu’une illusion! Vous ne le déplorez pas plus amèrement que moi... Les fées rajeunissaient.
lE COMTE, souriant.
Mon Diea, Mademoiselle, je ne suis ni d’un caractère ni dans une situation à débiter des fadeurs; vous pouvez donc me croire sincère, lorsque je vous déclare que plus je vous vois et plus je vous entends...
LA Ff'E.
FRANÇOIS, s avançant.
L'heure du dîner de Mademoiselle csl sonnée.
MADEMOISELLE DE KERDIC.
Ah ! François, ce n’est pas bien. Vous clés indiscret envers monsieur le comte, et cruel envers moi... A mon âge, un compliment perdu ne sç retrouve pas...
LE COMTE, qui s’csl levé.
Mille pardons. Mademoiselle... je me relire... (riant) mais vous n’y perdrez rien... Je voulais dire. Mademoiselle, que vous me forcez de reconnaître une vérité dont j’avais douté jusqu’ici... C’est qu’il y a pour certaines femmes une jeunesse éternelle, qui se nomme la grâce... (ti la salue.)
MADEMOISELLE DE KERDIC.
(Riant.) Avez-vous faim, monsieur le comte?
LE COMTE
Moi, Mademoiselle? Hélas ! je n’ai jamais faim.
MADEMOISELLE DE KERDIC.
Tant mieux. Je n’hésite plus à vous proposer de partager un dîner d’ermite. Mets deux couverts, François.
FRANÇOIS, une serviette sur le bras, a déjà posé une nappe sur la table qui
tient ic milieu de la pièce. Il parait satisfait de ce qu’il entend ; tout en
essuyant lentement une assiette, il s'est la ssé glisser sur un siège, et suit
la conversation, en applaudissant de la tète.
LE COMTE
Je ne sais véritablement, Mademoiselle, comment vous remercier d’un accueil si obligeant et si peu mérité.
MADEMOISELLE DE KERDIC.
Ne m’en remerciez donc pas, d’autant plus qu’il entre, je vous' l’avoue, un grain de curiosité dans ma politesse... Eh bien, François, est-ce que tu dors, mon ami?
FRANÇOIS sc lève d'un air soucieux ; il va prendre, en groodant, des assictlcs et des verres dans le buffet.
Eh! Séigneur... il est triste, à»mon âge, de ne pouvoir goûter une minute de repos... (Le comte dépose dans un'coin son chapeau, sa canne et son paletot, comme un homme qui s’installe,. François, appuyé des deux mains sur la table, poursuit :) ]1 faut Convenir que les riches sont heureux !..*
MADEMOISELLE DE KERDIC.
Que veux-tu dire, voyons? Explique-toi.
, FRANÇOIS
Mademoiselle oublie que je ne suis pas comme elle au printemps de la vie; il ne faut pas exiger d’un octogénaire la force d’un portefaix et la vivacité d’un page.
MADEMOISELLE 'JE KERDIC.
Tu as raison, va. Laisse-moi finir ta besogne ici, et vat’en voir si tout est prêt en bas. — Va doucement surtout.
FRANÇOIS
Oui, Mademoiselle. Soyez tranquille. — (Près de sortir, a se retourne ci ajoute :) Soyez sages, jeunes gens ! — (il son.)