CHAP. VH. — DU COMMERCE EXTERIEUR
Outre les perfectionnements dans les arts et dans les machines, plusieurs autres causes diverses exercent une influence constante sur le cours naturel du commerce, et dérangent l'équilibre et la valeur relative du numéraire. Les primes d'expoilation ou d'importation, de nouveaux droits sur les denrées, troublent le commerce naturel des échanges, parfois directement, parfois indirectement, et rendent nécessaire l'importation ou l'exportation de l'argent, afin de faire accorder les prix avec la marche naturelle du commerce. Et cet effet a lieu, non-seulement dans le pays qui est sous l'influence d'une de ces causes perturbatrices, mais encore d'une manière plus ou moins forte dans toute l'étendue du monde commercial.
Cela explique jusqu'à un certain point la différence dans la valeur de l'argent dans chaque pays, et nous fait voir pourquoi, dans les pays où les manufactures llorissent, les denrées nationales, surtout les plus volumineuses, sont, indépendamment d'autres causes, plus chères. Supposons deux pays ayant chacun précisément une population et une étendue semblables, des terres également fertiles en culture, et possédant une égale connaissance de l'agriculture, les produits agricoles seront plus chers dans le pays qui emploiera de meilleures machines et qui déploiera plus d'habileté dans la fabrication des marchandises destinées à l'exportation. Le taux des profits pourra, dans les deux pays, être à peu près égal ; car les salaires ou la récompense réelle du travail peuvent être les mêmes ; mais ces salaires, ainsi que les produits agricoles, seront estimés plus cher en argent dans celui des deux pays qui, en raison de la supériorité de ses machines, et de la plus grande habileté de ses ouvriers, recevra plus de numéraire en échange de ses marchandises.
Si chacun de ces pays excellait dans un genre particulier de manufacture, les métaux précieux ne pourraient affluer vers l'un plutôt que vers l'autre ; — ce qui arriverait infailliblement aussitôt que l'un des deux aurait sur l'autre une supériorité décidée d'industrie.
Au commencement de cet ouvrage nous avons raisonné dans la supposition que l'argent conservait toujours une valeur invariable , et maintenant nous cherchons, au contraire, à prouver qu'outre les variations ordinaires auxquelles l'argent est sujet dans sa valeur et outre celles qui sont communes à toutes les industries, il est d'autres variations particulières que l'argent éprouve dans chaque pays. Dans le fait, l'argent n'a jamais une même valeur dans deux pays différents, car cette valeur tient aux impôts, à l'industrie, aux ( OEiiv . de Ricardo . ) 8
iU PRINCIPES DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE.
manufactures, aux avantages du climat, aux productions naturelles, et à beaucoup d'autres causes qui n'existent jamais au même degré dans deux pays.
Mais quoique l'argent soit continuellement soumis à de telles variations, et qu'il en résulte une grande différence dans le prix des denrées qui sont communes à presque tous les pays , cependant ni l'abondance ni la rareté du numéraire n'agissent sur le taux des profits. L'abondance de l'agent de la circulation n'augmentera pas le capital national. Si la rente que le fermier paie à son propriétaire, et les salaires qu'il donne à ses ouvriers, sont, dans un pays, plus élevés de 20 pour cent que dans l'autre, et si en même temps le capital du fermier a une valeur nominale de 20 pour cent plus grande, il aura précisément le même taux (Je profits, quoiqu'il vende les produits bruts de sa terre 20 pour cent plus cher.
Les profits, on ne saurait trop le répéter, dépendent des salaires, non des salaires en valeur nominale, mais des salaires réels. Ce n'est pas le nombre de livres sterling que Ton paie annuellement à l'ouvrier, mais le travail du nombre de jours nécessaires pour acquérir cet argent, qu'il faut considérer. Les salaires peuvent donc être sur le même pied dans deux pays et être dans les mêmes rapports avec la rente et avec le produit total des fonds de terre, quoique le travailleur reçoive dans l'un de ces pays 10 schellings, et dans l'autre 12 schellings par semaine. Dans l'enfance des sociétés, quand l'industrie et les manufactures sont encore peu avancées, les produits de tous les pays sont à peu près semblables, et se composent de denrées volumineuses et d'utilité première. La valeur de l'argent dans chacun de ces pays tiendra principalement à la distance à laquelle il pourra se trouver des mines d'où l'on tire les métaux précieux ; mais à mesure que les arts font des progrès, que les améliorations s'introduisent dans la société, et que certaines nations excellent dans des branches particulières d'industrie, quoique la proximité oul'éloignement des mines influe sur la valeur des métaux précieux, c'est néanmoins la supériorité industrielle qui règle principalement cette valeur.
Supposons que tous les pays produisent du blé, des bestiaux et du drap grossier, et que ce soit par l'exportation de ces objets qu'ils obtiennent, en retour, de l'or des pays qui le produisent, ou des pays qui en sont les maîtres. Dans ce cas, l'or va\idra plus en Pologne qu'en Angleterre, en raison des frais plus considérables que la Pologne aura à supporter pour transporter un article aussi volumi -
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beux que le blé dans un voyage plus long, et en raison aussi des frais plus considérables qu'il faudra supporter pour porter de l'or en Pologne.
Cette différence dans la valeur de l'or, ou, ce qui revient au même, cette différence des prix du blé dans les deux pays, subsisterait, alors même qu'il serait beaucoup plus aisé de cultiver le blé en Angleterre qu'en Pologne, soit en raison de la plus grande fertilité du isol, soit par l'intelligence plus grande de l'ouvrier, ou la supériorité de ses instruments.
Si cependant la Pologne était la première à perfectionner ses manufactures ; si elle parvenait à fabriquer un article d'un usage général et qui eût une grande valeur sous peu de volume, ou si la nature lui avait accordé la possession exclusive de quelque production naturelle d'une utilité générale, et qu'aucun autre pays ne possédât, la Pologne obtiendrait en échange, pour cette marchandise, une quantité plus forte en or, et cette quantité additionnelle affecterait le prix de son blé , de ses bestiaux et de ses draps grossiers. Le désavantage des distances serait plus que compensé par l'avantage de posséder un produit exportable d'une si grande valeur ; et l'or aurait constamment moins de valeur en Pologne qu'en Angleterre. Si , au contraire, l'avantage de l'habileté et des machines appartenait à l'Angleterre, ce serait encore une raison de plus pour que l'or y eût moins de valeur qu'en Pologne, et pour que le blé, les bestiaux et le drap fussent plus chers en Angleterre.
Voilcà, je crois, les deux seules causes qui déterminent la va-< leur comparative de l'argent dans les différents pays du mondecar, quoique les impôts dérangent l'équilibre du numéraire, ilà ne produisent cet effet qu'en privant le pays qui les supporte d'une partie des avantages attachés à l'habileté, à la dextérité et au climat.
J'ai cherché avec soin à ne pas confondre la valeur dépréciée de l'or avec la valeur élevée du blé, ou de toute autre marchandise avec laquelle on peut comparer le numéraire. On a généralement considéré ces deux expressions comme équivalentes ; mais il est clair que quand le blé monte de 5 schellings à tO par boisseau, cette hausse peut venir d'une baisse dans la valeur de l'argent, ou d'une hausse dans la valeur du blé. Et nous avons déjà vu que le blé acquiert une valeur plus forte relativement aux autres marchandises, par la nécessité où se trouve un pays de défricher successivement des terrains plus ingrats pour nourrir une population croissante. Si la valeur de
l'argent se maintient toujours la même, on en donnera davantage en échange pour du blé; en d'autres termes, le blé haussera de prix. Tout perfectionnement dans les machines et dans les manufactures , qui rendra la fabrication des objets manufacturés plus aisée et plus avantageuse, déterminera dans le prix du blé une hausse analogue ; car il amènera la surabondance du numéraire, qui, baissant de valeur, s'échangera contre moins de blé.
Mais les effets de la hausse du blé , quand cette hausse provient de l'augmentation de sa valeur ou de la dépréciation du numéraire, sont entièrement différents. Dans les deux cas, le prix métallique des salaires s'élèvera ; mais si la hausse vient de la dépréciation du numéraire, non-seulement les salaires et le blé, mais encore toutes les autres denrées hausseront. Si le manufacturier paie de plus forts salaires, il retirera plus d'argent de ses objets manufacturés, et le taux des profits ne variera pas. Mais lorsque le blé hausse de prix, en raison de la difficulté augmentée de sa production , les profits doivent diminuer ; car le manufacturier sera obligé de payer de plus forts salaires, sans pouvoir s'en dédommager par l'augmentation du prix de ses ouvrages manufacturés.
Tout perfectionnement qui facilite l'exploitation des mines , et au moyen duquel on obtient les métaux précieux avec une économie de travail, doit faire baisser la valeur de l'argent dans tout pays. Partout on obtiendra en échange d'une quantité donnée d'argent , une moindre quantité de marchandises ; mais si un pays excelle en industrie manufacturière , et si par conséquent l'argent y afflue , sa valeur y sera moindre, et les prix du blé et de la main-d'œuvre y seront plus élevés relativement à tout autre pays.
Cette augmentation dans les prix n'affecte pas le cours du change; car on peut continuer à négocier des lettres de change au pair, quoique les prix du blé et de la main-d'œuvre soient dans un pays 10, 20 ou 30 pour 0/0 plus élevés que dans l'autre. Dans un état de choses tel que nous le supposons, une pareille différence dans les prix est dans l'ordre naturel des choses ; et pour que le change reste au pair, il faut qu'il soit introduit une quantité suffisante d'argent dans le pays qui excelle en manufacturer, pour y faire hausser le prix du blé et de la main-d'œuvre. Si dans les pays étrangers on prohibait l'exportation du numéraire, et que cette loi prohibitive put être exactement exécutée, cela pourrait bien empêcher les prix du blé et de la main-d'œuvre de hausser dans le pays de manufactures ; car la hausse^ en l'abseace d'un papier-monnaie, ne peut s'opérer que par
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l'affliicuce des métaux précieux ; mais cette prohibition ne saurait empêcher le change d'être très-défavorable au pays qui l'aurait faite. Si l'Angleterre était le pays de fabriques, et s'il était possible d'empêcher qu'elle ne reçût de numéraire du dehors, son change a\ec la France, la Hollande et l'Espagne pourrait être de 5, de 10 ou de 20 pour 0/0, contre tous ces pays.
Toutes les fois que la circulation normale du numéraire est arrêtée par des moyens yiolents, et que l'argent ne peut trouver son vrai niveau, il n'y a plus de bornes aux variations du cours du change ; et il en résulte des elfets semblables à ceux qui ont lieu lorsqu'on donne un cours forcé à un papier-monnaie qui n'est point échangeable contre des espèces au gré du porteur. Un pareil papier-monnaie ne pouvant avoir cours que dans le pays oii l'émission en est faite, il ne saurait se répandre au dehors. Le niveau de la circulation est détruit, et le change doit inévitablement devenir contraire au pays où cet agent de la circulation se trouve en quantité excessive. La même chose arrivera si, l'agent de la circulation étant métallique, il était possible, par des moyens violents, par des lois qu'on ne pût point éluder, de retenir l'argent dans un pays pendant que le cours du commerce lui donnerait une impulsion vers d'autres.
Quand cliaque pays possède précisément la quantité de numéraire qu'il doit avoir, le change doit se trouver au pair, quoique l'argent n'ait pas, à la vérité, une même valeur dans tous les pays, et qu'il puisse même exister dans cette valeur une différence de 5, de 10, et même de 20 pour 100, par rapport à plusieurs denrées. Avec 100 1. st., ou l'argent contenu dans 100 1., on achète une lettre de change de 100 1. qui donne une quantité pareille d'argent en France, en Espagne ou en Hollande *.
* Sauf pourtant les frais d'assurance et de commerce nécessaires pour faire passer des métaux précieux d'un pays dans l'autre. Je peux consentir à recevoir quatre-vingt-dix-huit onces d'argent à Paris contre une lettre de change valant cent onces d'argent payable à Londres ; car si je faisais venir en nature les cent onces d'argent qu'on me doit à Londres, il se pourrait qu'elles fussent réduites, par les frais, à quatre-vingt-dix-huit onces. IMais quand il n'y a pas de prohibition, ces frais se réduisent à peu de chose pour l'or et pour l'argent, et même quand il y a des prohibitions, il n'en est pas qu'on élude plus facilement.
Quant aux marchandises encombrantes, elles peuvent, même avec la liberté de commerce, différer beaucoup dans leur valeur en argent d'un pays à l'autre, parce que les frais de transport sont proportionnellement plus considérables
Quand il est question du change et de la valeur comparative de l'argent entre deux pays, il ne faut nullement considérer la valeur relative du numéraire, estimée en denrées. Jamais le taux du change ne peut être déterminé en comparant la valeur de l'argent avec celle du blé, du drap, ou de tout autre produit. L'échange n'est que la valeur de la monnaie d'un pays comparée à la valeur de la monnaie d'un autre pays.
On peut encore connaître le taux du change entre deux pays en comparant la valeur de leur monnaie avec une mesure fixe, et commune aux deux pays. Si, par exemple, avec une traite de 100 1. st. sur l'Angleterre on peut acheter en France ou en Espagne une quantité de marchandise égale à celle qu'on achèterait avec une traite de pareille somme sur Hambourg, c'est une preuve que le change entre l'Angleterre et Hambourg est au pair ; mais si avec une traite de 130 1. sur l'Angleterre on n'achète pas plus qu'avec une de 100 1. sur Hambourg, le change sera de 30 pour 100 contre l'Angleterre.
Moyennant 100 1. on peut acheter en Angleterre une lettre de change ou le droit de recevoir 101 1. en Hollande, 102 1. en France, et 105 1. en Espagne. On dit dans ce cas que le change est de 1 pour 100 contre la Hollande, de 2 contre la France, et de 5 contre l'Espagne. Cela annonce qu'il y a proportionnellement plus de numéraire dans ce pays qu'il ne devrait y en avoir, et la valeur comparative du numéraire de chaque pays sera bientôt ramenée au pair si Ton retire l'argent qui est en excès dans les autres pays, et si on le fait passer en Angleterre.
Ceux qui ont soutenu que la monnaie anglaise était dépréciée pendant les dernières dix années, quand le cours du change variait de 20 à 30 pour 100 contre ce pays, n'ont jamais prétendu, comme on les en a accusés, que la monnaie ne pût pas être d'une plus grande valeur dans un pays que dans un autre, comparée aux diverses marchandises. Ils ont seulement soutenu qu'il était impossible d'expliquer, sans admettre cette dépréciation, comment l'Angleterre pouvait
pour ces marchandises que pour les métaux précieux. Les différents degrés de difficultés qu'il y a à transporter les marchandises d'un pays dans un autre, soit que la difficulté naisse de la nature des choses ou des lois, sont la seule raison qui établisse une grande différence de prix en argent pour ces marchandises dans les deux pays. — J.-B. Say.
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retenir 130 1., alors que celte somme, estimée en argent de Hambourg ou de Hollande, ne valait que 100 1.
En remettant à Hambourg 130 i. en bonnes espèces d'Angleterre, même avec 5 I. de frais, je recevrais à Hambourg 125 1. ; comment aurais-je donc pu consentir ii donner 1301. pour une lettre de change qui ne m'aurait produit à Hambourg que 100 1., si mes liv. sterling eussent été de bonnes espèces ? C'est qu'elles étaient dégradées, c'est que leur valeur intrinsèque était devenue moindre que celle des livres sterling de Hambourg, et qu'envoyées aux frais de 5 1., elles n'y valaient que 100 1. Personne ne nie qu'avec mes 130 1. en espèces métalliques je pusse avoir 1251. à Hambourg; mais avec des livres sterling en papier- monnaie je ne pouvais obtenir que 100 1. : et l'on voudrait cependant nous faire croire que 130 1. en papier valaient autant que 130 1. en argent ou en or !
D'autres ont soutenu avec plus de raison que 130 1. en papier ne valaient point en effet 130 1. en espèces métalliques; mais ils prétendent que c'est le numéraire qui avait changé de valeur et non le papier-monnaie ; ils veulent n'appliquer le mot dépréciation qu'à une baisse de valeur, et non à une différence comparative entre la valeur de la monnaie et la mesure type d'après laquelle cette valeur est réglée par les lois. Cent livres sterling d'argent anglais valaient autrefois et pouvaient acheter 100 1. en argent de Hambourg ; et dans tout autre pays une lettre de change de 100 1. sur l'Angleterre ou sur Hambourg, pouvait pareillement acheter précisément la même quantité de marchandises. Cette même quantité de marchandises, je ne pouvais, dans les derniers temps, l'acheter que moyennant 130 1. d'argent anglais, tandis que Hambourg l'obtenait pour 100 1. en argent de Hambourg. Si donc l'argent anglais avait eu la même valeur qu'auparavant, il faudrait que l'argent de Hambourg eût haussé de valeur ; et quelle preuve en donne-t-on? Comment déterminer si c'est l'argent anglais qui avait baissé, ou l'argent de Hambourg haussé? H n'y a point de mesure commune pour décider la question. C'est une assertion qui n'est point susceptible de preuves ; on ne peut ni l'admettre ni la combattre d'une manière positive. Tous les peuples de l'univers ont du s'apercevoir de bonne heure qu'il n'existait point de mesure fixe dans la nature à laquelle on put s'en rapporter sans crainte d'erreur; c'est pourquoi ils choisirent un agent de circulation, qui, sous bien des rapports, leur parût moins variable que toutes les autres matières.
Il faut nous conformer à cette mesure des \aleurs tant que la loi ne changera pas , et tant qu'on ne découvrira pas quelque autre matière dont l'usage puisse nous fournir une mesure plus parfaite que celle que nous avons établie. Tant que l'or sera cette mesure exclusive en Angleterre, le numéraire y sera déprécié toutes les fois qu'une liv. sterl. ne vaudra pas cinq gros, trois grains d'or pur, soit que l'or augmente, soit qu'il diminue de valeur.
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