CHAPITRE XVI
Des impots sur les salaires feront monter les salaires, et diminueront par conséquent le taux des profits du capital. Nous avons déjà vu qu'un impôt sur les objets de première nécessité en faisait hausser le prix, et était suivi de la hausse des salaires. La seule différence entre un impôt sur les objets de première nécessité et un impôt sur les salaires , consiste en ce que le premier est nécessairement suivi de la hausse du prix des objets de première nécessité, et que le second ne l'est pas. Un impôt sur les salaires ne pèse donc ni sur le capitaliste, ni sur le propriétaire foncier; il pèse uniquement sur ceux qui emploient des travailleurs. Un impôt sur les salaires n'est autre chose qu'un impôt sur les profits, tandis qu'un impôt sur les objets de première nécessité est en partie un impôt sur les profits , et en partie un impôt sur les consommateurs riches. Les effets qui doivent résulter, en dernière analyse, de pareils impôts, sont précisément les mêmes que ceux occasionnés par un impôt direct sur les profits.
' Deux circonstances différentes , dit Adam Smith , comme j'ai
> tâché de le faire voir dans le premier Livre , règlent partout né- " cessairement le salaire des ouvriers; savoir : la demande de travail » et le prix moyen ou ordinaire des denrées. La demande de travail, » selon qu'elle se trouve aller en augmentant, ou rester station- ' naire , ou aller en décroissant , règle différemment la nature de la » subsistance du travailleur, et déterminé le degré auquel cette » subsistance sera , ou abondante, ou médiocre, ou chétive. Le prix » moyen et ordinaire des denrées détermine la quantité d'argent
> qu'il faut payer à l'ouvrier pour le mettre, une année portant » l'autre, à même d'acheter cette subsistance abondante, médiocre ou « chétive. Ainsi , tant que la demande de travail et le prix des den- » rées restent les mêmes , un impôt direct sur les salaires du travail
« ne peut avoir d'autre eifet que de les faire monter de quelque » chose plus haut que l'impôt. »
M. Buchanan fait deux objections contre cette proposition , telle qu'elle est énoncée par le docteur Smith. En premier lieu, il nie que les salaires en argent soient réglés par le prix des denrées * ; et en second lieu, il nie encore qu'un impôt sur les salaires du travail puisse les faire monter de prix. Voici, sur le premier point, l'argument qu'emploie M. Buchanan, page 59.
« Les salaires du travail, ainsi que je l'ai déjà fait voir, ne cousis^ >> tent point dans l'argent, mais dans ce qu'on peut acheter avec cet » argent , c'est-cà-dire, dans les denrées et autres objets nécessaires ; » et la part qui sera accordée au travailleur sur le fonds commun , » sera toujours proportionnée à l'offre. Là où les subsistances sont à '^ bas prix et abondantes , son lot sera plus fort ; et là où elles sont » rares et chères, sa part le sera moins. Son salaire sera toujours » exactement ce qui doit lui revenir, et jamais au delà. Le docteur » Smith , et la plupart des autres auteurs, ont, il est vrai, prétendu » que le prix en argent du travail était réglé par le prix en argent » des subsistances, et que toutes les fois que les vivres montent, » les salaires haussent dans la même proportion. Il est cependant w clair que le prix du travail n'a point de rapport nécessaire avec le « prix des subsistances, puisqu'il dépend entièrement de Toffre du » travail industriel comparée avec la demande. D'ailleurs, il faut » faire attention que le haut prix des subsistances est un indice cer- » tain de la diminution de l'approvisionnement, et a lieu dans le » cours ordinaire des choses , afin d'en retarder la consommation. » Une moindre quantité de vivres partagée entre le même nombre de » consommateurs, en laissera évidemment à chacun une moindre > portion, et le travailleur sera forcé de supporter sa part de priva- » tion dans la disette. Pour que ce fardeau soit distribué également, » et pour empêcher que le travailleur ne consomme autant de sub- » sistances qu'auparavant, le prix monte. On prétend que les salaires » doivent monter en même temps pour mettre le travailleur en état « de se procurer la même quantité d'une denrée devenue plus rare. » Mais si cela était ainsi , la nature contrarierait elle-même ses pro~
^ Dans la note de la page 129, nous avons fait voir ce qu'il y a de vrai et ce qu'on peut aussi découvrir d'erroné dans cette proposition du savant et profond commentateur de Smith. A. F.
' près desseins, en faisant d'abord monter le prix des subsistances , >) afin d'en diminuer la consommation, et en faisant ensuite hausser « les salaires pour fournir au travailleur le même approvisionnement » qu'auparavant ^ »
' Rien de plus vrai que le contraste offert par le renchérissement des subsis tances, et la dégradation des salaires, aux époques de disette. C'est qu'en effet la lutte se trouve alors engagée entre deux faits bien distincts : un fait naturel, physique, qui est la végétation; un fait social, qui est l'offre et la demande des bras : — le premier frappant comme la foudre, le second ne pouvant subir que des transformations lentes, du moins quand ces transformations ne sont pas précipitées, aggravées par les crises de l'industrie, du commerce ou de l'agriculture. Un mois suffit, en effet, pour dessécher la racine des plantes, et frapper de mort les ressources agricoles de tout un pays; mais il faut des années quand il ne faut pas des siècles pour accroître avec l'industrie la valeur du travail. Un mois suffit pour tripler le prix du blé, mais pour tripler des salaires, il faut de grands efforts, suivis de grands succès. A n'étudier, donc^ que les phénomènes économiques d'un petit nombre d'années, l'ascension du prix des subsistances sera, comme le dit M. Buchanan, contemporaine de l'abaissement des salaires; mais si, élargissant l'horizon, on surveille la marche séculaire du travail, à travers les oscillations infinies et infiniment douloureuses qu'il éprouve, on découvre que sa valeur s'est accrue constamment, et que la même somme d'efforts donne aujourd'hui à l'ouvrier une somme de bien-être, de jouissances bien plus considérables que du temps de la reine Berthe, du roi Arthur ou des Pharaons. Les ognons d'Egypte, le pain noir des Ergastules, les maigres deniers qu'on donnait aux ouvriers du moyen-âge, sont devenus des salaires de 3 à 4 francs ou schillings, et la scène attristée de l'esclavage antique, ou du servage féodal s'est illuminée aux reflets de cette lampe merveilleuse qui est la liberté de penser, de dire et d'agir. Si bien que demain, peut-être, les salaires baisseront dans un pays, pour se relever, après-demain, et puis tomber encore ; mais nous certifions que dans un siècle ils auront définitivement haussé.
Tout ce que nous pouvons concéder à M. Buchanan, c'est que les travailleurs ne] marchent pas vers le bien-être, comme une flèche vole au but, sans détours, sans déviations : ils y vont à travers mille obstacles, mille sinuosités, mais eu réalité, ils y vont.
Et d'ailleurs, nous ne voyons pas ce que la nature a à faire dans la fixation du taux des subsistances, et en quoi la Providence se mêle de rédiger les tarifs de la Halle ou de Mark-Lane. Nous ne voyons pas surtout en quoi, comme le veut M. Buchanan, comme le prétend Ricardo : Dieu tontrarierait ses propres desseins en permettant aux salaires de s'élevei dans le rapport du renchérissement des subsistances. Les desseins de Dieu, en couvrant la terre de générations vivantes, n'ont pas été de les affamer ou de les étouffer dans les étaux d'un syllogisme économique. En créant l'homme, il lui a légué la terre pour nourrice, comme en créant l'enfant il a gonflé le sein des mères. Si maintenant les moissons se flétrissent, si les plantes meurent frappées d'innombrables fléaux, si le lait manque aux faibles, et le pain aux forts, il faut voir dans ces faits redou-
Il j a , selon moi , dans <îet argument de M. Buchanan, beaucoup de vérité mêlée à beaucoup d'erreur. De ce que le haut prix des
tables, une transgression des lois divines, il faut courber la tête devant ces mornes et implacables énigmes, et non les expliquer par une barbare préméditation de la Providence. En fait, la Providence n'intervient nullement dans de si basses œuvres ; elle permet les famines, les disettes : la force des choses, l'organisation sociale, la logique des événements fout le reste, et nous sommes convaincu que Dieu ne s'opposerait nullement à ce que le travailleur eût toujours la même dose d'aliments, — résultat que M Buchanan trouve incompatible avec ses desseins
Il était, comme on voit, fort inutile de faire jouer à la nature un rôle si peu digne d'elle, et d'introduire jusque sur le terrain de l'économie politique ces influeni'es occultes et ces miracles qui ont tant tourmenté les alchimistes et les philosophes. Cela ne convient ni à notre époque, ni à nos esprits, et il suffisait, dans cette circonstance, de l'usage modeste du bon sens.
Les résultats indiqués par le judicieux commentateur de Smith, sont, en effet, faciles à expliquer, et nous les avons déjà expliqués plus haut. Ainsi, les subsistances venant à hausser, le travail se ralentit immédiatement dans toutes les branches de la production ; et cela forcément, fatalement, par cette loi de solidarité qui lie toutes les classes de la société. Si les agriculteurs sent misérables, ils achètent mohis de vêtements, — ce qui restreint la production manufacturière ; si les tisserands sont misérables, ils consomment moins de pain, moins de viande, moins de vin, — ce qui restreint la production agricole. De là, diminution dans la demande des bras, par conséquent, baisse dans les salaires. Pas n'est besoin des divinités de l'Olympe pour produire et démontrer ces fléaux; pas n'est besoin d'elles non plus pour y porter remède, le progrès des connaissances humaines et des institutions sociales tendant chaque jour à les affaiblir C'est ainsi que l'amélioration des méthodes agricoles a rendu les disettes infiniment moins fréquentes : c'est ainsi que la rapidité des voies de communication a mis les continents anciens de plein pied avec les continents nouveaux ; c'est ainsi que les, pays où les récoltes ont été abondantes peuvent laisser s'épancher ces richesses sur les pays frappés de stérilité, et échanger, dans le langage de la Bible, leurs vaches grasses contre leurs vaches efflanquées ; c'est ainsi que l'égalité des partages tend à assurer à chacun une place au grand festin que donne la terre à ses enfants ; c'est ainsi, enfin, que la liberté du commerce, en élargissant la zone oii se puisent les produits, et celle où s'achète le travail, prépare un équilibre futur que troubleront seulement de rares et faibles secousses
Sans accorder à ces généreuses réformes des vertus irrésistibles, et en faire une panacée infaillible, nous les croyons infiniment plus puissantes que le manichéisme de Buchanan. Incarnées dans cette association géante qui les fit triompher en Angleterre, à la voix inspirée de Cobden, — apôtre de cette religion de la liberté dont Smith, Condorcet, Rousseau avaient été les révélateurs; inscrites dans les lois commerciales d'un grand peuple, par la main d'un grand ministre, qui a enlevé près de douze cents articles aux tyrannies du fisc, elles ont pénétré dans les intelligences les plus avancées de notre pays, et pénétreront bientôt dans notre
subsistances est quelquefois occasionné par un manque d'approvisionnement, M. Buchanan conclut qu'il en est un indice certain. Il attribue exclusivement à une cause ce qui peut être opéré par plusieurs. Il est sans doute vrai que , dans le cas de diminution de l'approvisionnement , la quantité à partager entre le même nombre de consommateurs sera moindre , et qu'il en reviendra à chacun une plus petite part. Pour répartir cette privation d'une manière égale , et pour empêcher le travailleur de consommer autant de subsistances que par le passé , le prix hausse. On doit donc accorder à M. Buchanan que toute hausse dans le prix des subsistances , occasionnée par le manque d'approvisionnement, n'augmentera pas nécessairement les salaires en argent ; car la consommation devant être diminuée , ce but ne peut être atteint qu'en diminuant les moyens que le consommateur a d'acheter. Mais de ce que le prix des subsistances s'élève par le manque d'approvisionnement, cela ne nous autorise nullement à conclure, avec M. Buchanan, qu'un approvisionnement abondant est incompatible avec le renchérissement des prix, non pas seulement par rapport à l'argent , mais par rapport à toutes les autres choses.
Le prix naturel des denrées , d'après lequel se règle leur prix courant, dépend, en dernière analyse, de la facilité de la production ; mais la quantité produite n'est pas proportionnée à cette facilité. Quoique les terres qui sont actuellement mises en culture soient très-inférieures à celles qui ont été cultivées il y a des siècles, et que par conséquent la production soit devenue plus difficile, qui pourrait cependant douter que la quantité actuelle des produits ne surpasse de beaucoup celle du temps passé? Non- seulement le haut prix est compatible avec l'augmentation de l'approvisionnement, mais l'un va rarement sans l'autre. Si donc, par suite de l'impôt ou par la difficulté de la production, le prix des subsistances monte , sans que la quantité en soit diminuée, les salaires du travail en ar-
code, grâce à la plume incisive et humoristique de M. Bastiat, grâce à la parole tantôt brillante, tantôt grave, tantôt mordante de MM. d'Harcourt, Blanqui, Faucher, Dunoyer, Chevalier, VVolowski, etc., grâce surtout au plus grand de tous les maîtres : l'expérience. Il s'est trouvé de plus que, pour leur début, ces doctrines de liberté ont préservé l'Europe d'une disette effrayante, et de secousses épouvantables. Elles ont payé leur bienvenue dans ce monde en sauvant des milliers de malheureux dont nous entendions déjà le râle en Irlande, en Angleterre, et chez nous-mêmes. Qu'en dit M. Buchanan? a. p.
gent monteront; car, comme le dit M. Buchanan, « les salaires du » travail ne consistent pas dans l'argent, mais dans les choses que «cet argent peut acheter, c'est-à-dire, dans les subsistances et au- » très choses nécessaires ; et la part accordée au travailleur, sur le » fonds commun, sera toujours proportionnée à l'approVisionne- » ment*. »
' M. Buchanan, d'Edimbourg , le dernier éditeur de Smith, et l'un de ses plus dignes interprètes, me paraît avoir ici raison contre M. Ricardo. Il établit que rareté et cherté sont une seule et même chose ; je le pense comme lui. Rareté, en matière de valeurs, ne se prend pas, ne peut pas se prendre dans un sens absolu, mais dans un sens relatif à la demande. Ainsi, quoique l'Angleterre produise plus de grains au dix-neuvième siècle que dans aucun des siècles qui ont précédé, je dis que le blé abonde moins en Angleterre qu'il ne faisait, et que sa quantité n'a pas augmenté autant que le nombre de ses consommateurs ; car, d'après tous les relevés statistiques que j'ai pu consulter, jusqu'à la pre-. mière année de ce siècle, l'Angleterre, année commune, aconstamment exporté du blé, et depuis lors elle en a constamment importé. J'en juge encore sur la législation actuelle de ce pays, où les douanes sont armées contre l'importation du blé *, et où l'exportation est libre, assuré que l'on est qu'on n*exportera
^ On permet bien l'importation dans Tentrepôt , mais le versement dans la circulation n'est admis que lorsque le prix monte à 80 sh. le quarter et au-dessus**.
** Il n'a pas été donné à J.-B. Say d'assister à l'instauration définitive des principes de liberté commerciale, et de voir se propager dans le monde cet affranchissement commencé en Angleterre. Lui aussi est mort en vue de la terre sainte ,{avant que Robert Peel eût donné l'élan aux réfonues économiques, avant que Cobden eût passionné les multitudes au nom de la science, avant que la ligue eût rayé de sa main géante ce monopole inique et absurde qui, comme l'a dit O'Connell : graisse les roues du riche avec les larmes du pauvre. C'eut été une douce récompense, pour son courageux et savant apostolat, de voir chasser ignominieusement les prohibitions de nos tarifs, de voir ébranler les protections et démasquer le travail nalional, —•véritable patrioti.sme de haut fourneau, de filature, de cardeuse, qui accompagne si tristement le patriotisme de clocher. — Les 80 sh., qui du temps de J.-B. Say servaient de barrière aux céréales étrangères, se transformèrent entre les mains de M. Huskisson et cédèrent la place au régime de l'échelle mobile — sliding-scale — déjà proposé eu 1813. Ceci se passait en 1827 : en 1828 et 1842, nouvelles métamorphoses, qui aboutirent enfin à cette magnifique réforme économique qui illustrera la mémoire de R. Peel et la dernière session du parlement Anglais. Le nouveau système sera encore , jusqu'au l^^ janvier 1849, celui de l'échelle mobile , mais d'ici-là il se transformera peu à peu. Ainsi la nouvelle loi porte qu'à partir de 1849, les céréales seront entièrement libres et ne paieront qu'un droit de balance. Seulement, comme transition vers ce salutaire régime de la liberté illimitée, R. Peel a fait adopter l'échelle suivante que nous mettrons en regard de celle de 1842, pour mieux en faire ressortir la portée et les bienfaits :
Echelle de 1842. Échelle adoptée en 1846.